Evacuations sanitaires aériennes collectives de la 1ère vague : le debrief

Stéphanie Lavaud

Auteurs et déclarations

8 juin 2021

France — Trente-six patients souffrant d’un syndrome de détresse respiratoire aiguë (SDRA) lié au Covid-19 ont été transportés par voie aérienne au printemps dernier au cours de six missions d’évacuations sanitaires collectives en France et en Europe grâce au dispositif MoRPHEE mis en place par l’armée. Débrief du médecin en chef Mathieu Boutonnet (service de santé des armées, SSA) lors du congrès Secours Expo 2021 [1].

Jamais encore dans un contexte de pandémie

Au printemps 2020, pendant la première vague épidémique de Covid-19, l’augmentation rapide des formes respiratoires graves avec syndrome de détresse respiratoire aiguë (SDRA) chez les patients atteints du SARS-CoV-2 a conduit les établissements de santé à augmenter leur capacité d’accueil de soins et de réanimation. Quand ces derniers sont arrivés à saturation, comme ce fut le cas dans la région Grand Est, d’autres solutions ont dû être mises en place. C’est ainsi qu’au pic épidémique (autour du 7 avril), le gouvernement français a décidé d’organiser le transport médicalisé de patients SARS-Cov-2 depuis la région Grand Est vers des régions moins saturées. Le transport de patients entre différentes structures de soins avait déjà été envisagé dans des situations de catastrophes naturelles, mais pas dans un contexte de pandémie.

Déjà mis à contribution pour construire et gérer un hôpital de campagne, le service de santé des armées (SSA) a alors été sollicité pour assurer des évacuations aériennes collectives. Dans le cadre de MoRPHEE, l’armée a réalisé l’évacuation par les airs de 36 patients SARS-Cov-2, répartis en six missions du 18 mars au 3 avril 2020. Alors que, durant cette période, d’autres évacuations de patients étaient réalisées par voie ferroviaire. Si des évacuations de patients en SDRA sous ventilation mécanique avaient déjà été réalisées par le passé, il s’agissait d’évacuations individuelles. « Peu de données de littérature ont été retrouvées sur les évacuations collectives de patients en SDRA, en particulier en contexte de pandémie. Ces 36 évacuations sanitaires aéroportées interhospitalières ont donc été un véritable défi à relever » peut-on lire dans les Annales. Françaises de Médecine d’Urgence[2].

Equiper un A330MRTT de modules MORPHEE

En pratique, « il s’est agi d’équiper un A330 MRTT (Multi Role Tanker and Transport), un avion qui fait habituellement du ravitaillement en l’air d’avions de chasse et de troupes logistiques et qui sert aux missions MEDEVAC collectives, qui permettent de transporter 14 blessés graves dont 6 intubés » a exposé le Dr Boutonnet. Muni de modules MoRPHEE (module de réanimation pour patient à haute élongation d’évacuation), l’avion devient ainsi une unité de soins intensifs volante, capable de transporter des patients de réanimation sur des vols longue distance.

Crédit : PASCAL GUYOT/AFP via Getty Images

« Une mission-type se déroule sur 3 jours : un jour de préparation, un autre pour la réalisation de la mission, puis un troisième pour le reconditionnement et la préparation de la mission suivante », a détaillé le médecin militaire.

La soute était équipée à Istres, base de décollage de l’avion, la veille du départ, avec 2 respirateurs par module intensive care, 3 pousse-seringues, de quoi assurer le monitorage et 9000 litres d’oxygène par module, poursuit-il. Ensuite s’organisait une conférence téléphonique avec l’agence régionale de santé sortante (Grand-Est) et entrante (par exemple, Marseille) de façon à assurer l’acheminement à la même heure de 6 patients sur le tarmac. Y étaient aussi discutées les modalités pratiques (aéroports de décollage et d’arrivée, chariots élévateurs de chargement/déchargement, services de destination).

Critères de sélection des patients

  • Respiratoires :

    • Pas de ventilation en décubitus ventral en cours

    • PaO2/FiO2 environ 150 (réaliste 120)

    • Pas d’ECMO

  • Hémodynamiques :

    • Noradrénaline < 5 mg/h

  • Pratique :

    • Poids < 120 kg

  • Patients sédatés, curarisés pour le transfert, porteur d’un système d’aspiration clos

Embarquement et débarquement par loaders

Une fois les patients identifiés et leurs services initiaux (sortants) connus, l’équipe médicale MoRPHEE contactait les réanimations du Grand Est afin de recueillir les différentes données médicales, de hiérarchiser la gravité des patients et d’établir un plan de chargement et de déchargement, ainsi que la position dans l’avion afin de répartir la charge de travail en cabine.

Le jour de la mission, chaque poste était identifié par l’identité du patient qu’il allait accueillir et l’ordre d’embarquement/débarquement. Tandis que le vol aller au décollage d’Istres et vers la région Grand Est (Bâle-Mulhouse ou Luxembourg) servait aux derniers préparatifs et à l’habillage du personnel en éléments de protection individuels.

L’embarquement (et le débarquement) des patients suivait alors le plan de chargement (et de déchargement). Les plateformes élévatrices (loaders) établies de chaque côté de l’avion afin d’embarquer/débarquer deux patients en même temps ont permis un gain de temps dans la prise en charge. « L’avantage dans Morphée, c’est que le Samu peut monter avec les brancards et rouler jusqu’au fond de la soute », précise le Dr Boutonnet, qui ajoute que « ces périodes de transfert et de brancardage sont des périodes à risque et que l’on fait en 1H/1h30, l’équivalent de 6 entrées en réanimation ».

Anticiper les variations hémodynamiques dues aux accélérations et décélérations

Être dans un avion n’empêche pas le respect des procédures. «Toutes les recommandations de la Société Française d’anesthésie et de réanimation (SFAR) ont été appliquées pour éviter de polluer et d’aérosoliser dans la soute », précise l‘orateur.

« Pendant le vol, il se passe peu de choses, ce qui est positif car cela veut dire que l’on a bien anticipé et bien sélectionné les patients, commente le médecin militaire, sachant qu’en cas de problème nous pouvons réaliser des échographies, de la biologie.... Il faut par ailleurs rappeler que nous sommes, nous aussi (mettre lien), soumis aux lois des accélérations et des décélérations et les patients n’aiment pas du tout ça en aéronautique. Par exemple, lors des phases de décollage, on installe les patients tête en arrière pour qu’ils bénéficient de l’accélération sur leur retour veineux et leur débit cardiaque. Et lors de la décélération des phases d’atterrissage, on peut s’attendre à de grandes variations hémodynamiques, c’est pour cela que l’on passe les patients à 100% pour les pré-oxygéner et gagner un peu de temps s’il y a un problème à ce moment-là car ce sont des phases où l‘on est attaché et on ne peut pas déambuler dans la soute ».

Il fallait à nouveau compter 1 à 2 heures pour le débarquement, en faisant preuve à nouveau d’identitovigilance de façon à s‘assurer de la bonne destination des patients.

Une fois les patients dans les ambulances de réanimation des régions d’accueil pour leur transfert en réanimation, la mission n‘était pas terminée puisque l’équipe médicale profite du voyage de retour vers la base aérienne d’Istres pour procéder au bionettoyage (désinfection des surfaces et matériels). S’ensuivait un débriefing de la mission le soir, suivi le lendemain d’un reconditionnement du matériel consommable, et notamment l’oxygène, et d’une remise en l’état de l’avion et des personnels – car « il a fallu tenir ce rythme pendant 1 mois », ajoute le Dr Boutonnet.

6 vols

La durée médiane de vol était de 71 min (IQ : 64‒74) pour une distance entre aéroports médiane de 800 km [717‒830]. La durée médiane de transport aérien (de l’embarquement des patients jusqu’à leur débarquement) était de 185 min (IQ : 145‒198) [2]. Pour chaque évacuation sanitaire (MEDEVAC) collective, le temps d’embarquement/débarquement des patients était compris entre 60 et 100 min, avec une durée de conditionnement de chaque patient d’environ 15 à 25 min [2].

Une première et une réussite

Moyennant toutes ces précautions, aucun décès n’est intervenu en cours de transfert ou dans les heures suivantes, alors que ces évacuations sanitaires aériennes collectives de patients en SDRA dans le contexte épidémique de la pandémie de Covid-19 ont été les premières à avoir été réalisées en France et en Europe. Une « réussite» donc, selon le Dr Boutonnet, qui s’explique, selon lui, par « l’expertise séculaire du SSA et de l’Armée de l’air, et d’une bonne coordination inter-ministérielle, civilo-militaire, avec les SAMU et les ARS du Grand-Est ».

A400M Atlas, un petit frère pour l'A330MRTT

Fort du succès de la mission MORPHEE, le SSA a, dans la foulée, mis au point une nouvelle solution de médicalisation en vol lors de la deuxième vague épidémique aux Antilles et en Guyane en équipant cette fois un A400M Atlas. Cet avion, qui permet de transporter 4 patients, présente l’avantage de disposer d’une porte arrière. « Plus besoin de loader, l’ambulance pouvant être garée au pied de l’appareil » a précisé le médecin militaire.

Source photo Une : LIONEL BONAVENTURE/AFP via Getty Images

 

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