Décarboner l’hôpital : les médecins y sont de plus en plus favorables

Stéphanie Lavaud

Auteurs et déclarations

21 juin 2021

France – 90 % des professionnels de santé aspirent à des établissements de soin exemplaires en termes d’énergie, de transports, déchets et déclarent vouloir agir ou agissent déjà en ce sens, dans un récent sondage réalisé par le C2DS, comité pour le développement durable en santé (voir encadré). Dans ce contexte sanitaire particulier, où en est la décarbonation de l’hôpital ? Le C2DS a fait le point sur la question.

Une réelle prise de conscience

Comment le secteur de la santé va-t-il faire sa part pour honorer l’engagement de la France aux Accords de Paris : réduire son empreinte carbone de 40 % désormais en 9 ans ? Certains établissements de santé s’y sont mis, d’autres démarrent seulement la mesure de leurs émissions de gaz à effet de serre à la faveur de la loi ELAN. Pourtant une chose est sûre, les professionnels de santé eux-mêmes sont de plus en plus sensibilisés à la question de la décarbonation de l’hôpital et souhaitent y participer. La crise sanitaire a d’ailleurs montré un tournant, comme en témoigne le récent sondage réalisé par le C2DS. Et Véronique Molières, sa co-fondatrice, souligne « l’apparition de signaux verts qui pointent une réelle prise de conscience de l’impact sur notre environnement (air, sol et eau) et sur notre santé de l’activité même des soins ».

Qu'est-ce que le C2DS ?

C’est une association à but non lucratif qui fédère depuis 14 ans des établissements sanitaires et médico-sociaux qui sont engagés ou souhaitent s’engager dans une démarche de développement durable. Ce réseau compte aujourd’hui 630 établissements adhérents (parmi lesquels une quinzaine de CHU, une petite dizaine de centres de lutte contre le cancer, des CH, des cliniques, des EPHADS et depuis peu des cabinets médicaux), de toutes activités et de tout statut juridique confondu, moitié public, moitié privé. Son modèle économique repose à 86% sur les cotisations des établissements adhérents. « Notre raison d’être est de sensibiliser, d’informer sur une politique de responsabilité sociétale des entreprises (RSE) en santé, de promouvoir les bonnes pratiques et de mettre à disposition une boîte à outils construite par des professionnels de santé pour leurs pairs, explique Véronique Molières, co-fondatrice du C2DS. Nous sommes donc un facilitateur, à la disposition des établissements de santé et de leurs organisations représentatives, pour embarquer le système de santé dans un développement collectif durable pour tous. »

Les médecins s’engagent et c’est nouveau !

Dans la foulée des anesthésistes, qui ont été les premiers à inquiéter de l’impact des gaz anesthésiants et de l’activité du bloc opératoire, les médecins s’engagent et c’est nouveau ! s'enthousiasme Véronique Molières. Elle souligne aussi « les grandes attentes des jeunes générations, médecins et jeunes soignants, pour qui, clairement, l’existence d’une politique verte au soin de l’établissement est désormais un critère de choix ».

Autre marqueur de cette prise de conscience : l’adhésion en 2021 de 172 établissements de santé au C2DS, un chiffre « historique », selon Véronique Molières. Enfin, dernier signe si l’en est : l‘intérêt aux questions environnementales attachées aux établissements de santé révélé par le sondage tout juste réalisé par le C2DS (du 25 mai au 8 juin 2021 sur leur plateforme web). Sur 1 350 professionnels de santé répondants, 88 % déclarent vouloir des établissements sanitaires et médico-sociaux exemplaires au sujet de la gestion de déchets, des transports, de la consommation d’énergie, de la qualité de vie au travail, Un pourcentage qui grimpe à 91,8 % si l’on se concentre sur ceux qui travaillent en établissement de santé et si l'on exclut ceux qui travaillent exclusivement en cabinet de ville. Si, à cette même question, 52 % répondent « oui absolument », 36 %, peut-être plus réalistes considèrent que « oui, les établissements doivent être exemplaires » mais qu‘« ils n’en n’ont pas les moyens ».

Pour preuve de leur engagement, si on leur demande: « êtes-vous prêt à agir pour réduire ces impacts ? », 51,7 % déclarent déjà le faire et 15,3 % sont prêts à faire « sans attendre », Là encore, le chiffre grimpe à 32,3 % si l’on ne se concentre sur ceux qui travaillent en établissement de santé. Plus intéressant, 23,3 % se sentant probablement démunis face à la tâche, se disent prêts à agir mais « ne savent pas comment ».

Olivier Toma, cofondateur et porte-parole du C2DS, le confirme : « Cette crise a vraiment fait prendre conscience à la totalité des acteurs de terrain de la nécessité de mettre la sécurité sanitaire et environnementale au coeur des organisations ».

Qu’en est-il des établissements dans lesquels ces professionnels de santé exercent ? Sentent-ils une meilleure prise de conscience des impacts de l’activité de soin sur l’environnement ? Sur ce point, 44,5 % des professionnels de santé répondent par l’affirmative, et l’on atteint une courte majorité, 56,4 %, si l’on se concentre sur ceux qui travaillent en établissement de santé.

En quoi consiste concrètement la carbonation des hôpitaux?

Agir, oui, mais comment ? En quoi consiste concrètement la carbonation des hôpitaux?

« C’est d’abord celle de l’outil de travail, donc des bâtiments, ce qui relève avant tout des services techniques, mais elle se fera aussi grâce à une éco-conception des soins, ce qui plus compliqué, mais nous concerne tous », explique Véronique Molières. Parmi les pratiques à repenser, Olivier Toma cite ce que l’on pourrait appeler la « mode » de l’usage unique mise en place dans les hôpitaux il y a une dizaine d’années pour lutter contre les infections nosocomiales. Les lames de laryngoscope, constituées d'inox, et systématiquement jetées après usage sont l’un des symboles les plus parlants de ce « gaspillage ». Pour Olivier Toma, il serait aussi utile de disposer de la composition exhaustive de tous les matériels utilisés dans le soin. « On a découvert que l’on détruit par incinération des dispositifs médicaux à usage unique qui contiennent des métaux précieux comme l’or, du platine et de l’iridium – à 130 000 euros le kilo, expose Olivier Toma. Si les établissements qui font de la rythmologie en France récupéraient ce métal et le revaloriseraient par des filières tout-à-fait légales, cela représenterait jusqu’à 30 000 à 40 000 euros par an ».

Exemples de terrain

Pour autant, sur le terrain, le mouvement de la décarbonation et des éco-soins est lancé. Côté action, le Dr Jane Muret à l’Institut Curie fait figure de pionnière dans le monde médical. D'ailleurs, à son initiative, la Société française d’anesthésie et de Réanimation (SFAR) a créé le groupe dédié Développement Durable dès 2016. On peut aussi citer le CHU de Strasbourg, où le Dr Juliette Marcantoni a initié une démarche écologique au sein des blocs opératoires. Si certaines initiatives en la matière émanent d’une prise de conscience individuelle, d’autres sont le fait d’établissements de soin, lesquels peuvent avoir des statuts très différents. A la Clinique St. Roch de Cambrai (59), par exemple, le premier bilan carbone de l’établissement a été réalisé en 2010. « Nous avons immédiatement ensuite rédigé une charte d’éco-gestes que nous faisons vivre tous les jours auprès des collaborateurs, rapporte Fabien Leloir, responsable qualité et gestion des risques. Trois bilans supplémentaires ont été réalisés jusqu’à aujourd’hui. « Alors que nos objectifs initiaux étaient de réduire de 20 % nos émissions de gaz à effet de serre, nous avons atteint une réduction de 52 %. »

Même volonté de prendre les choses en main au CHU de Toulouse (31). Pour Carima Mokrefi, la directrice adjointe : « deux leviers sont complémentaires pour accélérer la décarbonation du secteur de la santé : le levier juridique et celui de la volonté. » Le CHU toulousain s’est positionné à mi-parcours en commençant une partie de l’analyse des postes d’émissions de gaz à effet de serre. Cela a permis au CHU d’identifier que ce sont les déplacements domicile-travail des 12 000 agents qui représentent à peu près la moitié des émissions de gaz à effet de serre de l’établissement. « Ce poste carbone est souvent dans l’angle mort à la fois des pouvoirs publics et des établissements eux-mêmes. Des solutions doivent toutefois être trouvées », considère-t-elle.

Au Centre de lutte contre le cancer Oscar Lambret, Lille (59), les efforts en termes de décarbonation ont consisté à « intégrer un bilan carbone des livraisons par type de produits dans un dernier appel d’offre aux fournisseurs », rapporte Edith Bayart, référente développement durable. « D’une manière générale, nos appels d'offres comprennent des critères développement durable », ajoute-t-elle. Par ailleurs, depuis 2012, tous les jeudis, tous les patients bénéficient d’un repas avec des produits uniquement bio. « En 2014, nous servions 2 063 repas végétarien, en 2019, 5 080 repas : nous avons ainsi réalisé une économie de 3 tonnes CO2 », indique la référente développement durable pour qui l’important n’est pas tant les chiffres que « de cibler les mesures sur lesquelles on peut avoir une action aussi petite soit-elle. ».

Avant la COP 26, l’hôpital agit pour la planète

Pour François Mourgues, président du C2DS et ancien directeur du centre hospitalier d'Alès-​Cévennes (30), « décarboner l’hôpital, c’est une stricte nécessité et priorité ». Avant la COP 26 en novembre prochain, le C2DS a donc décidé d’engager une grande mobilisation des acteurs en présence. Considérant que « la santé doit jouer sa part » sur la question de la réduction des émissions de gaz à effet de serre, l’association a lancé une Convention Hospitalière pour le Climat. À l’automne dernier, une trentaine de professionnels de santé du réseau ont rédigé une feuille de route « du premier pas » sur les 13 points d’émission de gaz à effet de serre sur lesquels l’hôpital peut agir : les achats, l’énergie, les déchets, les transports sanitaires, les transports des professionnels, des marchandises, des déchets, la restauration, les gaz anesthésiques, l’éco-conception des soins (les pratiques), les prestations de service, la construction, le numérique. Parmi les autres initiatives liées à cette Convention, des événements hebdomadaires sont programmés depuis mars, à l’instar de ce speed-dating à l’attention des établissements de santé signataires : 5 personnes présentent une initiative inspirante et duplicable par tous à environ 15-20 établissements connectés. D’autres rendez-vous à l’attention des pouvoirs publics, des parlementaires (le 7 juillet), et les médias sont programmés. « À la rentrée, les résultats de l’Observatoire annuel des indicateurs en développement durable en santé, outil historique du C2DS rempli par environ 250 établissements, et qui comprend cette année 26 questions spécifiques à la décarbonation, seront publiés », précise Véronique Molières. Et en octobre, une nouvelle édition de l’ouvrage intitulé « L’hôpital agit pour la planète » (édité premièrement en 2015 pour la COP 21) présentera les enjeux de la décarbonation du système de santé et surtout de nombreux récits de bonnes pratiques.

Pour en savoir plus sur cette thématique, lire notre dossier Santé : il est temps de se mettre au vert

 

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