Enfants tyrans : des parents expérimentent la non-violence façon Gandhi

Marine Cygler

Auteurs et déclarations

18 février 2021

Virtuel – Les présentations de l'Encéphale abordent des thèmes très variés et ont permis cette année encore de porter à la connaissance de la communauté médicale des approches thérapeutiques novatrices. C'est le cas de celle déployée du CHU de Montpellier où les parents victimes de leur enfant au comportement tyrannique peuvent rejoindre des groupes de parole. Initié il y a cinq ans, ce programme a été présenté par le Dr Nathalie Franc (pédopsychiatre, CHU de Montpellier) lors d'une session intitulée « Enfants tyrans, parents non-violents » (Lire aussi Enfant « tyran » : une consultation pour aider les parents à Montpellier). Son but : lever le secret et la honte de ces parents tyrannisés par leur enfant – exemplaire en dehors du foyer familial – et leur apprendre à utiliser la résistance non-violente, cette doctrine politique popularisée par Gandhi.

Les pédopsychiatres ont du mal à prendre en charge ces enfants. Les premiers retours sur cette expérience de thérapeutique, expérimentée dans le Service du Pr Diane Purper-Ouakil et fondée sur la résistance non-violente, sont d'autant plus intéressants. Si les résultats du programme de recherche, REACT, qui a inclus 82 familles, sont en cours d'analyse, la Dr Nathalie Franc a détaillé les différents aspects de la méthodologie.

Une inversion de la hiérarchie familiale

Dans les familles où un enfant a un comportement tyrannique, toutes les décisions d'ordre familial sont prises pour ne pas contrarier l'enfant. « Où on s'assoit à table ? Où partir en vacances ? Lequel ira en premier dans la salle de bain ? ….», énumère Nathalie Franc. « Tout est calculé par peur de l'enfant. Le parent est entravé dans son autorité ».

Cette crainte des parents est nourrie par le fait qu'ils subissent différents types de maltraitances : verbales, psychologiques allant jusqu'aux menaces de suicide, financières ou encore physiques avec des bousculades ou des coups. Les enfants peuvent aussi harceler jusqu'à obtenir ce qu'ils veulent.

A Montpellier, les parents sont invités à répondre à un questionnaire. Deux réponses affirmatives sur cinq doivent alerter.

  1. Votre enfant est-il violent verbalement/ physiquement ?

  2. Avez-vous peur de votre enfant, de ses réactions ?

  3. Considérez-vous que vous décidez en fonction de votre enfant ?

  4. Avez-vous honte de ce que vous faites pour votre enfant ?

  5. Avez-vous renoncé à des choses importantes pour vous (vs votre enfant) ?

Un problème qui démarre tôt

Ces enfants n'ont pas de troubles du comportement à l'extérieur : ils sont au contraire parfaits car ils ont besoin de contrôler leur image. Reste qu'ils ont des difficultés à gérer leurs émotions. D'ailleurs, ils ont souvent eu des crises de colère clastique dès le plus jeune âge. Selon la spécialiste, ils présentent à la fois une dysrégulation émotionnelle – 70 % des enfants dont les parents sont dans le programme ont un TDAH, et un profil anxieux. « On retrouve au départ un schéma d'hyper-accomodation familiale, autrement dit les parents vont être dans une forme de surprotection pour éviter de confronter l'enfant à ses difficultés. Cela représente une forme de non-exposition et l'enfant ne progresse pas dans ses difficultés », explique-t-elle.

Ce qui rend la prise en charge compliquée : « ils n'ont pas de motivation, ils n'ont pas besoin de changer puisqu'il y a hyper-accomodation familiale » témoigne-t-elle. D'ailleurs, elle suggère de rechercher les schémas de « thérapie achetée », à savoir que de l’argent, des temps de jeux vidéo ou de sortie ont été concédés pour que l’enfant accepte d'aller voir le psy. Il fait « partie du profil de ces enfants de ne pas vouloir venir nous voir et de ne rien mettre en place de ce qui est proposé ».

Etre violent, c'est perdre

Pour Nathalie Franc, ce sont donc sur les parents qu'il faut s'appuyer comme moteur du changement. Et ce sont eux qui sont la cible du programme montpelliérain inspiré par le psychiatre israélien Haim Omer qui a adapté la doctrine sociopolitique de la résistance non-violente aux enfants à comportement tyranique. La violence de ces enfants se met en place quand les parents tentent de diminuer l'hyper-accomodation. Plus l'enfant grandit et entre dans l'adolescence, plus les réactions sont violentes.

Le Pr Omer de l'université de Tel-Aviv propose, qu'à l'instar des minorités défendant leurs droits civiques, les parents défendent leur légitimité de droit par la non-violence. La réponse violente entretient la violence alors que recourir à la non-violence de façon ferme et stable permet de désactiver la violence. « On explique aux parents qu'ils ne pourront pas contrôler leur enfant mais ils pourront se contrôler eux-mêmes » indique Nathalie Franc. Elle cite Gandhi à qui l'on prête la formule : « Quand on frappe l'eau de toutes ses forces, le bras se fatigue avant l'eau ».

Pour mieux inciter les parents à entrer dans la résistance non-violente, la pédopsychiatre s'attache à décrire précisément les mécanismes de l'escalade de la violence. Elle distingue l'escalade réciproque et l'escalade douce. Dans la première, les parents sentent le besoin de réagir à la violence de leur enfant : ils haussent le ton, adoptent un ton plus sec, les punissent. Face à des enfants qui ne gèrent pas leurs émotions, le ton monte encore et arrivent la violence et les coups. Les parents sont doublement perdants : le parent va devoir inhiber sa propre force physique donc l'enfant sera gagnant sur l'aspect physique mais aussi sur l'aspect psychologique parce que le parent aura recouru à la violence, une erreur éducative que l'enfant pourra utiliser contre son parent.

Dans l'escalade douce, les parents s'expriment trop, indique Nathalie Franc. « Au final, cela n'aboutit qu'au mépris et à une sorte de soumission ».

Ce qu'il se passe dans les groupes

Dans les groupes de parents – environ 300 parents ont été reçus jusqu'à présent –, les thérapeutes développent trois grands principes :

  • éviter les escalades.

  • lutter contre la violence.

  • parler, c'est s'affaiblir. « C'est un point important car les techniques sont fondées sur le silence. Or les familles [qui participent au programme] sont souvent des familles où l'on parle beaucoup et on s'affaiblit de trop parler » commente le Dr Franc.

Au fur et à mesure des séances de groupes – en général une dizaine –, les parents vont s'engager dans différentes étapes. La première est de rédiger et de lire une déclaration de non-violence. Les parents annoncent à leur enfant leur refus de la violence et leur volonté de sortir du secret. Pour cela, ils doivent constituer un réseau de soutien formé de proches, grands-parents, animateurs sportifs, parents de copains.... Ce réseau est informé de la situation, et l'enfant de l'existence de ce réseau. D'expérience, Nathalie Franc indique que cette façon de soumettre l'enfant au jugement social est une étape particulièrement difficile pour les parents. Ce réseau de soutien peut être « appelé à la rescousse » lors de crises très violentes.

Pour faire face aux crises violentes, la pédopsychiatre conseille les réactions différées 24 à 48 heures pour éviter les escalades. Elle propose par exemple le sit-in qui consiste à rejoindre son enfant dans sa chambre et à s'assoir par terre pour reparler de la colère à distance, de parler peu mais parler juste. L'objectif n'est pas d'obtenir une solution venant de l'enfant mais de faire une action de présence, silencieuse, pour reprendre l'autorité. « On le fait jouer en jeu de rôle aux participants qui mesurent ainsi la force du silence. » témoigne Nathalie Franc. Avant de lancer, « La résistance non-violente, c'est aussi de la résistance ».

 

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