POINT DE VUE

Vacciner les soignants : le « oui mais » du Dr Benjamin Davido

Stéphanie Lavaud

Auteurs et déclarations

6 janvier 2021

Dr Benjamin Davido

France – Alors que, face aux critiques, le gouvernement revoit sa stratégie de priorisation de la vaccination et autorise dès à présent – et non plus dans 2 mois – celle des soignants, des pompiers et des aides à domicile de plus de 50 ans. Interrogé par Medscape édition française, le Dr Benjamin Davido, infectiologue à l'hôpital Raymond-Poincaré de Garches, considère, lui, qu’il ne faut pas se focaliser sur les soignants et passer rapidement à une vaccination de masse sur l’ensemble du territoire.

Medscape édition française : Le gouvernement donne désormais la possibilité aux soignants de plus de 50 ans de se faire vacciner, est-ce une bonne chose ?

Dr Benjamin Davido : Il est justifié que les soignants qui ont été en première ligne puissent être vaccinés parmi les premiers, notamment pour éviter l’absentéisme et favoriser l’adhésion à la vaccination. Par ailleurs, les Français ne seront pas choqués que l’on vaccine les soignants car ils se contaminent davantage et ont « beaucoup donné », mais attention à ne pas mettre le focus uniquement sur l’hôpital.

La problématique consisterait plutôt à aller « hors-les-murs » - même si c’est plus compliqué avec les vaccins à conserver à – 70°C. Par ailleurs, il n’est pas sûr que se concentrer sur les soignants suffise à faire démarrer la vaccination. Cela peut même s’avérer périlleux car si l’on ne s’en tient qu’à la vaccination des soignants, on prend le risque d’avoir des statistiques défavorables en termes d’exemplarité. Je crains qu’il y ait encore une grande défiance des soignants vis-à-vis de la vaccination. Si les médecins y sont majoritairement favorables, le personnel soignant – comme le montrent des sondages réalisés auprès des personnels des EHPAD – est encore très réticent.

Faut-il ouvrir la vaccination à d’autres catégories de population dès à présent ?

Dr Benjamin Davido : Oui, je le pense. Il faut se retrousser les manches et ne pas faire reposer la vaccination uniquement sur celle des soignants. Que l’hôpital donne l’exemple ne me pose aucun problème, je suis le premier à dire « faites-vous vacciner ! » tout en sachant que, personnellement, j’ai été infecté par le Covid il y a moins de 3 mois et, à moins de 40 ans, je n’ai aucune indication à me faire vacciner en urgence.

Quand bien même l’on vaccinerait en 1 mois les 3 millions de soignants dont dispose la France – projet utopique au vu des réticences actuelles –, ce n’est pas ce qui permettrait d’enrayer l’épidémie. Il ne faut pas perdre de vue que le Covid est une maladie qui atteint gravement tous les Français fragiles – et non uniquement les soignants fragiles. Il faut donc aussi vacciner les personnes qui ont plus de 65 ans et qui ne sont pas en EHPAD, celles qui sont autonomes, mènent leur vie, et sont à risque de se contaminer dans la vie de tous les jours – peut-être même plus encore que les soignants qui sont relativement protégés dans leurs activités professionnelles.

Il faut se retrousser les manches et ne pas faire reposer la vaccination uniquement sur celle des soignants.

Etes-vous favorable à une vaccination de masse sans plus attendre ?

Dr Davido : Oui, vacciner les soignants, c’est une chose mais il ne faut pas se limiter à cela et commencer à mettre en place des « vaccinodromes » pour faire de la vaccination de masse comme le reste de l’Europe. Je pense que la stratégie mise en place au moment de l’épidémie de grippe A H1N1 était bonne. Si les Français ne se sont pas faits vaccinés, c’est parce que la maladie ne sévissait pas réellement, il s’agissait surtout d’une vaccination préventive. Contrairement à 2009, il faut faire entrer les médecins généralistes dans le processus, et ce, bien avant avril.

Risque-t-on d’être limité par une pénurie de doses ?

Dr Davido :  Je ne crois pas. On en reçoit 500 000 par semaine, donc je n’imagine que l’on soit à court alors que la France est l’un des pays qui montre la plus grande défiance face à la vaccination. En revanche, en termes de logistique, je me demande comment on va pouvoir réaliser les rappels de vaccination à 3 semaines chez les soignants qui continuent à travailler. Cela s’annonce compliqué, car ce sont les mêmes qui vaccinent, qui se font vacciner et et qui s’occupent des patients atteints du Covid. Aujourd’hui, il va falloir trouver les forces vives pour nous aider à l’hôpital car le travail que l’on nous demande – et je le vois en tant que référent vaccination – est titanesque.

A-t-on intérêt à allonger le délai entre 2 doses comme l’a suggéré le Royaume-Uni ?

Dr Davido :  Non, il faut deux injections et le plus vite sera le mieux. Je pense qu’il ne faut pas décaler les doses, sous peine d’assister à un rebond épidémique, et de perdre des vaccinés en route.

Faut-il accélérer la vaccination à tout prix ?

Dr Davido :  On a essayé de décaler dans le temps les vagues successives des personnes pour ne pas se trouver face à des problèmes logistiques mais aujourd’hui, on est dans l’obligation d’aller plus vite car l’épidémie n’évolue pas comme on l’aurait souhaité. En outre, l’apparition de variants, notamment anglais, montre que le virus a la capacité de se transmettre plus rapidement, ce qui nous oblige à accélérer le mouvement. Mais, si on va vite, on n’a plus le temps de faire de la pédagogie. Accélérer, c’est bien, mais attention à ce que cela ne soit pas au détriment de la pédagogie.

 

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