Trouble bipolaire : la recherche progresse

Stéphanie Lavaud

Auteurs et déclarations

18 mai 2021

Paris, France – Alors qu’ils touchent au minimum 600 000 personnes en France, les troubles bipolaires restent encore très stigmatisés, mal connus et mal compris. A l’occasion de la sortie d’un livre numérique qui fait le point sur les progrès de la recherche des centres experts FondaMental (voir encadré), retour sur quelques avancées récentes susceptibles de faire progresser  la compréhension de la maladie et la prise en charge des patients qui en souffrent.

Tout en sachant que, pour répondre à ce « grand enjeu de santé publique » des maladies psychiatriques en général, et des troubles bipolaires en particulier, « seulement 2% du budget de la recherche biomédicale est dédiée à la recherche en psychiatrie » indique le Pr Marion Leboyer, directrice des départements universitaires de psychiatrie des hôpitaux Henri-Mondor, à Créteil et présidente de la fondation FondaMental.

 
Seulement 2% du budget de la recherche biomédicale est dédiée à la recherche en psychiatrie. Pr Marion Leboyer
 

Retard diagnostic de 10 ans

Se caractérisant par une alternance d’épisodes de dépression et d’exaltation, le tout entrecoupé de périodes où persistent des troubles résiduels (sommeil, troubles cognitifs..), le trouble bipolaire (TB) commence généralement chez les jeunes adultes, entre 15 et 25 ans, a rappelé le Pr Marion Leboyer. Il est cependant diagnostiqué avec retard, puisque dix ans s’écoulent, en moyenne, entre le 1er épisode et la mise en place de stratégies thérapeutiques spécifiques. Un délai que le Pr Leboyer explique par la stigmatisation et la honte liée à la maladie psychiatrique, par la difficulté à trouver des experts de cette pathologie, mais aussi en raison de l’absence de biomarqueurs spécifiques.

Une espérance de vie réduite de 10 à 15 ans

Pourtant, les progrès de la recherche permettent une nouvelle lecture des maladies psychiatriques et ouvrent la voie à des traitements porteurs d’espoir. Et c’est ce à quoi ce sont attelés des chercheurs issus des Centres Experts FondaMental sur le trouble bipolaire. Certains d’entre eux ont résumé leurs avancées dans un livre numérique et présenté le fruit de leur recherche lors une conférence de presse.

Le domaine de recherche de l’épidémiologiste Ophélia Godin (Université Paris Est Créteil, Inserm), ce sont les comorbidités médicales et les facteurs pronostiques du TB. Selon elle : « les conséquences des maladies psychiatriques peuvent être dramatiques : des études ont montré que l’espérance de vie des individus atteints de troubles bipolaires sévères est réduite de 20 ans chez les hommes et de 15 ans chez les femmes, avec des taux de mortalité 2 à 3 fois supérieurs à la population générale [1]. Et ce, quelle que soit la cause de mortalité considérée ». Cette surmortalité est avant tout attribuable à des causes dites naturelles, en particulier les maladies cardiovasculaires et les cancers, et non au suicide, ajoute-t-elle. En s’intéressant plus particulièrement à deux comorbidités que sont le syndrome métabolique et la stéatose hépatique non alcoolique, la chercheuse et ses collègues, ont montré une prévalence deux fois plus élevées pour ces deux pathologies chez les personnes souffrants de TB comparée à la population générale. Elles sont aussi insuffisamment dépistées et traitées.

 
Des études ont montré que l’espérance de vie des individus atteints de troubles bipolaires sévères est réduite. Ophélia Godin
 

« Nos résultats montrent que santé mentale et santé physique sont indissociables, d’où l’importance de mesurer et de surveiller en routine l’ensemble des paramètres cardio-métaboliques et des facteurs CV (tabac, antécédents familiaux….) » assure-t-elle.

 
Nos résultats montrent que santé mentale et santé physique sont indissociables. Ophélia Godin
 

70% de la maladie peut être expliquée par les gènes

La génétique constitue aussi un pôle de recherche important. « Grâce aux études de jumeaux, on peut dire aujourd’hui que 70% de la maladie peut être expliquée par les gènes, une héritabilité identique à celle de l’on retrouve dans la schizophrénie ou l’autisme mais supérieure à celle de la maladie de Crohn, du diabète de type 2 ou du cancer du sein » a affirmé le généticien Stéphane Jamain (Institut Mondor de recherche biomédicale, Université Paris-Est Créteil). Parmi les différents gènes identifiés pour jouer un rôle dans la vulnérabilité au trouble bipolaire figurent ceux impliqués dans la communication entre neurones. « En participant à l’effort international qui consiste à regrouper l’ensemble des données génétiques collectées sur les troubles bipolaires et d’autres troubles psychiatriques sur tous les continents chez plusieurs dizaines de milliers de personnes, nous avons montré qu’il existe un socle génétique commun partagé entre plusieurs troubles psychiatriques. On estime ainsi que 70 % des facteurs génétiques présents dans la schizophrénie pourraient être partagé avec le TB, un continuum plus spécifique aux formes familiales ».

Neuro-imagerie et neurofeedback

Pour progresser sur le plan thérapeutique, le Dr Pauline Favre, chercheuse à l'Inserm/CEA Paris-Saclay, a, quant à elle, utilisé la neuro-imagerie et montré que « l'instabilité et la dérégulation émotionnelle observées dans les troubles bipolaires pourraient être dues à une hyperactivation des régions impliquées dans la réactivité émotionnelle et une hypoactivation des régions frontales impliquées dans le contrôle cognitif de manière générale ». Plusieurs patients d'une cohorte des centres experts FondaMental ont suivi un programme de psychoéducation, une « thérapie de groupe, structurée et spécifique, qui vise à apprendre aux patients à mieux connaitre et gérer la maladie au quotidien, pendant douze semaines. Les chercheurs ont alors constaté que l’amélioration clinique observée chez les patients était associée à une modulation de l’activité des régions cérébrales impliquées dans la régulation émotionnelle. De fait, le Dr Favre s’envisage désormais sur un nouveau projet qui vise à utiliser le neurofeedback en IRM fonctionnelle afin d'apprendre aux patients à contrôler l'activité des régions cérébrales impliquées dans la réactivité émotionnelle.

Centres experts Fondamental dédiés au trouble bipolaire

Aujourd’hui, il existe 12 centres Experts Troubles Bipolaires et 4 en cours d’installation. Ces structures permettent à chaque personne adressée par son médecin généraliste ou son psychiatre, d’obtenir un bilan standardisé et exhaustif de son trouble psychiatrique, de son état somatique (clinique et biologique) et de son état cognitif. Ce bilan est intégré dans un dossier médical informatisé permettant d’établir une évaluation diagnostique et des recommandations thérapeutiques personnalisées qui servent de support sur le plan du soin, du suivi au long cours de la personne (il est transmis au médecin traitant du patient) et sur le plan de la recherche.

 

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