POINT DE VUE

Christian Eriksen: un survivant qui doit nous inspirer

Dr Marc Tomas

Auteurs et déclarations

17 juin 2021

Perte de connaissance du joueur Christian Eriksen. Les réflexions du Dr Marc Tomas, cardiologue du sport, Belgique.  

 

Actualisation du 18 juin 2021  La fédération de football danoise (DBU) a annoncé qu'après les différents examens subis par Christian Eriken, il a été décidé qu'il devait porter un défibrillateur implantable. «Cet appareil est nécessaire après une crise cardiaque du fait de perturbations du rythme » du cœur», a-t-elle précisé.

 

Bruxelles, Belgique / 17 juin 2021  —  Les images en direct de la perte de connaissance de Christian Eriksen, joueur de football danois de 29 ans, lors du match de l'Euro 2021 entre le Danemark et la Finlande, ont ému des millions de téléspectateurs. Plus encore que pour d’autres arrêts cardiaques dans le monde sportif, le fait qu’il s’agisse d’un joueur connu internationalement et d’un événement footballistique bien connu a encore accru la dimension émotionnelle.

Que s'est-il réellement passé ? 

Les images disponibles ne montrent pas de choc thoracique ou de contact crânien préalable. On voit le joueur s'effondrer d'un bloc sans autre contact. Le médecin de l'équipe danoise dit dans son interview : « He was gone », autrement dit, il n'était plus conscient. « C'était un arrêt cardiaque », ajoute-t-il aussi. Très rapidement, un massage cardiaque a été entrepris suivi d'un choc électrique unique qui a permis de rétablir une hémodynamique suffisante. Au moment de l'évacuation du joueur, on voit celui-ci les yeux ouverts, la tête relevée, portant un masque respiratoire. Il semble bien conscient, ce qui témoigne d'une récupération très rapide.

Depuis, les nouvelles semblent bonnes, l'athlète ayant pu parler avec ses co-équipiers notamment et ne semblant pas avoir de séquelle.

Sur Instagram, le 15 juin, le milieu de terrain a écrit depuis l'hôpital où il se trouvait qu’il allait « bien » même s’il devait encore faire quelques examens.

Aucun diagnostic n'a été mentionné au moment où j'écris ces lignes.

S'agissait-il réellement d'un arrêt cardiaque ? Il est évidemment difficile de le certifier en l'absence d'autres informations médicales et notamment d'un électrocardiogramme au moment de la perte de connaissance. 

 
Aucun diagnostic n'a été mentionné au moment où j'écris ces lignes. S'agissait-il réellement d'un arrêt cardiaque ?
 

Il est, en particulier, difficile de savoir si Eriksen présentait une fibrillation ventriculaire, une tachycardie ventriculaire ou une asystolie.

Il n'est pas totalement exclu qu'il s'agisse plutôt d'une syncope selon la définition : « perte de connaissance totale due à une hypoperfusion cérébrale d'installation immédiate et de durée brève », même si la récupération n'a pas été spontanée dans ce cas-ci. Et plus particulièrement d'une syncope d'origine cardiaque, soit un trouble aigu de conduction auriculo-ventriculaire ou du rythme supra-ventriculaire ou ventriculaire. 

Ce qui peut faire évoquer le diagnostic de syncope est la récupération rapide et donc la survie après seulement un seul choc électrique. 90 % des arrêts cardiaques dans des circonstances identiques aboutissent en effet à un décès. Le médecin de l'équipe a certainement bien réagi, mais nous n'avons pas plus d'information sur ce qu'il a vraiment constaté ni sur son expérience face à semblables situations.

Quelle est la fréquence de tels accidents ? 

En Belgique, on dénombre environ 10 000 arrêts cardiaques par an au sein de la population générale. « Ce qui est arrivé samedi sur un terrain de football se produit en moyenne 30 fois par jour en Belgique, principalement chez soi, mais aussi dans la rue, au bureau, en faisant du sport, etc. », rappellent les cardiologues et spécialistes du rythme cardiaque de l'Association Belge du Rythme Cardiaque (BeHRA).

En France, 4 fois plus peuplé que la Belgique, ce sont plus de 40 000 personnes qui décèdent d’un arrêt cardiaque chaque année.

« Après 6 minutes, le risque de décès approche les 90 %. Cela prouve, une fois de plus, combien le fait de connaître les gestes à réaliser en cas d'arrêt cardiaque est essentiel », souligne le Dr Ivan Blankoff, cardiologue au C.H.U de Charleroi et Président de la BeHRA. « Lors d'un match de football, il y a évidemment toute une équipe médicale qui se tient prête. Il est évidemment impossible de disposer d'une telle aide professionnelle partout et en permanence. Il est donc primordial que le plus grand nombre possible de citoyens se forment à la réanimation de base afin d'intervenir avant l'arrivée des secours professionnels », insiste-t-il. 

Durant la pratique sportive, l'Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale (INSERM) cite dans une étude 1 arrêt cardiaque pour 3 000 sportifs par an. Parmi ceux-ci, la proportion de sportifs professionnels est extrêmement faible, de l'ordre de 15 pour mille.

Quelle est la cause ?

Avant l'âge de 35-40 ans, il s'agit essentiellement de cardiomyopathie hypertrophique ou de dysplasie arythmogène du ventricule droit. Viennent ensuite les anomalies de départ des artères coronaires ou un trouble conductif de type Wolff-Parkinson-White. De rares cas de « commotio cordis » sont décrits dus au choc d'un objet comme un ballon de football sur le thorax. C'est le diagnostic que nous avions retenu lorsque le joueur de football Michel Soulier de l'Union Royale Namur avait fait un arrêt cardiaque mortel lors d'un match de coupe de Belgique au RSC Anderlecht le 29 août 1977.

Au-delà de 40 ans, c'est la maladie ischémique coronaire qui est le plus souvent en cause.

Christian Eriksen souffrait-il d'une affection cardiaque préalable ? Dans le cas d'un joueur professionnel de son niveau, c'est peu probable vu les nombreux examens médicaux exigés par les clubs de football professionnels. Néanmoins, malgré un électrocardiogramme de repos et d'effort, une échographie cardiaque et un enregistrement de Holter, une malformation cardiaque peut passer inaperçue. Tous n'ont pas la chance de Lilian Thuram qui s'était vu déceler une telle anomalie lors de son transfert au PSG.

Et si c'était une manifestation de la Covid ? 

Ceci a été évoqué dans le cas de Eriksen mais immédiatement démenti : le joueur n'a pas été vacciné et n'a pas fait d'épisode symptomatique de la Covid.

Que peut-on faire pour diminuer le risque d'arrêt cardiaque chez le sportif ?

En Belgique, comme en France, l'obtention d'une licence sportive n'est pas soumise à la réalisation systématique d'une batterie de tests cardiologiques comme c'est le cas en Italie, sauf pour quelques fédérations comme la plongée sous-marine. Ceci n'est pas justifié, le rapport coût-bénéfice n'étant pas en faveur de cette stratégie et cela n'éviterait de tout façon pas de passer parfois à côté d'un ventricule droit arythmogène.

Ce qui est par contre souhaitable, c'est :

  • Intensifier la formation aux premiers secours auprès des dirigeants et bénévoles des clubs sportifs, mais aussi auprès des joueurs, dès les équipes de jeunes.

  • Démultiplier la présence de défibrillateurs sur le territoire du pays. La Ligue Cardiologique a lancé une belle initiative, l'application REANIM, cartographie des défibrillateurs externes automatiques (DEA). Malheureusement, le nombre est encore beaucoup trop faible : dans mon village, le DEA le plus proche est à 3,5 km de mon habitation.

  • Informer et former tous les citoyens, dès l'école, aux 3 gestes pour sauver une vie : appeler le 112 en premier lieu, pratiquer un massage cardiaque efficace et défibriller dès que possible.

A ce prix, les chances de survie pourraient probablement doubler et passer de 10 à 20%. 

Un beau projet de santé publique !

Prévention CV : les  10 règles d’or  du Club des Cardiologues du Sport

  1. Je respecte toujours un échauffement et une récupération de 10 min lors de mes activités sportives ;

  2. Je bois 3 à 4 gorgées d'eau toutes les 30 min d'exercice à l'entraînement comme en compétition ;

  3. J'évite les activités intenses par des températures extérieures < - 5° ou > +30° ;

  4. Je ne fume jamais 1 heure avant ni 2 heures après une pratique sportive ;

  5. Je ne prends pas de douche froide dans les 15 min qui suivent l'effort ;

  6. Je ne fais pas de sport intense si j'ai de la fièvre, ni dans les 8 jours qui suivent un épisode grippal (fièvre + courbatures) ;

  7. Je pratique un bilan médical avant de reprendre une activité sportive intense si j'ai plus de 35 ans pour les hommes et 45 ans pour les femmes ;

  8. Je signale à mon médecin toute douleur dans la poitrine ou essoufflement anormal survenant à l'effort * ;

  9. Je signale à mon médecin toute palpitation cardiaque survenant à l'effort ou juste après l'effort * ;

  10. Je signale à mon médecin tout malaise survenant à l'effort ou juste après l'effort *.

*Quels que soient mon âge, mes niveaux d'entraînement et de performance, ou les résultats d'un précédent bilan cardiologique

Crédit image : Wolfgang Rattay - Pool / Collectif via Getty images

Cet article a été initialement publié sur MediQuality.net, adapté par Aude Lecrubier.

 

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