Souffrance des étudiants : comprendre, identifier, agir

Pr Christophe Tzourio, Dr Eric Henry

Auteurs et déclarations

2 février 2021

Dépression, suicides : la crise sanitaire du COVID a exacerbé la détresse psychologique des étudiants. Comment identifier les jeunes à risque? Comment les encourager à consulter? Quelles sont les actions mises en place, notamment à l’université de Bordeaux? Le Dr Éric Henry, interroge le Pr Christophe Tzourio, épidémiologiste et directeur scientifique à l’Espace Santé Etudiants.

TRANSCRIPTION

Eric Henry Bonjour, je suis le Dr Eric Henry, médecin généraliste et président de Association Soins pour les Professionnels de la Santé (SPS) en Souffrance Psychique, et nous allons aborder le sujet de la souffrance des étudiants au travers de la crise du COVID-19 mais aussi avant cette crise sanitaire. Y avait-il déjà une crise au sein du monde étudiant ? Aujourd’hui, nous recevons le Dr Christophe Tzourio, qui travaille à l’université de Bordeaux, et nous allons lui poser la question assez franchement : pensez-vous que nos étudiants vont bien en ce moment ?

Christophe Tzourio — Ce serait assez paradoxal de dire que c’est le cas. Je suis épidémiologiste, je dirige un centre de recherche Inserm dans lequel nous montons des cohortes, et je travaille en particulier sur la santé des étudiants depuis une dizaine d’années. Je suis également directeur du service de santé universitaire. J’ai donc ce contact de terrain très étroit qui me permet de répondre très clairement à votre question : non, les étudiants ne vont pas bien. Globalement ils ne vont pas bien, massivement ils ne vont pas bien, mais bien sûr il y en a qui sont beaucoup plus en difficulté que d’autres.

Eric Henry Avez-vous des chiffres précis, des statistiques ou des études qui ont été faites sur ces étudiants avant et après le COVID, qui permettraient de montrer que le COVID a une incidence importante sur leur mal-être ? Ou est-ce que ce mal-être était déjà très existant avant la crise et que le COVID le met juste en évidence ?

Dessin Héloïse Chochois : Sortir de l'isolement

Christophe Tzourio — Vous avez raison, le mal-être existait déjà. Nous avons fait une première cohorte qui s’appelle i-Share, qui existe depuis environ sept ans. Plus de 20 000 étudiants qui y participent et déjà, à partir d’échelles validées et utilisées partout (de dépression, de stress, d’anxiété), nous avions mis en évidence ce que d’autres ont trouvé — ce n’est pas une révélation — qu’effectivement les étudiants, et en particulier les étudiants en première année, étaient soumis à des niveaux de stress très élevés, avaient une symptomatologie dépressive pour environ 20 % d’entre eux, ce qui était déjà en soi assez inquiétant. Là-dessus, arrive l’épidémie avec bien sûr toutes les peurs que cela comporte et en particulier le confinement. Du coup, la santé mentale globale s’est beaucoup aggravée. On a vu augmenter les chiffres de dépression, d’anxiété, de stress. Nous avons mis en place une autre étude à partir du premier confinement, l’étude CONFINS, pour pouvoir mesurer avec beaucoup de finesse et nous suivons, depuis, plus de 2000 étudiants. Et nous voyons bien que c’est incrémentiel — au fur et à mesure qu’il y a une permanence du confinement ou du couvre-feu, ils n’arrivent plus à sortir, à se rencontrer, et leur état psychique, globalement, s’aggrave. Il n’y a pas de doute.

Eric Henry On pourrait peut-être scinder ainsi la souffrance d’un étudiant :

  • D’abord c’est un être humain, comme tous les êtres humains français qui ont subi la peur de la maladie, la peur de contaminer leurs collègues, la peur de contaminer leurs parents, la peur d’être malade et la peur de sortir – j’ai des étudiants qui m’appellent et qui commencent à nettoyer les portes avec des lingettes et il y a une espèce de folie qui s’empare de certains...

  • ensuite, il y a le côté purement étudiant : « comment je paye mon logement, ma nourriture, mes trajets en train etc. ; surtout mon loyer puisque je ne travaille plus, que j’ai perdu mon emploi parce qu’on ne fait plus de petite restauration et je ne peux plus livrer des pizzas ou servir dans un restaurant. »

  • puis il y a cette marge très petite de gens qui étaient déjà « limite » psychologiquement, et que le COVID n’a fait que basculer dans la psychiatrie, qui n’auraient peut-être pas basculé ou auraient peut-être basculé plus tard. Est-ce que vous avez des signes à nous donner, dans chaque tranche ? Sur quoi faut-il être vigilant chez un étudiant pour « l’attraper » avant que cela ne se passe pas bien ?

Les facteurs de risque

Christophe Tzourio — Je suis complètement d’accord avec vous : les étudiants conjuguent des difficultés socio-économiques et d’isolement. Je rappelle qu’à 20 ans, le rôle social se construit, donc ils ont un besoin absolument vital d’aller échanger avec les autres jeunes garçons ou filles, c’est vraiment physique. Et tout d’un coup, on les a privés de cela. C’est très cruel. C’est l’épidémie bien sûr, mais on peut regretter que la société n'ait pas fait des efforts dans ce sens, n'ait pas eu une meilleure compréhension de ce qui est en train de se jouer. Ils ont des difficultés à suivre les enseignements : on sait tous que 10 heures de vidéo Zoom par jour, c’est absolument exténuant. Derrière cela, ils ont souvent des examens qui n’ont pas été changés fondamentalement par rapport à ce qui se passait avant le confinement. C’est très complexe.

 
Les étudiants conjuguent des difficultés socio-économiques et d’isolement. Pr Christophe Tzourio
 

La question de l’identification est redoutable. En France, il y a 2 300 000 étudiants (p.ex. 56 000 étudiants à l’université de Bordeaux), donc il est horriblement complexe d’aller identifier ceux qui vont vraiment mal et qui devraient bénéficier d’une prise en charge psychologique. Il y a ce qu’on appelle des facteurs de risque, un profil :

  • On sait depuis longtemps que ceux qui sont en première année sont beaucoup plus fragiles — certains n’ont même pas encore mis les pieds à l’université. La première année est donc déjà compliquée. Il faut trouver ses marques, on ne connaît personne, et là ils se retrouvent n’ayant jamais été à l’université, ne connaissant pas du tous les autres élèves de leur promotion, ils sont extrêmement isolés.

  • Les étudiants étrangers sont bien sûr encore plus isolés. C’est très important.

  • D’une façon générale, ceux qui n’ont pas un environnement favorable, qui ont peu de moyens financiers, se retrouvent lourdement impactés par cette crise.

Identifier et agir

Christophe Tzourio — Comment les identifier ? Comment les encourager à aller voir un psychologue ou un psychiatre s’ils en ont besoin ? Ce problème est très complexe. On n’a pas de solution évidente. À Bordeaux, nous sommes en train de mettre en place des moyens de les aider non pas à faire un diagnostic ― ce serait complètement déraisonnable ― mais de les encourager à évaluer leur santé mentale eux-mêmes, de façon à pouvoir dire eux-mêmes s’ils sont fortement ou moins fortement stressés, parce que c’est une demande qui vient d’eux-mêmes en disant « voilà, moi, je ne me sens pas bien, mais je ne sais pas si je suis vraiment déprimé ». Donc on s’est dit qu’on allait leur amener des outils leur permettant de commencer à poser l’existence d’un problème et de pouvoir saisir de façon plus facile les personnels de santé qui s’en occupent et on a des personnes pour les prendre en charge.

Eric Henry Chez SPS, nous avions émis l’idée qu’au-delà du repérage personnel par des grilles, il serait bien de former, en France, ce qu’on a appelé chez nous des sentinelles républicaines, c’est-à-dire des gens qui auraient été formés, qui seraient au service de l’État dans une partie de leur temps de travail et qui seraient chargés de repérer les gens qui ne vont pas bien. Quelqu’un qui abîme sa voiture un matin, il n’y a pas de raison… c’est un signe. Quelqu’un qui perd ses clés de maison, qui s’énerve, qui émet des injures, qui insulte quelqu’un, qui claque des portes etc. Tout ça, ce sont des signes de mal-être. Est-ce que dans l’université vous pensez que ce serait une bonne chose que d’avoir des pairs, c’est-à-dire des étudiants plus vieux qui connaissent bien la boutique, qui connaissent bien la vie d’un étudiant et qui pourraient, entre guillemets, non pas chaperonner, mais avoir un œil bienveillant sur la génération qui arrive derrière eux ? Et de leur servir un peu de tuteurs ou d’accompagnants et quand cela ne va pas bien, de leur mettre la main sur l’épaule et de dire « je crois que tu as besoin de mon aide, est-ce que tu acceptes que je te la donne ? » et ensuite l’orienter vers un psychologue ou un psychiatre ? Est-ce que c’est quelque chose qui pourrait s’installer dans l’université ?

Christophe Tzourio — Complètement, en tout cas à l’université de Bordeaux. Mais je pense que les autres universités sont dans une démarche similaire. Et ce d’autant plus que certains étudiants eux-mêmes ont commencé ce type d’organisation. C’est-à-dire qu’ils ont défini eux-mêmes, dans leur groupe, souvent sur des petites promotions — quand il y a plus de 1000 étudiants, c’est plus complexe — un responsable qui va régulièrement appeler le reste du groupe. C’est très intéressant et ce mode de fonctionnement, encore une fois qui vient vraiment des étudiants, nous essayons de le rendre, de le montrer en exemple pour que d’autres étudiants s’en emparent et s’auto-organisent.

Pour les aider, on a également mis en place à l’université de Bordeaux ce qu’on appelle les premiers soins en santé mentale. C’est une formation qui vient d’Australie. Cela fait longtemps qu’on travaille dessus et il y a un certain nombre de personnel du service de santé universitaire qui ont été formés et nous pouvons former une vingtaine d’étudiants par session. Nous en avons formé à peu près une centaine actuellement et ce sont des demandes qui viennent beaucoup des associations d’étudiants, d’étudiants en médecine notamment, avec ces grosses promotions, avec l’idée justement qu’on leur apprend à reconnaître les signes dont vous parlez, on leur apprend à avoir le geste, à avoir le bon dialogue. Encore une fois, il ne s’agit pas de les transformer en thérapeutes, ce serait vraiment totalement déraisonnable et inadéquat, mais bien d’identifier et de savoir quels sont les premiers gestes à faire et de connaître quelles sont les ressources, que ce soit au service de santé universitaire, mais également à l’hôpital psychiatrique, aux urgences psychiatriques éventuellement si c’est nécessaire. Donc oui, nous sommes dans cette dynamique-là.

Inutile d’insister sur le fait que les universités sont très faiblement dotées de ce genre de moyens et que nous faisons tout ça un peu comme nous pouvons et à moyens constants, donc c’est complexe. Mais nous sommes effectivement engagés dans cette démarche.

Des réseaux nationaux pour une société bienveillante

Eric Henry Vous me tendez une perche, puisque si à l’interne vous n’avez pas assez de personnel ou de gens pour le faire, il existe un monde extérieur à la faculté — je vais faire un peu la promotion de ce que nous faisons chez SPS, puisque nous avons créé un réseau national du risque psychosocial composé de 1000 acteurs. Nous nous sommes rapprochés de la sécurité sociale et de certaines grosses régions pour venir en soutien aux étudiants, c’est-à-dire les plateformes. Que pensez-vous de l’intérêt des plateformes, dans ce nouveau monde que nous allons inventer ― parce qu’on est vraiment, je pense, à la naissance de quelque chose qui n’a jamais existé ? C’est-à-dire, comment la société devient-elle bienveillante avec toutes les tranches la société, quelles qu’elles soient (les personnes âgées, les aidants, les soignants, les étudiants, les policiers, etc.) ?

 
Comment la société devient-elle bienveillante avec toutes les tranches la société (personnes âgées, aidants, soignants, étudiants, policiers, etc.) ?  Dr Eric Henry
 

C'est l’idée d’une plateforme téléphonique, avec psychologue H24, gratuite pour les étudiants français… Est-ce quelque chose d’intéressant, qui s’emboîte dans ce que vous avez déjà ? Peut-on articuler cela sans que des gens se vexent de voir qu’on fait du national, du régional, du départemental ? Et du moment qu’on rend service, comment pourrait-on tous travailler ensemble pour que cela soit génial pour les étudiants et qu’on n’en perde pas un ?

Christophe Tzourio — Oui. Vu l’importance quantitative du problème, je pense que toutes les initiatives sont bonnes à prendre. Très clairement. Par exemple, nous encourageons les étudiants à contacter Nightline, qui est une plateforme nationale, mais qui est une plateforme d’écoute à certaines heures de la journée. Donc nous sommes tout à fait favorables à ces plateformes nationales, de même que les collectivités locales autour de nous — la mairie de Bordeaux, la région, l’agence régionale de santé… Tout le monde cherche aussi à mettre en place des initiatives et nous trouvons cela très bien. Le plus il y aura d’initiatives, le mieux ce sera, puisque quantitativement on est face à un problème, encore une fois, qui dépasse largement une seule initiative.

Eric Henry Comme on ne s’est pas vu avant cette interview Dr Tzourio, et qu’on est vraiment en live, je vous informe que le SPS, au 0 805 23 23 36, est ouvert H24 gratuitement. Donc NightLine, oui, mais quand NightLine ferme, il faut basculer sur SPS. Ensuite, il nous faut des annuaires locaux, c’est-à-dire des endroits où, quand on a quelqu’un au téléphone et qu’on sait qu’il vient de Bordeaux et qu’il est étudiant en médecine, il nous faudrait le numéro de la corpo, le numéro du syndicat, pour qu’on puisse lui dire « c’est là qu’il faut que tu appelles pour tes problèmes sociaux, etc. » Il y a vraiment une architecture qu’on doit monter : à la fois de prise en charge médicale — médecins généralistes, psychologues, psychiatres — et d’un autre côté, il nous faut la ligne médico-sociale — le Crous, le syndicat d’étudiants, la corporation d’étudiants, le directeur de l’école qu’on pourrait peut-être appeler de temps en temps pour dire qu’il y a un de ses élèves qui ne va pas bien ― s’il a bin sûr accepté qu’on lève l’anonymat pour qu’on le prenne mieux en charge. Cette articulation me paraît énormément importante. On a obtenu aussi des psychologues gratuits. C’est Macron qui le lance le 1er février, vous savez le chèque…

 
L aplateforme d'écoute SPS, au 0 805 23 23 36, est ouverte H24, gratuitement. Dr Eric Henry
 

Christophe Tzourio — Oui, le chèque.

Eric Henry Ça y est. Mine de rien c’est génial, parce qu'on avait mis cela en place pour les soignants. Les gens appellent beaucoup les plateformes et au bout d’une demi-heure de discussion, ils trouvent que cela leur a suffi et ils ne vont pas tellement consulter physiquement derrière. C’est un peu dommage. Et s’il y a un message à passer, aujourd’hui, c’est qu’une fois qu’on a appelé une plateforme — 1 fois, peut peut-être aller —, mais quand on appelle 2 fois, c’est qu’il faut vraiment consulter quelqu’un et ne pas rester seul et oser passer à l’acte d’aller dire bonjour à quelqu’un physiquement et d’entretenir une relation profonde avec lui pour être porté sur son territoire. C’est un message qu’il faut faire passer. Les plateformes, c’est bien, mais ce n’est pas l’alpha et l’oméga de la prise en charge psycho-psychiatrique.

 
Quand on appelle une plateforme d'écoute au moins 2 fois, c’est qu’il faut vraiment consulter, ne pas rester seul et oser passer à l’acte d’aller dire bonjour à quelqu’un physiquement. Dr Eric Henry
 

Quelles solutions à long terme ?

Eric Henry Il me reste encore quelques questions. Sur le long terme, au-delà de ce qu’on vient de dire, c.-à-d. lorsqu'on est un peu les pompiers du système, on vient aider des étudiants en souffrance parce qu’on vient de découvrir l’événement — cela fait 40 ans que ça dure, mais on vient de le découvrir ! — qu’est-ce qu’on pourrait changer dans le monde de l’enseignement, dans le monde de la faculté, dans le monde de la société et sur le regard porté sur les étudiants pour que, demain, nos enfants ou petits-enfants ne subissent pas ce que nous avons subi, nous — parce que nous l’avons subi — et ce que subissent les jeunes actuellement ? Pour que la prochaine génération aille à la fac de façon détendue et intelligente, sur le long terme.

Christophe Tzourio — Malgré tout, la crise du COVID aura eu cet intérêt révélateur. Les grandes crises sont des accélérateurs et des révélateurs. Je pense que la révélation du fait que les étudiants ne vont pas bien psychologiquement est maintenant tout à fait claire. Avec ce que nous sommes en train de construire, avec des institutions comme la vôtre et d’autres, on peut penser que cela va rester en partie et ce sera bien. Parce que ces problèmes vont persister. Même si l’épidémie s’arrêtait assez vite, ce que malheureusement je ne crois pas en tant qu’épidémiologiste, les conséquences sur la santé mentale vont durer encore longtemps. Donc tout ce qui est en train d’être mis en place, certes se fait dans un contexte d’urgence, mais je pense qu’il y a un certain nombre de dispositifs qui vont rester. Cela répond vraiment à la question presque psychiatrique d’un grand désarroi psychiatrique et d’un contact avec un professionnel de santé.

 
Même si l’épidémie s’arrêtait assez vite, ce que malheureusement je ne crois pas en tant qu’épidémiologiste, les conséquences sur la santé mentale vont durer encore longtemps. Pr Christophe Tzourio
 

Au-delà de cela, il y a la question d’une forme de prévention et tout simplement de bien-être psychique. Dans l’entreprise, on sait très bien que les employés qui se sentent bien, qui sont épanouis, fonctionnent beaucoup mieux pour l’entreprise et pour eux-mêmes. Il faut tout simplement appliquer cette logique qui est connue depuis très longtemps maintenant, à l’université et y mettre les moyens. Il se trouve qu’à Bordeaux, on était déjà engagé dans cette démarche sur un projet de healthy campus – désolé pour le terme est anglais, mais ça parle bien aux jeunes. On a obtenu un financement dans le cadre d’un appel d’offres assez important et on est en train de mettre cela en place avec l’idée de co-construire ce dispositif avec les étudiants, d’identifier avec eux quelles étaient les initiatives importantes ou moins importantes. Cela peut aller vraiment de l’environnement pur, du bâti, de l’éclairage la nuit, des pistes cyclables, de ce genre de choses, mais aussi de la capacité à trouver du recours, à trouver une oreille attentive quand c’est nécessaire. De la capacité aussi à nouer des contacts entre eux, parce que finalement, les étudiants sur le campus se disent très isolés. Ils connaissent quelques étudiants de leur promo, mais ils ne connaissent même pas les promos du dessus ou du dessous, ils ne connaissent pas du tout les autres disciplines. Donc la question est : comment faire en sorte de faire aussi du relationnel entre eux ? Ce n’est pas de la mièvrerie. Je n’ai pas besoin de vous convaincre vous, car je sais que vous le savez, mais je pense qu’il faut le dire à une audience plus large. Ce sont des choses extrêmement importantes qui permettront aux étudiants de mieux réussir leurs études et de moins décrocher. On va avoir cet énorme problème de décrochage avec la crise, mais c'est un problème qui existe déjà, que ce soit en médecine, en droit, dans certaines spécialités. Comme vous le dites, c’est pour nos enfants, nos petits-enfants. Quand ils arrivent à l’université, il faut qu’ils se disent « ah ! Il y a de la bienveillance, je me sens bien, cela m’encourage et je sais où aller chercher de l’aide si j’en ai besoin. »

 
On va avoir cet énorme problème de décrochage avec la crise. Pr Christophe Tzourio
 

Eric Henry Je vous annonce que nous faisons fait des ateliers trois fois par semaine en webinaire — il suffit d’aller sur notre site. Globalement cela marche très bien, tous les soirs il y a une soixantaine de participants. Alors au départ c’était des soignants, maintenant ce sont des étudiants qui viennent suivre ces webinaires, donc ils ne sont pas seuls. On a monté aussi des groupes de parole, donc s’ils veulent parler en groupe, cela va être fait. Allez sur le site de SPS, et si vous oubliez le numéro de téléphone 0 805 23 23 36, nous avons fait une appli sur l'Apple Store — il suffit de télécharger Association SPS et en 23 secondes vous pouvez avoir un psychologue qui vous répond. Donc les étudiants qui sont branchés, prenez cet outil, il est assez fantastique.

Quid d’un salaire étudiant ?

Eric Henry Ne pensez-vous pas qu’un salaire étudiant serait déjà, comme les allocations logement, une base qui prouverait que nous respectons nos étudiants, parce qu’il faut quand même qu’ils mangent, qu’ils aient des moyens de s’habiller, de se loger, etc., d’aller de temps en temps au cinéma, au restaurant, comme tout un chacun ? Est-ce qu’un salaire étudiant ne serait pas, non pas la solution, mais une certaine forme de respect qu’on montrerait à nos étudiants qui travaillent ? Et qui leur permettrait, dans des crises comme nous vivons actuellement, d’avoir quand même une base financière permanente ? Je ne vois pas pourquoi ils ne l’auraient pas, alors que tout le monde l’a (et aussi celles qui ne l’ont pas, ce sont les femmes au foyer qui s’occupent de leurs enfants). Toute la société a un salaire, donc est-ce qu’on ne pourrait pas montrer du respect à nos étudiants et proposer un salaire dès qu’un étudiant s’inscrit quelque part ? Il y a bien sûr des limites, pour qu’il n'y en ait pas qui soient estudiantins toute leur vie. Malgré tout, il faut toujours penser à ceux qui sont bons, pas à ceux qui vont « profiter du système ». Est-ce qu’une solution financière de ce type pourrait être intelligente ou pas ?

 
Il y a vraiment un problème de ressources financières pour beaucoup d’étudiants. Pr Christophe Tzourio
 

Christophe Tzourio — Je ne suis pas économiste, mais je serais bien sûr extrêmement favorable à cela parce qu’avant même cette crise, nous avions déjà des témoignages assez poignants d’étudiants qui n’arrivaient pas à manger tous les jours. Et ce n’est pas un témoignage de temps en temps, c’est quelque chose d’assez fréquent. Ce sont des étudiants qui calculent, à partir de deux ou d’un repas, comment faire en sorte de ne pas avoir trop faim entre les deux. On a aussi des étudiants infirmiers qui dorment dans leur voiture…. Donc il y a vraiment un problème de ressources financières pour beaucoup d’étudiants et cela me paraîtrait assez naturel qu’on y réfléchisse vraiment. Je trouve assez étonnant, finalement, qu’on ne l’ait pas mis en place tout de suite pendant la crise — quitte à dire « on ne le fera que pendant la crise » de façon certaine, mais au moins on le fera pendant le COVID. Très clairement, il y a des milliards qui se trouvent sans aucun problème pour soutenir l’économie, les grandes sociétés et les petites, et c’est très bien, c’est remarquable. Mais comment se fait-il qu’on ne trouve pas quelques centaines de millions d’euros pour aider les étudiants, et au moins éliminer ce problème de ressources qui, pour certains, devient complètement dramatique ; vous l’avez dit, ils n’ont pas les petits boulots qu’ils pouvaient faire d’habitude, ils n’ont pas réussi à faire le pécule qu’ils faisaient habituellement durant l’été. Cela leur pose d’énormes problèmes. Il y a énormément d’étudiants qui travaillent dans nos cohortes, plus de 40 % qui ont un travail régulier et là ils n’ont plus du tout de ressources. Je ne comprends pas qu’on n’ait pas mis cela en place dès maintenant.

 
Dans nos cohortes, plus de 40% des étudiants avaient un travail régulier ; là, [avec le COVID] ils n’ont plus de ressources. Cela me paraîtrait assez naturel qu’on réfléchisse vraiment [à un salaire étudiant].  Pr Christophe Tzourio
 

Eric Henry Si vous ne le comprenez pas et que moi, on me le demande, je peux dire que dans 15 jours cela va être sur le tapis et que cela va être abordé. J’en suis convaincu parce que ce qu’on est en train de faire est très regardé. Donc je pense que le salaire étudiant est quelque chose à mettre sur la table. Il ne me manquera plus qu’à réussir le salaire des femmes qui décident de garder leurs enfants à domicile, parce que c’est leur choix. Mais c’est un autre sujet.

Particularités des étudiants en médecine

Eric Henry Concernant les étudiants en médecine, pensez-vous qu’il y ait une différence entre les étudiants qui font médecine, infirmier, kiné ou d’autres études — ingénieurs, etc. ? Est-ce qu’il y a vraiment un delta entre ce type d’études et les non-soignants ?

Christophe Tzourio — Oui. Nos études le montrent assez clairement, dans le sens qu’il y a des étudiants jeunes, en formation, que ce soit en médecine, mais dans les autres formations de santé à qui on a demandé de se mobiliser durant l’épidémie — on les a même un peu contraints à se mobiliser pour aider les équipes soignantes. Je trouve cela très bien et c’est vrai que c’est bien de mobiliser les plus jeunes pour aider dans ces circonstances vraiment très complexes à gérer. Simplement, certains se sont retrouvés au front, en plein milieu d'équipes dont ils ne maîtrisaient pas tous les codes. Pour certains, c’était la première fois qu’ils se retrouvaient à l’hôpital de façon régulière, parfois dans des circonstances très difficiles de décès de patients, de pression émotionnelle très forte. Et la crainte qu’on peut avoir est que certains — le moins possible, mais les épidémies précédentes nous l’ont montré — aient des syndromes de stress post-traumatique qui ensuite durent longtemps, plusieurs années, touchent avant tous les soignants qui ont été confrontés à des drames directs, à des décès et des choses comme ça. Cela pourrait bien arriver à ces étudiants et c’est en partie pour cela qu’on a mis en place l’étude CONFINS et qu’on l’oriente de plus en plus vers les étudiants en santé, précisément pour identifier ce problème, regarder quels sont les marqueurs de ces étudiants et essayer de faire de la prévention très précoce.

D’un autre côté, la plupart des étudiants en santé sont protégés des conséquences de l’épidémie, dans le sens qu’ils la maîtrisent beaucoup mieux. C’est une problématique de santé, ils ont une formation leur permettant de comprendre certaines choses, ils sont capables de poser des questions à leurs enseignants qui sont également dans le domaine de la santé, et cela leur donne une meilleure maîtrise de ce qui se passe. Donc par rapport à d’autres, ils sont moins désemparés par rapport à l’épidémie. Vous voyez que c’est une situation mitigée. Il peut y avoir des étudiants qui sont à très haut risque de faire des complications psychiatriques lourdes, alors qu’ils allaient totalement bien jusque-là, et d’un autre côté, il y en a pas mal qui se retrouvent dans l’action en maîtrisant une partie des connaissances, et cela les protège.

Suicides des étudiants : quels chiffrent ?

Eric Henry Avez-vous des chiffres (officiels, officieux) sur le suicide des étudiants ? Est-ce qu’on peut parler de cette thématique ? Moi, je suis fils de suicidé, j’ai été formé par Jean-Louis Terra à la prévention du risque suicidaire, c’est mon dada. J’aimerais bien qu’en France, le suicide soit diminué de façon drastique et j’estime qu’il n’y a pas grand-chose qui a été fait de façon active. C’est-à-dire on a beaucoup d’idées… mais on a vu, en médecine, dans les six dernières années, plusieurs suicides d’étudiants à Bordeaux, à Marseille, à Grenoble, à Montpellier, à Toulouse, on en a partout. C’était des étudiants en médecine. On les voyait parce que c’est quand même fou qu’un étudiant en médecine finisse par se suicider. Est-ce que dans les autres catégories d’étudiants on a aussi ce même péril ? Donnez-nous quelques chiffres, si vous en avez, pour qu’on puisse voir que c’est quand même notre jeunesse — parce qu’il faut rappeler qu’ils ont 20-25 ans — qui s’en va et qu’on a laissé filer, avec tout l’investissement qu’on a mis dessus et tout l’investissement qu’on perdra, de cette intelligence sur laquelle on avait misé, et qu’on a raté parce qu’on n’a pas mis les moyens, au moment où il fallait, ne pas les lâcher.

Christophe Tzourio — D’une façon générale, le suicide est très compliqué à mesurer dans la population. On le mesure souvent a posteriori, puisque les suicides sont déclarés dans le cadre de bases de données — la base CépiDc — et que cela met plusieurs mois de validation. D’autre part, la plupart des suicidés — je ne parle pas des étudiants nécessairement — sont passé à l’acte chez eux, dans un contexte où l’institution n’est pas du tout au courant. Donc ce dont on a entendu parler dans les médias, se sont les étudiants qui se sont suicidés sur le campus. Mais actuellement, ils sont pratiquement majoritairement chez eux et donc s’il y a des suicides, on ne le sait pas, l’institution ne le sait pas. Ce qu’on mesure, par contre, dans nos études, c’est une étape intermédiaire qu’on appelle les pensées suicidaires sévères, c’est-à-dire quand l’étudiant pense au suicide, le conceptualise, a des pensées fréquentes. Et ce que nous avons mesuré dans l’étude CONFINS, c’est que dans la semaine précédente, 12 % des étudiants avaient ces pensées suicidaires importantes, ce sont des chiffres littéralement affolants. On espère bien que tous ne vont pas se transformer en acte, mais cela montre bien le désarroi extrêmement important des étudiants.

 
L’étude CONFINS montre que dans la semaine précédente, 12% des étudiants avaient ces pensées suicidaires importantes, ce sont des chiffres littéralement affolants. Pr Christophe Tzourio
 

Mais je vous rejoins totalement — le suicide est une préoccupation pour l’ensemble de cette société. Un peu plus pour ceux qui vont mal actuellement, et les étudiants en font partie. Et ce qui est tout à fait regrettable, c’est que c’est quelque chose dont on parle peu et la plupart des personnes ont des idées très fausses sur les conduites à tenir : « on me parle du suicide, c’est probablement un chantage… » etc. La première étape, pour nous, est donc d’augmenter le niveau de connaissance sur le suicide, de tous et des étudiants en particulier. On a un certain nombre de dispositifs. On a pris les outils qu’ils aiment bien : par exemple on a fait une minisérie sur le suicide. On passe par les réseaux sociaux et on essaye d’en parler directement parce que ce n’est pas quelque chose qu’il faut cacher. Et si on veut faire de la prévention, il faut bien sûr savoir à peu près ce qu’il faut faire quand on a des signaux inquiétants.

Conclusion

Eric Henry Merci. Je crois qu’on a fait le tour. On a cité le mot suicide moult fois alors qu’il y a encore 10 ans tout le monde disait « idées noires », on avait honte d’utiliser ce mot-là. Je pense que la honte est partie. Maintenant, il faut qu’on en parle et qu’on le pose sur la table pour qu’on en sauve maximum. Mais pour l’instant les étudiants vont globalement bien, ne soyons pas nous-mêmes stressants. Et surtout, on a bien vu qu’on avait énormément de moyens à mettre en place et des projets à monter en commun. Donc je vous tends la main, Dr Tzourio, nous sommes prêts à travailler avec l’Aquitaine — qui parle anglais parce que je rappelle qu’un jour elle a été anglaise, c’est peut-être pour ça que vous utilisez beaucoup d’anglais. Moi, je suis breton, je suis juste en haut, on a aussi été anglais un jour, donc on peut peut-être actualiser ensemble pour monter un programme plus spécifiquement sur votre fac de Bordeaux. Si vous voulez, on peut créer un super système qu’ensuite on pourra déployer dans les autres régions. On fait des travaux en Île-de-France, ARS Grand Est, dans Bourgogne Franche-Comté, on est en Bretagne aussi. En Bretagne, on veut monter le réseau régional du risque psychosocial breton, qui prendrait en charge des gens de Bretagne qui ne vont pas bien, c'est très identifié, très proche, loco-local… voilà des idées.

Je vous remercie d’avoir gentiment répondu à l’intervieweur qui est né devant vous ce soir, et on se reverra un peu plus loin sur la plateforme que Medscape voudra bien nous fournir. Merci et à bientôt.

 

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