Le service sanitaire des étudiants en santé a-t-il du plomb dans l'aile ?

Jean-Bernard Gervais

Auteurs et déclarations

20 avril 2021

Paris, France—Institué dès la rentrée scolaire 2018-2019, le service sanitaire des étudiants en santé (SSES) a fait l'objet de son premier rapport intermédiaire mené tambour battant par le Haut conseil de santé publique (HCSP). Qu'en est-il de ce SSES, unique en Europe ? Comme le rappelle le HCSP, l'objectif du ministère de la santé, en instituant ce SSES après la remise en 2017 du rapport Vaillant sur la question, était de créer un service destiné aux étudiants en filière médicale et non médicale, à même de promouvoir la prévention primaire. Obligatoire, le SSES concerne quelque 50 000 étudiants. Quatre thématiques avaient été considérées comme prioritaires : activité physiques, addiction, santé sexuelle, et nutrition.

Évaluation compliquée

Quelle évaluation le HCSP a-t-il pu faire de la mise en place du SSES ? Comme de nombreuses initiatives, ce nouveau service a été freiné dans son exécution par l'épidémie de Covid19 : ainsi il a été annulé durant l'année scolaire 2019-2020. De ce fait, l'évaluation n'a pu porter que sur l'année 2018-2019. Durant cette première année de fonctionnement, 40600 étudiants ont été engagés dans le SSES, de manière très hétérogène, selon les régions. De manière globale, parmi les points positifs, le HCSP relève « l’implication des acteurs, l’intérêt partagé pour la prévention et le travail en équipe entre parties prenantes ». De manière négative, le HCSP note un écart « important entre l’ambition globale du projet et les moyens disponibles, avec une insuffisance de l’enseignement et de l’encadrement des étudiants ainsi qu’une faible capacité et un manque de préparation des structures pour l’accueil des étudiants ».

Développer ses compétences

Impression corroborée par Jeanne Dupont Deguine de l'Association nationale des étudiants en médecine de France (Anemf) qui participe au comité de pilotage national : « Nous avons des formations théoriques. Mais l'on ne nous enseigne pas comment faire en sorte qu'un public cible puisse changer ses comportements. Nous manquons de ressources et pour cette raison la notion de compétence n'est pas encore intégrée. Dans beaucoup d'universités on nous donne des connaissances mais nous voulons accéder maintenant à des compétences qui nous permettraient d'interagir de manière intelligente avec un public. »

Jeanne Dupont Deguigne regrette aussi le manque de respect des textes réglementaires : « Nous nous sommes par exemple rendus compte que très peu d'étudiants signaient une convention avec leur établissement d'accueil, très peu étaient correctement encadrés, ou ont fait un SSES en interprofessionnel... Dans certaines villes il n'y a encore aucune formation théorique... Avant de voir plus loin, il faut faire respecter les textes réglementaires, les instructions parues, etc. »

10% d’étudiants en médecine

Qui a participé à cette première année de SSES ?

Selon des données du ministère de l'Enseignement supérieur et de la recherche qui a diffusé un questionnaire rempli par 25 975 étudiants ayant participé au SSES :

  • 77% étaient étudiants infirmiers,

  • 10% en médecine,

  • 6% étudiants kinésithérapeutes,

  • 6% en pharmacie,

  • 2% étudiants en odontologie et

  • 2% en maïeutique.

Près de 14000 actions ont été menées durant l'année 2018-2019 et la région Auvergne-Rhône-Alpes comptabilise le plus d'activité. Mais aucune action « n’a été réalisée dans les départements de l’Aveyron, des Hautes-Alpes, du Tarn et du Tarn et Garonne, de la Mayenne et dans le nord du département des Deux-Sèvres ». Pour Jeanne Dupont Deguine de l'anemf, « nous constatons que des régions font des efforts pour mettre en place des actions pluri-professionnelles pour des publics cibles avec des associations en santé ». Où ont-eu lieu ces actions ? « 75% des actions renseignées en 2018-2019 ont eu lieu dans des établissements d’enseignement, dont 28% en collège, 27% en école élémentaire, 16% en lycée comme en organisme de formation professionnelle (CAP, BEP), 7% à l’université et 6% en école maternelle. Viennent ensuite les actions effectuées en établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) et les associations du secteur de la santé qui représentent respectivement 3% des lieux et d’autres structures variées, qui représentent ensemble 19% des lieux d’action », établissent les rapporteurs.

L’addiction, thématique la plus populaire

Pour l'année 2020-2021, du fait de l'épidémie de Covid, de nombreuses écoles ont dû fermer mais certaines ARS ont pris des décisions afin de permettre la poursuite du SSES : « l'ARS Normandie à Rouen a adapté le SSES avec les structures d'accueil encore ouvertes. Mais pour les écoles fermées, par exemple, les étudiants envoient des fichiers numériques aux institutrices pour qu'elles puissent faire le SSES », explique Jeanne Dupont Deguigne.

Les thématiques les plus souvent mises en avant sont l'addiction (34%), l'alimentation (21%), l'activité physique (13%), et la santé sexuelle (9%).

Par manque de coordination il est aussi arrivé que ces actions de prévention aient doublonné avec celles menées par des associations locales, et ce par manque de concertation : « quelques dysfonctionnements ont été signalés lors de la 1° édition du service sanitaire, les actions conduites par les étudiants ayant pu par endroit dupliquer certaines interventions proposées par d’autres opérateurs ou provoquer leur annulation. »

Actions pluri-professionnelles en berne

Le manque d'interprofessionnalité et l'encadrement déficient sont des tares encore trop présentes : « seul un tiers des 13 567 actions renseignées étaient pluriprofessionnelles, c’est-à-dire associaient des étudiants provenant d’au moins 2 filières différentes et s’impliquant dans une même action. » Le HCSP note aussi un retard des étudiants en médecine par rapport aux autres étudiants en santé, en matière de prévention : « Dans les études médicales de 1° et 2° cycles, la place dédiée à l’enseignement de la santé publique et de la prévention reste succincte », regrette le Haut comité.

 
Dans les études médicales de 1° et 2° cycles, la place dédiée à l’enseignement de la santé publique et de la prévention reste succincte.
 

Dévoiement du SSES en 2020

Qui plus est, la pandémie de covid19 a semble-t-il dévoyé, dans certaines régions, la finalité du SSES : « des étudiants de troisième année censés faire leur SSES ont fait du dépistage non-stop et non rémunéré. Alors que les étudiants en dehors de leur stage peuvent participer aux missions de dépistage en étant rémunéré et contractualisé. Nous avons réussi néanmoins à sécuriser ces textes, en précisant bien que s'il doit y avoir dépistage dans le cadre du SSES cela doit se faire en dernier recours dans le cadre d'une crise sanitaire exceptionnelle, et le temps imparti au dépistage doit être minoritaire », prévient Jeanne Dupont Deguigne. Enfin, la carence en enseignants, encadrants, et formateurs provenant notamment des sciences humaines, rend malaisé l'accomplissement du SSES. D'autant que dans la plupart des régions, aucun financement n'a été fléché et pérennisé en vue de sa mise en œuvre.

Les 30 recommandations du HCSP

Dans l'attente de la remise du rapport final en septembre 2022, le HCSP formule à l'issue de la remise de son rapport d'étape une série de 30 recommandations à l'intention de l'ensemble des acteurs.

Pour la coordination nationale, le HCSP recommande entre autres d'améliorer la diffusion des compte-rendus, de clarifier la responsabilité des acteurs en charge du reporting national, de simplifier les ressources documentaires, d'organiser des forums réguliers d'échange et de retour d'expérience, d'élaborer des recommandations nationales pour la formation des intervenants, de promouvoir les travaux de recherche.

Pour les coordinations régionales, le HCSP propose d’assurer la représentation des enseignants et des étudiants de toutes les filières au sein des comités techniques en charge de l’organisation du SSES en région, de faciliter l'accès à l'information partagée grâce à la création d'une plate-forme numérique, de « charger les référents régionaux des ARS et rectorats de veiller à la cohérence des actions de service sanitaire avec les programmes locaux de prévention primaire et de promotion de la santé »...

Pour les équipes de direction des UFR, écoles, instituts, les rapporteurs préconisent d'assurer dans chaque établissement un effectif suffisant d’enseignants et de personnels administratifs, de « soutenir l’engagement des équipes pédagogiques », de « renforcer les capacités des équipes à former les étudiants aux méthodes d’intervention et de communication en prévention-promotion de la santé »... Pour les référents pédagogiques, le HCSP souhaite que « chaque équipe d’étudiants bénéficie d’un encadrant-tuteur dans les établissements de formation », que « le matériel pédagogique utilisé pour l’action soit fourni aux étudiants à titre gracieux dans toutes les filières ». Le HCSP encourage également les étudiants « à réaliser systématiquement une analyse du contexte et un diagnostic des besoins du public concerné par l’action », à systématiser les retours d'expérience et à « réaliser les travaux documentant les effets du service sanitaire sur les publics rejoints par les actions des étudiants ».

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