Docteur Junior : un démarrage poussif

Jean-Bernard Gervais

Auteurs et déclarations

30 mars 2021

Paris, France — Les premiers docteurs Junior – nouveau statut issu de la réforme du 3eme cycle des études de médecine – sont en fonction depuis le 1er novembre dernier. Qu’en pensent les principaux concernés ? Quelles sont les réussites et les difficultés rencontrées à ce stade dans la mise en place de cette réforme ? Medscape a posé la question à Evan Gouy, docteur junior en génétique médical et à Gaëtan Casanova, président de l'intersyndicale nationale des internes (Isni).

Un nouveau statut destiné aux étudiants en 3e cycle

En novembre 2020, entre deux vagues de Covid-19, sont arrivés sur le marché quelque 1226 candidats internes affectés au poste de docteur Junior (Lire Docteur Junior : quésaco ?). Nouvellement créé, ce statut est destiné aux étudiants en 3e cycle qui sont en 3e phase, dite de consolidation. Il concerne plus exactement les internes ayant choisi en 2017 une spécialité dont la durée est de 4 ans. Dans ce processus, les affectations se font via une nouvelle procédure d’appariement appelée big matching, qui fait coïncider, via un algorithme, les souhaits de stage d’un an des futurs docteur Juniors, avec ceux des maitres de stage.

Si le statut de docteur junior a vocation à se généraliser à l'ensemble des DES (hormis la médecine générale) dès novembre prochain, ce sont, cette année, quelque 21 spécialités (en quatre ans) qui en bénéficient et qui en essuient aussi parfois les plâtres.

Quels sont les grands principes de ce nouveau statut ? La philosophie générale de la réforme était de créer un nouvel échelon, entre celui d'interne et celui de docteur en médecine. Ainsi, le docteur Junior est placé en autonomie supervisée. Dans la pratique, il est amené à réaliser un certain nombre d'actes de manière autonome, délégué, après « concertation entre le docteur junior et le praticien responsable du lieu de stage. La supervision est assurée par un praticien auquel le docteur junior peut avoir recours à tout moment de son exercice », tel que le rappelle l'article R6153-1-2 du code de santé publique. A noter que pour être nommé docteur junior l’interne doit avoir soutenu avec succès sa thèse avant la fin de la seconde phase de son internat.

Plus de responsabilités

Quel est le premier ressenti d’Evan Gouy, en fonction depuis trois mois? Es qualités de docteur Junior, Evan Gouy a plus de responsabilités mais n'a pas l'impression d'être placé sur un piédestal, comparé aux autres internes : « Dans le service où je suis, ils font attention à ce que chaque interne prenne la place qu'il souhaite sans forcer la main. Il n'y a pas forcément de différence mais nous sommes sensibilisés au fait que les docteurs juniors ont plus de missions, sont plus en responsabilité... »

Concernant l'autonomie supervisée, pour le nouveau docteur Junior, elle n'est pas encore d'actualité, mais c'est un choix : « Pour moi ça se passe très bien, je suis dans une subdivision à Lyon dans un service que je connais bien. Certains ont déjà des plages de consultation, mais j'ai préféré freiner un peu car je ne me sentais pas forcément à l'aise pour faire les choses tout seul dès le début. »

Une meilleure rémunération

Qui dit plus de responsabilités, dit rémunération plus élevée. Tel que le stipule un arrêté du 11 septembre 2020, les docteurs Juniors doivent percevoir une prime d'autonomie supervisée brute annuelle de 5000 euros la première année et de 6000 euros la deuxième année. Ce qui hausse leur rémunération annuelle en première année à 32 125 euros brut, et 33 125 euros la deuxième année, contre 29 113,50 euros pour les internes en quatrième année percevant une prime de responsabilité et 31 148 euros pour les internes en 5e année percevant la même prime, avant la réforme du 3e cycle.

A titre d’exemple, la rémunération mensuelle net d'impôt d’Evan Gouy est de 2100 euros, « un salaire toujours inférieur au smic horaire vu le nombre d'heures que l'on fait. Mais l'on peut considérer que c'est un salaire convenable au regard d'autres professions. J'étais à 1700 euros en 3e année, sachant qu'en génétique nous ne faisons pas de garde, pas d'astreinte, etc. Il faut aussi prendre en compte que mon salaire de 1700 euros, c'était avant les revalorisations salariales du Ségur. »

Plus de responsabilités, plus grande autonomie, meilleure rémunération sont les principaux atouts de ce nouveau statut mais, en pratique, cette première année d'expérimentation du statut de docteur Junior pour les DES en quatre années a mis en exergue un certain nombre de difficultés.

Une mise en route difficile

Des difficultés au démarrage notamment. « Cela a été très compliqué car il y avait beaucoup de praticiens qui devaient accueillir les docteurs juniors mais qui ne connaissaient rien à la procédure de big matching. Certains internes ne connaissaient pas non plus les dates pour se connecter, nous avons connu d'énormes difficultés sur ce sujet. D'autres docteurs juniors n'ont pas eu non plus le temps de passer leurs thèses çar ils ont été accaparés par la crise du Covid... Nous craignons donc la généralisation de la phase de docteurs juniors qui va être élargie à de nouveaux DES...», expliquait dernièrement dans nos colonnes, Gaëtan Casanova, président de l'intersyndicale nationale des internes (Isni).

Avec quelques mois de recul, il liste à nouveaux quelques écueils de la réforme  notamment un accès au privé compliqué et des couacs concernant les arrêts maladie…

Peu de docteurs juniors dans le privé

« Dans la pratique, nous butons sur des difficultés : le docteur Junior, dans les structures libérales, peut-il facturer seul ? Doit-il coder pour le praticien libéral ? Les patients peuvent-ils être remboursés ? L'établissement peut-il se voir rétrocéder les actes facturés par le docteur Junior ? Ce sont des questions techniques, mais essentielles, surtout pour le secteur privé. Cela a empêché l'hospitalisation privée de demander plus d'agrément. Du coup, peu de centres privés ont accueilli des docteurs juniors ».

 Des problèmes avec l'environnement numérique d'appariement des docteurs juniors 

Autre souci : la procédure d'appariement, dite « big matching ». Elle était assurée par le logiciel SiiMOP sous la tutelle de l'université numérique en sport et santé mentale (Uness). Mais pour une question de procédure administrative, l'Uness n'est plus en possibilité pour le moment de procéder à l'appariement. Nous étions inquiets mais cette problématique en train de se résoudre. « L'appel d'offres va être passé et l’ARS Grand-Est  risque de le gagner pour de bonnes raisons, indique Gaëtan Casanova.

Internes en arrêt maladie

Les partenaires sociaux planchent aussi sur le cas des internes en arrêt maladie qui n'ont pas pu participer à la procédure d'appariement, et doivent attendre une année de plus pour débuter leur stage de docteur Junior. Une année gâchée : « Pour ceux qui n'ont pas pu procéder au matching à cause d'un arrêt maladie, il n'y a actuellement aucune possibilité d'obtenir un examen dérogatoire : ils doivent attendre une année de plus.

Mais nous sommes en train de résoudre ce problème, avec des solutions à la carte : dans les spécialités chirurgicales, les phases d’un an sont plus pertinentes mais dans certaines spécialités médicales, ce pourrait être plutôt six mois.

Nous avons donc proposé que tout le monde puisse choisir en même temps, y compris les personnes qui savent qu'elles ne pourront pas être présentes en temps voulu pour les raisons évoquées. Pendant cette absence on peut proposer que le docteur Junior soit remplacé par un interne en phase d'approfondissement. Nous avons aussi proposé qu'il y ait deux matchings plutôt qu'un seul, ce qui permettrait de résoudre en partie le problème. »

En dépit de ces diverses difficultés, sur le terrain, Evan Gouy tire un bilan positif de ses trois premiers mois d’expérience. Pour le docteur Junior, ce nouveau statut lui aura permis, durant ce premier semestre, d'avancer à son propre rythme, et de s'établir une prise de responsabilité à la carte.

 

 

 

 

 

 

 

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