Observatoire de la souffrance au travail : quel impact de la crise sanitaire?

Jean-Bernard Gervais

Auteurs et déclarations

2 mars 2021

Paris, France — L’observatoire de la souffrance au travail du syndicat APH constate que sur 57 praticiens hospitaliers (PH) ayant fait une déclaration en ligne sur le site de l’Osat, 1 sur 2 s’est dit victime de harcèlement moral. En cause : le productivisme, selon le Dr Jean-François Cibien, médecin urgentiste et nouveau président d'APH.

Souffrance au travail et crise Covid

Lancé en décembre 2017 par Action Praticiens Hôpital, en reprenant un travail originellement porté par le SNPHARe, l’Observatoire de la Souffrance au Travail est une plateforme en ligne sur laquelle les personnels médicaux hospitaliers peuvent déclarer les situations individuelles de souffrance en lien avec leur vie professionnelle. L'an dernier, l'Osat enregistrait pour l'année 2019 un taux record d'idées suicidaires parmi les 57 déclarants: 25% d'entre eux déclaraient avoir été traversées par des idées suicidaires. Un taux deux fois plus élevé que celui enregistré pour l'année 2018.

Qu'en est-il en 2020, alors que les médecins hospitaliers ont été confrontés au tsunami des premières et deuxième vagues d'épidémie de Covid-19 ? Ce taux fort heureusement est redescendu à 7%. Mais ce n'est que l'arbre qui cache la forêt... « Il faut faire attention aux chiffres, abonde le Dr Jean-François Cibien. Car nous avons connu l'an dernier malgré tout plusieurs suicides de PH. Aussi, il est possible que le surinvestissement des PH dans la crise du Covid ait fait en sorte qu'ils aient eu beaucoup moins d'idées suicidaires ».

Et si les idées suicidaires étaient moins présentes, la souffrance était, elle, bien présente (voir encadré).

Deux tiers des déclarants sont des femmes

Établi à partir de 57 fiches de souffrance collectées en 2020, l'Osat observe encore une fois un mal-être profond au travail des PH. Comme l'an dernier, les femmes représentent les deux tiers des déclarantes (63% vs 37% d'hommes). Les PH prédominent (84% cette année contre 77% l'an dernier), et la moyenne d'âge a augmenté (53 ans contre 48 ans l'an dernier). Les encadrants ne sont pas absents puisque les chefs de service représentent 32% des déclarants. À noter que 54% des déclarants sont syndiqués. Si 25 spécialités sont représentées, celles qui reportent le plus de souffrance au travail sont l'anesthésie-réanimation et la médecine d'urgence (comme l'an dernier). Mais cette année, la biologie fait son apparition, à l'instar de la gynécologie obstétrique. Les biologistes, du fait de la politique de tests Covid-19, ont-ils traversé une période de burn-out ? « Il faut mettre ce mal-être des biologistes sur le compte de la politique de certification Cofrac. Ils vivent un véritable harcèlement administratif et nous avons officiellement demandé que cela cesse, mais la tutelle n'a pas l'air de nous entendre. Aussi les biologistes sont au cœur de la stratégie de tests, il est possible que cela ait pu causer quelques burn-out », déplore Jean-François Cibien.

Démission demandée par 40% des déclarants

Comme l'an dernier, les troubles du sommeil sont la principale conséquence de cette souffrance au travail (86% des cas contre 77% l'an dernier), suivis par les troubles anxio-dépressifs dans 66% des cas contre 65% l'an dernier, et les troubles alimentaires (37% des cas contre 40% l'an dernier). Comme l'an dernier la souffrance au travail a entrainé un arrêt de travail de plus de deux semaines pour un tiers des déclarants (32% cette année contre 26% l'an dernier). La  soustraction à l’activité a souvent été vue comme la principale solution par les déclarants, sous la forme d’une recherche de mutation (25%) ou d’un projet de démission (40%).

Sur une échelle de 1 à 10, les déclarants ont auto-évalué à 8 (médiane, IQR 7-9) leur niveau de souffrance, avec un danger imminent pour soi dans 58% des cas. 19% ont déclaré avoir subi un traumatisme psychologique.
A noter : 9% ont déclaré des addictions (60% à l’alcool, 20% au tranquillisants, 20% aux antalgiques).

Harcèlement moral, mépris, dévalorisation, isolement

Quelles sont les causes de la souffrance au travail ? « Un arbitraire flagrant lié à la gouvernance dans l’établissement et une présomption de harcèlement moral au travail » dans un cas sur deux (voir encadré). Paradoxalement le harcèlement moral est causé aussi bien par la hiérarchie administrative... que médicale : « Les médecins en situation de responsabilité n'ont pas eu de formation au management si bien qu'ils copient les manageurs administratifs. Ainsi nous avons perdu toute bienveillance à l'hôpital », commente Jean-François Cibien. Problème : en cas de harcèlement, la protection fonctionnelle, qui permet d'obtenir une protection juridique assurée par l'établissement dans lequel travaille le praticien hospitalier, n'est demandée que dans 66% des cas. Et « lorsqu'elle est demandée, elle est systématiquement refusée », ajoute le communiqué de APH.

« La cause du harcèlement ? C'est le productivisme. Quand tu choisis la voie hospitalière, on recherche le travail d'équipe, pas le productivisme », explique Jean-François Cibien.

Comment s’est manifesté ce harcèlement moral ? « Des attitudes de mépris (83%), des dévalorisations implicites et sournoises (79%), des déconsidérations en public (72%), une dévalorisation explicite du travail (55%), un isolement et une mise à l’écart du groupe (55%), des menaces verbales (48%), un refus de toute communication (38%), des insultes en public (21%), des menaces physiques (7%), des agressions physiques (3%) », détaille le communiqué d'APH.

Parmi les autres causes de souffrance exprimées : une désorganisation grave et chronique du service (46%) et des déficits en personnels médicaux (44%). Et dans le cadre de cette année 2020 bien particulière : 39% ont déclaré être victime de surcharge émotionnelle, 26% ont dit souffrir de la désorganisation liée à la crise sanitaire et 16% d’une insuffisance de moyens de protection individuels.

Deux tiers des médecins ont reçu un soutien

Pour chercher un soutien, le recours au médecin du travail, en cas de harcèlement, a bondi cette année par rapport à l'an dernier : 61% des déclarants se sont tournés vers le médecin du travail (contre 49% l'an dernier) et 42% ont fait appel à un psychologue. Le président de CME était sollicité dans 39% des cas contre 32% l'an dernier, le supérieur hiérarchique dans 37% des cas (contre 32% l'an dernier). Le médecin traitant n’a, lui, été sollicité que dans 33% des cas, le CDOM dans 23% des cas, un avocat dans 19%, l’ARS 14%, le CNG 7% des cas (voir encadré).

Dans deux tiers des cas (67%), les médecins ont reçu un soutien, de la compréhension dans 64%, de l’indifférence dans 34% des cas, un parti-pris pour l’autorité dans 34% des cas, un déni dans 20 % et 39% des déclarants ont été incités à quitter l’établissement...

55% des répondants ont déclaré avoir un médecin traitant. 9% ont utilisé un service de plateforme téléphonique tel qu’une hotline pour faire part de leur souffrance (notamment la plateforme de SPS joignable au 0805 23 23 36), et 51% des déclarants ont souhaité être contacté par l’un des écoutants de l’OSAT.

Ségur de la santé et bien-être au travail

L'accord dit Ségur de la santé, tel que l'a annoncé Olivier Véran, devrait mettre en place une série de mesures sur le bien-être au travail, notamment des formations sur l'encadrement à destination des médecins en situation de responsabilité. Sera-ce suffisant pour endiguer la souffrance au travail ?

« Le Ségur est une vaste opération de communication, où la tutelle a saupoudré quelques mesures. Nous attendions un vaste plan de réforme du système de santé, nous ne l'avons pas eu, c'est dommage. Et il nous manque encore une instance de dialogue social pour les médecins à l'hôpital de type CHSCT », constate Jean-François Cibien.

 

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