Evacuation par TGV des patients COVID : retour sur les missions CHARDON

Stéphanie Lavaud

Auteurs et déclarations

2 juin 2021

France — Lors de la crise du Covid-19 en France, des trains à très grande vitesse ont été utilisés pour la première fois pour transférer des patients des zones où les lits étaient saturés vers d’autres régions. Le Dr Lionel Lamhaut, médecin urgentiste du Samu à l'Hôpital Necker, est revenu sur cette expérience inédite lors du congrès Secours Expo 2021 [1].

Les avantages du ferroviaire

L’an passé, l’ampleur de la crise Covid-19 a obligé les autorités sanitaires à prendre la décision de transférer des patients de zones à haute circulation virale vers des zones à faible circulation, où les ressources réanimatoires étaient non saturées. Ces transferts avaient pour but de libérer des lits de soins critiques. Différents types de transferts (routiers, aériens) ont été utilisés, y compris le ferroviaire grâce aux trains à grande vitesse (TGV) sanitaires dits missions « Chardon » (voir encadré en fin d’article). « Le transfert inter-hospitalier médicalisé n’est pas une nouveauté, loin de là, c’est « une spécialité française qui fait beaucoup de jaloux », a indiqué le Dr Lamhaut. C’est même une pratique historique. « Ici, ce qui est nouveau c’est de l’avoir adapté au TGV », a-t-il précisé.

Les avantages du ferroviaire sur d’autres modes de transport sont clairs : d’abord, peu de contraintes. « De jour, de nuit, qu’il fasse beau ou qu’il fasse mauvais, cela ne pose pas de problème », explique l’urgentiste. Ensuite, « c’est confortable, on peut y mettre beaucoup de personne et ça part du centre des villes, là où est l’hôpital. Donc peu de pré et de post-acheminement en pratique », résume-t-il.

Il y a eu dix missions Chardon entre le 26 mars 2020 et le 10 avril 2020. Quatre sont partis de la région Grand Est et six de la région Île-de-France. Au total, 6 600 km ont été parcourus (350‒950 km), la plus longue durée de trajet a été de 7 h 14 min, et 197 patients ont été transférés lors de ces évacuations en TGV sanitaire. L’âge moyen était de 63 ± 10 ans, il y avait une majorité d’hommes (73 %) [2].

Sélection des patients

Mais voilà, dans cette épidémie de Covid, ce sont des patients extrêmement graves en réanimation qu’il faut transporter. « Et c’est là le challenge : comment maintenir un niveau de soins suffisant dans ces trains à grande vitesse tout au long du trajet, qui peut-être parfois de 9 heures ! Donc il va falloir sélectionner les patients suivant des critères, au départ inspirés de l’aérien », expose l’urgentiste.

La première question a été de sélectionner les patients qui devaient bénéficier de ce type de transfert. Dans ces conditions, il a été décidé de prendre des patients dans cette phase d’accalmie (« lune de miel ») qui survient pendant quelques jours après l’intubation avant l’aggravation dans une phase d’orage cytokinique désormais bien connu. « Tous les transferts ont eu lieu avec l’accord des familles », précise-t-il.

 
Il a été décidé de prendre des patients dans cette phase d’accalmie (« lune de miel ») qui survient pendant quelques jours après l’intubation.
 

Caractéristiques des patients transportés :

  • diagnostic de certitude Covid-19 par RT-PCR et/ou scanner thoracique

  • PEP < 14 mmHg et FiO2< à 60 %.

  • ventilation invasive > 24 heures

  • pas de DV > 24 heures

  • noradrénaline max : 1 mg/h

  • pas d’insuffisance rénale nécessitant EER

  • poids corporel limité à 100 kg.

Chaque voiture constitue une unité mobile hospitalière ferroviaire

En pratique, le transfert est « coordonné par un poste de commandement médicalisé, c’est le « chef de train » qui prend en charge le transfert du début à la fin ».

Lors des missions Chardon, le TGV était composé de huit voitures. La première était dédiée à la logistique et au stockage du matériel. Six voitures (UMHF) pouvaient recevoir quatre patients chacun, soit 24 patients au maximum. Parfois deux trains ont été mis en parallèle.

« Il n’a été utilisé que des TGV à deux étages lors des missions Chardon. Cela a permis de garder des zones contaminées et des zones propres avec un passage possible sur tout l’axe du train » détaille l’orateur.

Chaque voiture constitue une unité mobile hospitalière ferroviaire (UMHF), indépendante, contenant chacune 4 patients intubés et ventilés. Chacune était armée par une équipe multidisciplinaire, composée d’un médecin senior (urgentiste ou réanimateur), d’un médecin junior, de quatre paramédicaux infirmiers (IDE) ou infirmiers anesthésiste (IADE) avec la présence d’au moins un IADE si possible, et d’un logisticien.

Plan de chargement TGV [1]

Même qualité de soins qu’en réanimation

Point crucial de cette logistique: le plan du train et d’embarquement. « Il s’agit de l’une des étapes les plus importantes et des plus complexes car une fois embarqué dans la voiture, le patient ne peut plus changer de place. Il faut donc tenir compte dans le plan de chargement que le premier patient embarqué dans la voiture sera le dernier débarqué », poursuit l’urgentiste.

Chaque patient est pris en charge avec le matériel en provenance de son hôpital de destination. De ce fait, chaque patient a une place attribuée, une équipe en charge de son transfert, de sa surveillance, un matériel dédié et une ambulance de transfert au départ comme à l’arrivée.

Le suivi pendant le transfert est le même qu’en réanimation, même qualité de soins (antibiotiques, nursing, biologie, échographie…), idem pour la régulation. « On est vraiment dans du qualitatif », commente le Dr Lambault.

Grande collaboration avec la SNCF, et notamment avec les conducteurs

La logistique est une chose, la conduite en est une autre. «  Lors du premier Chardon, il a été repéré des baisses de pressions artérielles lors des décélérations du TGV. Une adaptation immédiate a été mise en place par les conducteurs de la SNCF. Ainsi les décélérations brutales ont été évitées », explique l’urgentiste. De même, un briefing commun avec l’équipe SNCF et le chef de train avant chaque départ a permis de cerner les zones à risque et les changements de tension électrique. Les itinéraires des trains étaient réalisés avec la SNCF, le choix des gares de débarquement et arrêts étant soigneusement choisis. « Ce travail collaboratif a été formidable », s’est enthousiasmé le Dr Lambault.

 
Il a été repéré des baisses de pressions artérielles lors des décélérations du TGV. Une adaptation immédiate a été mise en place par les conducteurs de la SNCF.
 

En conclusion, les transferts par TGV ont été globalement un succès. Aucune complication importante n’a été notée pendant les transferts et ni de décès précoces après ceux-ci.

« Nous sommes le seul pays au monde à pouvoir dire qu’un patient de Metz va à Bordeaux, transporté les équipes d’Ile-de-France avec un TGV national » a conclu, enthousiaste, le Dr Lamhaut, qui voit dans cette expérience un « symbole de résilience et d’unité nationale » qui a permis « de passer les premières vagues de façon assez formidable ».

Désormais, les urgentistes ont une nouvelle corde à leur arc avec la possibilité d’effectuer des évacuations sanitaires en TGV pour des patients médicaux graves sur de longues distances.

Mission « Chardon » issu d’un exercice de damage control

L’idée d’utiliser les TGV pour transporter les patients Covid « n’est pas sortie de nulle part , indique le Dr Lamhaut. Initialement, nous avions travaillé sur les évacuations sanitaires dans le cadre du damage control lors d’un attentat ».

Dans la suite des attentats de novembre 2015, la question du transfert de nombreuses victimes d’une zone de défense vers une autre s’est posée. Le TGV est alors apparu comme un vecteur de choix. En effet, le réseau de gares SNCF est très important, les villes à moins de deux ou trois heures sont extrêmement nombreuses. Dans cette démarche, un exercice en collaboration entre les Samu de Paris, Metz, Nancy, le Samu zonal d’Île-de-France, le Samu zonal Grand Est et la SNCF a été réalisé. Il s’agissait de l’exercice « Chardon » (symbole de la Lorraine au cœur de l’exercice). Le nom de mission « Chardon » a été repris en référence à cet exercice, peut-on lire dans un article des Annales françaises de médecine d’urgence[2].

Source Photo : PATRICK HERTZOG/POOL/AFP via Getty Images

 

Commenter

3090D553-9492-4563-8681-AD288FA52ACE
Les commentaires peuvent être sujets à modération. Veuillez consulter les Conditions d'utilisation du forum.

Traitement....