Transmission de cancer de la mère à l’enfant: deux cas japonais très rares

Nick Mulcahy

Auteurs et déclarations

10 février 2021

Tokyo, Japon — Une mère atteinte d’un cancer du col de l’utérus peut transmettre des cellules cancéreuses à son enfant lors de l’accouchement. Telle est la conclusion d’une équipe japonaise après avoir décrit deux cas cliniques inédits de cancer des poumons observés chez de jeunes garçons, qui se sont « probablement développés » à partir de cellules tumorales de la mère, transférées par voie vaginale.

« La transmission d’un cancer de la mère à l’enfant est extrêmement rare. On estime qu’elle survient chez environ un enfant pour 500 000 mères atteintes de cancer », ont souligné le Dr Ayumu Arakawa et son équipe (National Cancer Center Research, Tokyo, Japon), qui ont décrit les deux cas dans une étude publiée dans le NEJM[1].

18 cas de transmission transplacentaire

Jusqu’à présent, 18 cas de cancer transmis par la mère ont été décrits, mais les analyses ont suggéré un transfert de cellules tumorales circulantes par voie sanguine à travers le placenta. Les cellules étaient issues de divers cancer (leucémie, lymphome, mélanome…). C’est la première fois que la voie vaginale est évoquée.

Dans ces deux nouveaux cas, les cellules cancéreuses ont été localisées uniquement dans les poumons, ce qui suggère une transmission par voie basse, par inhalation de liquide amniotique contenant des cellules cancéreuses utérines. Des analyses génétiques ont, par ailleurs, montré une absence de chromosome Y dans les prélèvements tumoraux provenant des jeunes garçons.

« Il est probable que les cellules cancéreuses transitent plus souvent de la mère à l’enfant [par voie transplacentaire], mais les antigènes étrangers (HLA) présents à la surface des cellules induisent un rejet par le système immunitaire », a expliqué à Medscape édition internationale, le Pr Mel Greaves (Institute of Cancer Research, Londres, Angleterre). Seule une histocompatibilité permet aux cellules de s’implanter chez l’enfant.

Avec son équipe, le cancérologue a décrit en 2009 un cas de transmission, probablement par voie transplacentaire. Selon lui, les progrès en génétique devraient désormais permettre de mieux identifier ces cas. « Le séquençage du génome entier devrait rapidement dire si la tumeur du nourrisson est d’origine maternelle. »

Concordance entre les deux génomes

Un avis que partage le Dr Mae Zakhour (UCLA Jonsson Compréhensive Cancer Center, Los Angeles, Etats-Unis), également interrogé par Medscape édition internationale. « Maintenant que ce phénomène a été décrit et que le séquençage de dernière génération est davantage accessible, je pense que nous allons avoir plus de cas à l’avenir. »

Les deux nouveaux cas observés chez des garçons âgés de 23 mois et 6 ans ont été découverts de manière fortuite dans le cadre de l’essai prospectif TOP GEAR, qui inclut une analyse du profil génétique des tumeurs de patients atteints de cancer à l’aide d’une technique de séquençage de dernière génération.

Les échantillons tumoraux des deux garçons ne présentaient pas de chromosome Y. En comparaison avec les cellules cancéreuses prélevées, ils partageaient les mêmes mutations somatiques, ainsi que des allèles avec SNP (polymorphisme d’un seul nucléotide). Le génome du virus HPV était également retrouvé dans les deux échantillons.

Par ailleurs, le schéma de croissance tumorale observé au niveau des bronches des jeunes garçons « suggère que les tumeurs se sont développées à partir d’une transmission de la mère à l’enfant lors de l’accouchement, par absorption de fluides vaginaux contaminés par des cellules tumorales », notent les auteurs.

« Les profils moléculaires identiques des tumeurs de la mère et de l’enfant révélés par un séquençage de nouvelle génération, ainsi que la localisation des tumeurs chez les enfants apportent des preuves solides d’une transmission de cellules cancéreuses pendant l’accouchement », résume le Dr Zakhour.

Recommander une césarienne systématique?

Le premier cas rapporté par l’équipe japonaise est celui du jeune garçon de 23 mois, qui a été présenté à un centre hospitalier local en raison d’une toux anormale persistante depuis deux semaines. Un examen par tomodensitométrie a révélé de multiples masses dispersées le long des bronches des deux poumons. Une biopsie a permis d’identifier un carcinome neuroendocrine du poumon.

Sa mère, âgée de 35 ans, a eu un diagnostic de carcinome épidermoïde du col de l’utérus trois mois après la naissance. Un frottis effectué sept mois avant l’accouchement n’avait pas révélé d’anomalie. L’enfant est né par voie basse à 39 semaines. Après le diagnostic, la mère a subi une hystérectomie totale et un curage ganglionnaire par lymphadénectomie, avant de recevoir une chimiothérapie.

Les auteurs estiment qu’une césarienne aurait probablement été conseillée à cette mère si son cancer avait été découvert avant la naissance. En s’appuyant sur ces cas de transmission de cancer lors de la naissance, ils proposent que la naissance par césarienne deviennent la règle chez les femmes atteintes d’un cancer du col de l’utérus.

Interrogé par Medscape édition internationale, le Dr William Grobman (Feinberg School of Medicine, Northwestern University, Chicago, Etats-Unis) a rappelé qu’il est déjà recommandé de pratiquer une césarienne chez les femmes avec un cancer du col de l’utérus, mais la décision est à prendre en tenant compte de la taille ou du stade du cancer, ce qui apporte, selon lui, une certaine nuance.

« Il serait assez prématuré de faire des recommandations plus générales en se basant sur deux cas cliniques, sans avoir une idée de la fréquence de cet événement. En l’absence de certitude, la divulgation de toute information [concernant des cas de transmission de cancer] et une prise de décision partagée représentent l’approche clé. »

Traitement par nivolumab

L’enfant a été traité par chimiothérapie (cisplatin/irinotecan et carboplastin/etoposide) un an après le diagnostic. Alors que certaines tumeurs continuaient de progresser, il a été inclus dans un essai clinique pour évaluer une immunothérapie par nivolumab, un anticorps anti-PD1. La réponse au traitement s’est maintenue pendant sept mois, sans apparition de nouvelles lésions.

Une lobectomie a été pratiquée chez le jeune garçon pour retirer le dernier nodule. Un an plus tard, aucun signe de récidive n’a été observé.

La mère, de son côté, a également été incluse dans un essai évaluant le nivolumab. Son cancer a toutefois progressé et elle est décédée cinq mois plus tard.

Concernant le deuxième cas, le garçon de six ans a été présenté à l’hôpital pour une douleur thoracique sur le côté gauche. La tomodensitométrie a révélé une masse anomale dans le poumon gauche, avant que soit diagnostiqué un adénocarcinome mucineux.

Des polypes utérins ont été détectés chez la mère pendant la grossesse. Les tests de dépistage du cancer du col de l’utérus étant négatifs, elle a accouché de son enfant par voie basse à 38 semaines. Une biopsie menée après l’accouchement a toutefois révélé un adénocarcinome.

Trois mois après la naissance, la mère a subi une hystérectomie totale et une ablation des trompes (salpingectomie). Elle est décédée de la maladie deux ans après l’intervention.

Ablation du poumon

Après le diagnostic, le jeune garçon a été traité par chimiothérapie. La réponse au traitement s’est avérée partielle, avec un marqueur tumoral CA19-09 redescendu à un niveau normal. Néanmoins, trois mois plus tard, le cancer a récidivé dans le poumon gauche. Après une nouvelle chimiothérapie, une ablation du poumon gauche a finalement été décidée.

Les chercheurs précisent qu’ils n’avaient pas soupçonné initialement une transmission du cancer de la mère, étant donné que le cancer du col de l’utérus a un stade métastatique se développe rapidement, ce qui n’était pas observé avec le cancer de l’enfant.

La découverte d’un adénocarcinome mucineux comme cancer primitive du poumon est toutefois apparue inhabituelle. C’est le séquençage pratiqué sur les échantillons de tumeurs provenant de la mère et de l’enfant qui ont permis d’affirmer qu’il y avait bien eu transmission de la mère à l’enfant.

L’étude a été financé par des fonds de Japan Agency for Medical Research and Development, National Cancer Center Research and Development Fund et du ministère japonais de l’éducation, de la culture, des sports, de la science et des technologiesthe Ministry of Education, Culture, Sports, Science and Technology, ainsi que du laboratoire Ono Pharmaceutical.

Cet article est une traduction par Vincent Richeux de l’article Baby Gets Cancer From Mother During Birth: First Report publié sur Medscape.com.

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