POINT DE VUE

COVID-19 : les chiens renifleurs bientôt aux côtés des autres tests de dépistage

Aude Lecrubier

Auteurs et déclarations

2 juin 2021

France — Détecteurs de drogues, d’explosifs ou de personnes ensevelies… les chiens « renifleurs » ont rapidement été envisagés pour dépister les patients atteints de Covid-19.

Bientôt une réalité ? Mi-mai, des résultats concluants ont été communiqués dans le cadre de l’étude Salicov AP-PH[1] qui pourraient nous rapprocher d’une utilisation à plus grande échelle.

Que signifient ces résultats ?  De combien de chiens pourrait-on disposer en France ? Comment sont-ils formés ? Où seraient-ils les plus utiles ?

Voici les réponses du Pr Dominique Grandjean (Ecole nationale vétérinaire d’Alfort, EnvA Equipe Nosaïs) à l’initiative du projet.

Le Pr Dominique Grandjean et sa chienne Nouna (crédit : Pr Grandjean)

Medscape édition française : Vous avez obtenu des premiers résultats encourageants avec l’étude Salicov-AP-HP. Quel était l’objectif de l’étude et qui y a participé ?

Pr D. Grandjean : L’objectif de l’étude était de comparer deux méthodes de dépistage du COVID-19 : le test RT-PCR sur prélèvement nasopharyngé (test de référence) et le test olfactif canin.

Elle a été lancée à l’initiative de l’Ecole nationale vétérinaire d’Alfort (EnvA Equipe Nosaïs, Pr Dominique Grandjean), sous tutelle du ministère de l'agriculture, et de l’AP-HP (URC Necker Cochin, Pr Jean-Marc Tréluyer), avec le soutien de la Région Ile-de-France et de l’agence régionale de santé Ile-de-France.

En pratique, entre le 16 mars 2021 et le 09 avril 2021, nous avons inclus 335 personnes venues se faire dépister dans les centres de dépistage Covisan AP-HP de l’Hôtel-Dieu et de la mairie du 14ème arrondissement de Paris.

Les participants étaient âgés de 35 ans en médiane (6 à 76 ans), 295 (88%) étaient âgés de plus de 18 ans et 170 (51%) étaient des femmes.

Comment les tests olfactifs ont-ils été réalisés et analysés ?

Pour le test olfactif canin, des échantillons de sueur ont été recueillis via des compresses posées deux minutes sous les aisselles des participants. Les bocaux contenant les compresses ont été envoyés à l’Ecole vétérinaire d’Alfort puis placés dans des « cônes d’olfaction » disposés en lignes afin que les chiens puissent pratiquer une analyse olfactive. En tout, ce sont neuf chiens entrainés, des pompiers des Yvelines et de l’Oise, de EnvA, ou venus des Emirats Arabes Unis, qui ont participé à l’étude. Cette détection canine était faite en aveugle du résultat de la RT-PCR nasopharyngée.

Quels résultats avez-vous obtenus ?

Sur 335 personnes testées, 109 se sont révélées positives au test de RT-PCR nasopharyngé (test de référence). La sensibilité du test olfactif canin était de 97% (IC 95% : 92-99) et la spécificité de 91% (IC 95% : 87-95). Sur les cas asymptomatiques, très majoritaires dans cette population, le test olfactif canin a montré une sensibilité de 100 % de sensibilité et une spécificité de 94 %. Ces résultats seront publiés en preprint et soumis à une revue à comité de relecture.

Que signifient ces résultats ?

Concrètement, les résultats de sensibilité et de spécificité montrent que les chiens peuvent être considérés comme des tests diagnostiques, selon les critères de la HAS.

 
Les résultats de sensibilité et de spécificité montrent que les chiens peuvent être considérés comme des tests diagnostiques, selon les critères de la HAS. Pr Dominique Grandjean
 

Quels sont les avantages de cette méthode par rapports aux tests classiques ?

L’analyse olfactive est rapide. Elle ne nécessite qu’une fraction de seconde par prélèvement avec un résultat instantané. Elle n’est pas invasive et ne coute pas cher. Elle offre donc tous les avantages. Le coût de quelques millions d’euros pour le déploiement des chiens est ridicule par rapport aux milliards engendrés par les tests de RT-PCR.

Dans quelles situations pensez-vous que ces tests olfactifs canins pourraient avoir leur utilité ?

La logique est que l’on envisage le déploiement des chiens dans certaines situations de dépistage de masse. Les gens détectés positifs devraient ensuite confirmer leur résultat par RT-PCR. Je pense notamment à des lieux comme les aéroports et les ports, aux événements aussi bien culturels que sportifs, mais aussi aux EHPAD puisqu’il y a déjà des chiens positionnés dans ces établissements grâce à Handi-Chiens, pour aider les personnes à mobilité réduite. Cela permettrait aux EHPAD de s’auto dépister. Mais, on peut aussi penser aux universités, aux écoles, ou à des unités mobiles. Nous avons une antenne sur Libourne qui a été mise en place par le laboratoire Ceva Santé Animale où sont formés les chiens des pompiers de Gironde, des gendarmes de Nouvelle Aquitaine et de l’armée en lien avec le CHU de Bordeaux. L’idée est de créer des unités mobiles pour les envoyer dans les villages comme le font déjà les Emirats Arabes Unis, par exemple.

Disposerions-nous de suffisamment de chiens renifleurs en France pour réaliser ce type de dépistages de masse ?

Potentiellement, il y a 2000 chiens de détection dans les administrations françaises. Avec 1000 chiens, on pourrait faire 4 à 6 millions de tests par mois.

Comment forme-t-on un chien à détecter la maladie Covid-19 ?

Peu importe la race du chien. Tous les chiens ont une bibliothèque olfactive et peuvent reconnaitre l’odeur d’un Covid positif. Pour y arriver, il faut environ 200 échantillons négatifs et une centaine d’échantillons positifs.

Le problème auquel nous sommes confrontés est que l’on travaille sur des prélèvements qui ont plusieurs odeurs. Il faut travailler sur des prélèvements positifs qui viennent de différents hôpitaux par exemple, parce qu’il ne faut pas que le chien se créance* sur le bruit de fond olfactif qu’est l’odeur de l’hôpital. Mais, nous avons constaté que la signature olfactive du virus est forte et très spécifique. Il n’y a pas de risque de confusion en fonction de l’âge, du sexe où de l’origine ethnique, par exemple.

*Créancer : Dresser un chien pour développer ses aptitudes à une fonction donnée

 

 

 

 

 
Nous avons constaté que la signature olfactive du virus est forte et très spécifique. Pr Dominique Grandjean
 

En pratique, combien de temps faut-il pour entrainer un chien ?

Dans notre système actuel, il faut 6 semaines pour entrainer un chien mais cela pourrait évoluer. Au Yucatan au Mexique, par exemple, une équipe a utilisé notre méthode, l’a améliorée et est arrivée à former des chiens en trois semaines. Aussi, le BMPM (Bataillon des Marins Pompiers de Marseille), avec qui nous collaborons, a fabriqué un leurre de formation, fait des fractions de protéines S1, S2 et de capside du virus. Nous sommes en train de le tester. Avec un tel un leurre purifié, former un chien prendrait seulement 48 heures. 

D’autres stratégies comme le nez artificiel pourraient-elles présenter des avantages ?

Le nez artificiel ou spectromètre de masse est assurément capable de détecter l’effluve du virus. Mais, un spectromètre de masse coute entre un million et 1,5 million d’euros. En mettre un dans chaque aéroport représenterait un coût important.

Vous avez eu récemment des réunions avec le cabinet d’Olivier Véran, les patrons de la DGS et de l’AP-HP. Qu’en est-il ressorti ? Les autorités sanitaires montrent-elles un intérêt particulier pour développer les tests canins olfactifs au niveau national ?

Ce qui ressort de ces réunions est très positif car de fait le Ministère de la Santé souhaite parvenir à un déploiement le plus rapide possible de chiens de détection Covid. Nous travaillons de concert sur les modalités pratiques, les exercices opérationnels à mettre en place en début d’été, les aspects légaux (le chien devrait devenir un dispositif médical, ce qui faciliterait grandement les choses), et nous avons de notre coté lancé une grande enquête via internet afin de sonder la perception du grand public sur le sujet (Lien pour participer à l’enquête). 

 
Le Ministère de la Santé souhaite parvenir à un déploiement le plus rapide possible de chiens de détection Covid  Pr Dominique Grandjean
 

Le déploiement de cette approche de dépistage canin hors de France vous tient aussi à cœur. Pourquoi ?

Face à cette pandémie, il nous a semblé évident d’adopter une approche de santé publique, sans frontière, loin des intérêts lucratifs. Nous travaillons en étroite collaboration avec l’OMS et de nombreux pays. Nous donnons nos méthodologies, nos données et nous avons rédigé un guide de formation accessible à tous les pays qui le souhaitent. Beaucoup de pays n’ont pas les moyens de faire des tests RT-PCR en routine et je me bats avec l’OMS pour que cette technique soit développée à bas coût dans des pays comme Madagascar, le Mali, le Rwanda, ou au Congo, par exemple… Parmi les initiatives envisagées, nous allons essayer de créer une plateforme de formateurs à Dubaï qui inviterait des personnes de pays plus pauvres à se former.

 
Face à cette pandémie, il nous a semblé évident d’adopter une approche de santé publique, sans frontière, loin des intérêts lucratifs  Pr Dominique Grandjean
 

 

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