POINT DE VUE

Crise Covid en Ile-de-France : « on nous envoie des seaux d’eau alors qu’il faudrait des canadairs! »

Pr Gilles Pialoux

Auteurs et déclarations

26 mars 2021

TRANSCRIPTION/ADAPTATION

Paris, France — Bonjour. Gilles Pialoux — je suis professeur de maladies infectieuses à Sorbonne université et chef de service à l’hôpital Tenon, à Paris. Voici un petit billet de sombre humeur sur la situation du Covid en Ile-de-France, vécue de l’intérieur des cellules de crise auxquelles je participe à la fois à l’hôpital Tenon et dans mon groupe hospitalier.

Une situation extrêmement tendue

Comme vous le savez, la situation en ce jour du 25 mars, est extrêmement tendue. Dans le détail des chiffres, hier nous avons eu 634 entrées en hospitalisation en Ile-de-France dont 157 en réanimation. C’est un volume que nous n'avions pas atteint depuis la semaine du 24 mars au 5 avril 2020. Nous ne sommes plus à nous comparer à la seconde vague mais à la première vague avec un R0, un taux de transmission qui est entre 1 et 1,25. Des taux d’incidence qui varient. Pour l’Ile-de-France nous sommes à 552 pour 100 0000. En Seine-Saint-Denis où la situation est encore plus critique nous sommes à 689 pour 100 000 depuis plusieurs jours. A Paris, nous sommes à 500 pour 100 000. Ce sont des taux d’incidence extrêmement élevés. Pour l’anecdote, vous avez peut-être entendu le ministre de l’éducation découvrir que l’incidence sur les premiers tests chez les enfants en milieu scolaire était de 500 pour 100 000. C’est exactement ce que nous avons à Paris et un peu moins de deux fois plus que l’incidence pour 100 000 que l’on a au niveau national.

 
Nous ne sommes plus à nous comparer à la seconde vague mais à la première vague.
 

Une situation tendue, supportée par l’hôpital public et l’hôpital privé en Ile-de-France avec environ 35 % pour l’Assistance Publique. Le plan stratégique est une montée en puissance pour passer des 1306 malades actuellement hospitalisés en réanimation en Ile-de-France à 1500 dans les tous prochains jours pour très probablement plafonner la première quinzaine d’avril à 2000. Je vous rappelle que c’est exactement le double du capacitaire de la réanimation en Ile-de-France.

Une population plus jeune

Le deuxième élément que l’on peut partager ensemble est le taux de remplissage des réanimations qui est autour de 116-120% sur l’Ile-de-France. Il y a une dimension qui a souvent été l’objet de fake news qui est de savoir s’il était vrai que la population rajeunissait en réanimation. Les données de l’analyse RéaLity qui est faite à l’Assistance Publique montrent que, si on compare depuis juillet 2020 le taux par tranche d’âge, on s’aperçoit que les 40-50 [ans] sont passés de 8,6% à la reprise de la deuxième vague à actuellement 13,7 % sur la dernière semaine. Aussi, les 50-60 ans qui représentaient 19% des patients en réanimation sont passés à autour de 30%. Cette augmentation est compensée par la diminution de la tranche 70-80 ans qui était de 27,5% en juillet-septembre et qui est actuellement à 11,6%.

Plus de patients qui arrivent à des stades très sévères

Une autre dimension importante est le variant anglais. Nous avons vraiment une impression clinique d’une hypoxie heureuse*, c’est-à-dire des patients qui rentrent à l’hôpital à des stades très sévères et qui passent directement du SAU en réanimation avec une durée de réanimation qui apparaissait moindre au début de la seconde vague. Elle est maintenant de 21 jours pour les patients intubés et de 11 jours pour les patients avec des modes dégradés de réanimation dont les Optiflow.

 
Des patients qui rentrent à l’hôpital à des stades très sévères.
 

* des patients atteints de Covid-19 ayant une saturation en oxygène très faible se présentent à l’hôpital en se plaignant simplement d’une gêne respiratoire.

Jusqu’à 80 % de déprogrammations envisagées

Le plan de l’AP-HP lié à cette projection de 2000 malades en réanimation s’accompagne d’un plan de déprogrammations qui pourraient aller jusqu’à 80 %. Nous espérons ne jamais atteindre ce taux qui serait évidemment une perte de chance pour les patients non-atteints du Covid. Mais, comme on l’a compris, les mesures qui ont été prises, j’ai eu l’occasion de le dire sur des médias grand public et Arnaud Fontanet du Conseil scientifique s’est exprimé sur ce point, correspondent plus à des départements en situation intermédiaire. Là, on a vraiment l’impression que l’on fait face à un incendie pour lequel on nous envoie des seaux d’eau alors qu’il faudrait des canadairs. Plus encore, je ne suis pas réanimateur mais pour faire suffisamment de cellules de crise, j’entends ce qu’ils disent, il y a une problématique de saturation du personnel. Ce personnel est pris dans les blocs opératoires pour s’occuper des patients en unités de soins intensifs ou même pour certains hôpitaux du Nord de Paris, des blocs opératoires ont déjà été transformés en postes de réanimation. La situation rappelle par beaucoup d’aspects la première vague. Nous espérons que des mesures seront prises pour arrêter cet incendie.

 
Nous espérons que des mesures seront prises pour arrêter cet incendie.
 

Merci. A bientôt sur Medscape.

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