Quand le patient mène l’enquête

Dr Jean-Pierre Usdin

17 mai 2021

Paris, France –Just listen to your patient, he is telling you the diagnosis* ”, cette maxime de Sir William Osler [1] pourrait faire office d’introduction à ce nouveau récit de Max, cardiologue à la retraite et personnage fictif créé par le Dr Usdin. Aujourd’hui, il nous relate l’histoire de l’une de ses patientes qui, après un étourdissement l’ayant conduit aux Urgences, a elle-même mené l’enquête sur l’origine de son malaise à la manière d’un roman policier…

Passage aux Urgences

Max connaît cette patiente, octogénaire active, depuis longtemps. Elle avait souffert d’un infarctus du myocarde il y a quinze ans à l’issue d’une excursion en Turquie. Un infarctus aigu inaugural traité tardivement, compliqué d’une péricardite chez une femme de 65 ans n’ayant pas de facteur de risque, ça marque les esprits !

Bien remise de cet accident coronarien, elle consulte très régulièrement et suit au cordeau son traitement.

Il y a 1 mois, Max a reçu un appel du service d’urgence d’un CHU parisien renommé, l’informant de l’arrivée de ladite patiente suite à une perte de connaissance survenue dans la rue. Groggy, elle a repris conscience dans le camion des pompiers, ne se souvenant pas exactement des circonstances de ce malaise.

Lors d’un bref échange avec le collègue urgentiste, Max précise : « Oui, elle est traitée par aspirine, elle allait bien quand je l’ai vue il y a un mois je crois, j’ai renouvelé le traitement. L’ECG était quasi normal, elle a eu un doppler cervical et une écho cardiaque il y a peut-être un an. Non, Max n’avait pas noté des troubles du rythme » avant de finir sur un « Tenez-moi au courant, et saluez là pour moi ».

Recoller les pièces du puzzle

Le lendemain, c’est la patiente qui appelle de l’USIC. « Les médecins m’ont dit que j’avais un hématome cérébral, je suis sous surveillance. Je vais bien mais je me demande ce qui est arrivé… ». Le collègue cardiologue me précise qu’il s’agit d’un hématome sous dural qui décolle de 7 mm. Ils vont la garder 48 heures en USIC puis elle ira en gériatrie. On cesse l’aspirine ? « Bien sûr ! » répond Max.

Le bilan pour éliminer une cause cardiovasculaire que tout un chacun connaît est effectué avec professionnalisme. L’évolution est favorable, la sortie est autorisée après une semaine (sans aspirine).

La patiente est rassurée mais pas satisfaite : que lui est-il donc arrivé ? Aussi une petite idée concernant l’accident lui trotte dans la tête. Au fur et à mesure, elle recolle les pièces du puzzle : « Que s’est-il passé ? Je n’ai rien ressenti avant cet épisode. Je marchais tranquillement, masquée, pour aller retrouver une amie, et puis plus rien… » Pourtant, petit à petit, la mémoire lui revient et des hypothèses se présentent. Troublée, elle en fait part quotidiennement à Max par courriel interposé. « Je me souviens maintenant avoir retiré 80 € au distributeur. Et quand on m’a rendu mes affaires, l’argent n’y était plus. Je ne peux pas imaginer que les pompiers ou les soignants aient pu prendre cette somme » et puis survient cette question : « M’aurait-on bousculée pour subtiliser cet argent ? Aurais-je pu tomber alors sur la tête ? »

Pour en avoir le cœur net, elle demande le relevé des urgences puis celui des pompiers pour connaître les conditions exactes de sa prise en charge. Cela ne l’avance pas beaucoup mais elle a été secourue dans un jardin jouxtant un salon de thé. Il n’y a pas eu de manœuvre de réanimation, elle a repris connaissance d’elle-même, rien de plus.

Les médecins m’ont dit que j’avais un hématome cérébral, je suis sous surveillance. Je vais bien mais je me demande ce qui est arrivé…

Refaire le parcours

Alors elle décide, puisqu’elle va mieux, de refaire le parcours de cette journée fatidique. Voici comment elle raconte, dans un mail, avec beaucoup de finesse, la façon dont elle a démêlé avec intelligence l’écheveau.

« Bonjour,

Quatre semaines après ma chute je suis allée au jardin de la Mosquée de Paris.

Malgré le beau temps, j'avais mis la même veste que le 10 avril.

Il y avait beaucoup de monde ce jour-là.

Quand je suis arrivée, le serveur n'était pas là, alors j'attends le long d'un mur.

Il arrive avec un grand plateau d'une vingtaine de thés.

J'attends qu'il serve les clients, et je lui explique alors la raison de ma venue, à savoir « je pense qu'il se souvient de mon malaise et que j'aimerais qu'il me dise ce qui s'est passé ».

Il m'explique alors que j'étais en haut des 4 marches, que j'ai perdu l'équilibre et que je suis tombée en arrière après avoir voulu me raccrocher à une branche d'arbre. Le responsable du salon de thé vient se joindre à la conversation.

Je leur présente alors l’hypothèse qui m’est venue à l’esprit : « Si j'ai perdu l'équilibre c'est parce que quelqu'un m'a bousculée pour me prendre l'argent que j'avais dans les mains ». Mais ils me répondent: « ça on n'a rien vu! »

Sur ce, le responsable m’offre un thé à la menthe que j'accepte avec plaisir.

Mais sur les lieux, avec les éléments, je recolle les morceaux et la scène me revient en mémoire.

« J'étais en haut des marches, plutôt tranquille (ou dans la lune) et j'avais sorti l'argent de mon porte-monnaie. Je me souviens alors de la bousculade, d'avoir essayé de me raccrocher à une branche proche et d'avoir traité quelqu’un d'imbécile. Puis, plus rien, rideau.

Depuis, deux matins de suite à mon réveil, j'ai une image fixe de mon corps en train de tomber à la renverse. J'espère que cela va passer

Avant d'y aller cet après-midi je ressentais une espèce d'angoisse physique. Mais je suis contente d'y être allée. J'avais pris un de mes bâtons de marche nordique pour m'assurer dans le bus et sur les lieux.

Après cela je suis allée faire une grande promenade dans le jardin des plantes avec le très beau temps »

Le cœur est innocent

La patiente a donc bien été bousculée ? Voilà, pense Max, une quête de l’origine du souci médical rondement mené ! Une séance d’hypnose n’aurait pas fait mieux. Belle preuve de perspicacité. Mais surtout, le cœur est innocent et l’hématome sous-dural au dernier contrôle à quatre semaines a disparu.

Max espère qu’il en sera de même du syndrome post-traumatique : les images de la chute qui tournent en boucle depuis la « reconstitution des faits ».

Quid de l’aspirine ? Oui dans deux semaines probablement.

Finies les explorations cardiaques ?! « Re-fais tout de même un holter … » pense Max, n’en déplaise à Sir William.

 

*Ecoute ton patient, il te donne le diagnostic.

Credit: Getty Images. H. Armstrong Roberts/ClassicStock

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