POINT DE VUE

Où en est-on dans l’addiction à l’alcool? Interview du Pr Aubin

Stéphanie Lavaud

Auteurs et déclarations

29 janvier 2021

Villejuif, France – En cette période où restaurants, bars et discothèques sont fermés, où en est-on avec la consommation d’alcool ? Quels effets le confinement a-t-il eu chez les sujets addicts ? Quelles sont les pistes de recherche en matière de lutte contre l’alcoolo-dépendance ? Le Pr Henri-Jean Aubin, chef de service du département de psychiatrie et d’addictologie à l’Hôpital Paul Brousse et président d’honneur de la Société Française d’Alcoologie, fait le point pour Medscape en ce mois de Dry January.

Medscape édition française : Quel effet a eu le confinement sur la consommation d’alcool chez les Français ?

Pr Henri-Jean Aubin : L’enquête réalisée par Santé Publique France pendant le premier confinement (entre mars et mai) a montré des situations contrastées mais pas dramatiques. Certains ont augmenté leur consommation d’alcool tandis que d’autres l’ont plutôt réduite, mais en moyenne, la tendance est plutôt à une diminution. Dans mon expérience, ceux qui, parmi mes patients, boivent au bar – une minorité – ont clairement diminué leur consommation. En revanche, j’ai été surpris de voir qu’avec le télétravail, mes patients qui ne buvaient habituellement pas avant 18 h n’ont plus eu cette limite horaire, s’y sont mis plus tôt, ne pouvant éviter de résister à la tentation de boire à midi ou s’autorisant à boire pendant la journée. J’ai donc observé une aggravation avec le télétravail. En résumé, comme dans l’enquête de Santé publique France, il y a eu plusieurs cas de figures. Mais je peux tout de même ajouter que pendant le premier confinement, on a vu une tendance collective à adopter un comportement sain, comme une émulation à bien manger, à faire de l’activité physique et aussi à faire des efforts avec l’alcool. Et même si l’on a beaucoup parlé du phénomène des « apéros zoom », je n’ai pas constaté de dérapages ou de consommation plus élevée d’alcool qu’avec les apéritifs en présentiel.

Nous sommes en janvier, mois du désormais institué Dry January qui a un temps suscité la polémique. Comment se déroule cette année cette invitation à la sobriété ?

Pr Aubin : En dépit de la polémique qu’il y a pu avoir entre les lobbies alcooliers et les représentants de la santé publique, je ne pense évidemment que du bien de cette initiative. Je m’en sers d’ailleurs en clinique quand arrive la fin d’année pour inviter mes patients à réfléchir à ce qu’ils vont faire en janvier. J’ai même un patient souffrant d’un alcoolisme sévère qui ne pensait pas pouvoir arrêter de boire et que le Dry January (en anglais, à l’époque) a sauvé : il est abstinent depuis 2 ans. Il y a eu, par ailleurs, un certain nombre d’études, essentiellement anglo-saxonnes, sur les changements que l’on peut observer chez les patients qui adhéraient au programme Dry January (parfois même avec un groupe contrôle) qui ont toutes montré des effets significatifs sur des critères paracliniques (stéatose, glycémie, cholestérol…) et des variables cliniques (sommeil, concentration…). Ce qu’il y a d’intéressant au-delà de la proposition de s’abstenir de boire pendant 1 mois, c’est que toutes ces études ont montré un effet rémanent, à distance, en particulier chez ceux qui ont respecté l’abstinence pendant tout le mois. Au final, il est appréciable de disposer d’un outil pour agir contre la pression sociale à laquelle il est parfois difficile de résister. Cela devrait permettre de faire progressivement bouger les lignes collectivement.

Où en est-on aujourd’hui avec le baclofène ?

Pr Aubin : Après une invraisemblable saga, les choses se sont beaucoup calmées. La commercialisation par Ethypharm de Baclocur®, avec 4 dosages, signe la fin de la RTU. Ce qui risque de changer en pratique, c’est ce que si l’on prescrit au-delà de la posologie de 80 mg/jour fixée par l’AMM, on risque de devoir faire face à des problèmes de remboursement. On peut rappeler que l’octroi de l’AMM du baclofène dans la dépendance à l’alcool est une particularité française. L’AMM est accompagnée d’un plan de gestion des risques.  Curieusement, alors que la prescription du baclofène ne pose aujourd’hui plus de problème réglementaire, le fort engouement qu’on a pu constater pour cette option thérapeutique il y a quelques années s’est maintenant quelque peu estompé.

Quelles sont les voies de recherche pour lutter contre l’addiction à l’alcool?

Pr Aubin : L’avenir est probablement dans le repositionnement de molécules déjà connues. Dans d’autres pays, en termes de prescription hors AMM, le topiramate est probablement parmi les molécules les plus utilisées. Des études bien faites parues dans des revues de bonne qualité ont montré un niveau d’efficacité important de cet anti-épileptique, même s’il n’est pas facile à manier. On peut citer la varénicline (Champix®) mais aussi la gabapentine (un autre anticonvulsivant). Notons que la naltrexone a obtenu son AMM dans les années 1990, alors qu’elle avait auparavant une AMM dans la dépendance aux opiacés. Autre piste intéressante : la combinaison de plusieurs molécules aux mécanismes d’action complémentaires.

 
L’avenir est probablement dans le repositionnement de molécules déjà connues  Pr Henri-Jean Aubin
 

A ce titre, vous avez justement participé à la mise en place d’un essai clinique qui teste la combinaison de 2 molécules. De quoi s’agit-il ?

Pr Aubin : Nous sommes effectivement en train d’évaluer l’effet synergique de 2 médicaments, dont le profil de tolérance est bien connu et excellent. Notre protocole utilise une molécule qui bloque les récepteurs alpha-1 noradrénergiques, la prazosine, et un antagoniste des récepteurs 5-HT2A sérotoninergique, la cyproheptadine, qui agissent donc sur deux voies neurobiologiques différentes, sachant que, en dehors de cette combinaison, lorsque l’on bloque une seule de ces voies, l’autre prend le relai et compense le blocage. Chez l’animal, une étude pré-clinique a montré que la combinaison de ces deux traitements entrainait une réduction particulièrement importante de la consommation d’alcool.

Quel est l’objectif de cet essai et à qui s’adresse-t-il ?

Pr Aubin : Cocktail est un essai clinique multicentrique randomisé de phase 2 (ClinicalTrials : NCT04108104) dans le trouble de l’usage sévère d’alcool, contrôlé par placebo. L’objectif principal est de démontrer la supériorité de l’association de Periactine® (cyproheptadine 8 mg / jour ou 12 mg / jour) et d’Alpress® (prazosine 5 mg / jour ou 10 mg / jour) par rapport au placebo sur la réduction de la consommation totale d’alcool (TAC), chez les patients ne désirant pas d’emblée s’orienter vers une abstinence complète. L’essai comporte 3 bras : 180 patients seront randomisés dans les deux groupes de traitement (N = 60 dans le groupe à faible dose et N = 60 dans le groupe à forte dose) et le groupe placebo (N = 60).

Où en êtes-vous du recrutement ?

Pr Aubin : Nous avons été retardés par l’épidémie de Covid-19 mais nous continuons à inclure des patients avec un trouble de l’usage sévère d’alcool, qui ne présentent pas de contre-indications à l’une ou l’autre des deux molécules, en excluant les femmes enceintes et/ou allaitantes. Nous demandons aux participants de reporter quotidiennement leur consommation sur un compte personnel en ligne.

Les médecins dont les patients voudraient participer à l’étude française Cocktail peuvent se connecter ici pour connaitre les centres participants près de leur domicile. D’une durée de 12 semaines sans sevrage préalable, l’étude comporte un accompagnement psychosocial des participants.

Quid des applications numériques pour lutter contre l’alcoolo-dépendance?

Pr Aubin : Etonnamment, il n’existe pas grand-chose en France pour l’alcool. On peut mentionner Stop-alcool, un petit outil de monitoring gratuit et très simple qui fonctionne vraiment très bien et permet aux patients de reporter leur consommation d’alcool. C’est très utile pour le suivi et le maintien d’un objectif de réduction de consommation. Elle n’est malheureusement disponible que sur iPhone. Il existe également des applications payantes plus élaborées, comme MyDéfi.  Un cran au-dessus, nous allons sans doute voir apparaitre des applications où les données rentrées par le patient (consommation quotidienne, qualité de sommeil, échelle de dépression…) seront transmises au médecin qui suit et qui prescrit. C’est en train de monter en charge lentement, mais je n’en vois pas à signaler en 2021. Cependant, dans ce domaine, tout est susceptible de changer très vite.

 

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