POINT DE VUE

Limiter le sel pour abaisser la PA et le risque CV : une hypothèse débattue

Pr Ph Gabriel Steg

Auteurs et déclarations

26 janvier 2021

Le blog du Pr Gabriel Steg – Cardiologue

TRANSCRIPTION

Gabriel Steg — Bonjour. Aujourd’hui je voudrais vous parler de régime sans sel. Régime sans sel, hypertension artérielle et risque cardiovasculaire. La plupart des recommandations sur l’hypertension artérielle comportent une recommandation de restriction de la consommation de sodium – basse, inférieure à 2,3 g par jour, c’est-à-dire 100 mmol, c’est-à-dire environ 5,8 g de sel par jour. Et l’hypothèse sous-jacente, c’est que la réduction de consommation de sel en dessous de cette valeur va réduire la pression artérielle et va réduire le risque d’événements cardiovasculaires.

Moins de sel diminue la PA et le risque CV : vraiment ?

Pourtant, cette affirmation est très discutée. Elle fait l’objet d’un vif débat dans un article de revue très complet paru dans l’European Journal il y a quelques semaines, en raison de trois problèmes.

Le premier, c’est que les études qui ont corrélé la consommation de sel et le devenir cardiovasculaire sont difficiles à mener à grande échelle, parce qu’il est difficile de mesurer précisément la consommation de sodium de façon prolongée dans une grande population. Donc souvent, ce qu’on fait, c’est qu’on fait des échantillons des urines du matin et, si on veut faire un recueil exhaustif, on peut le faire sur un échantillon de patients ou de sujets limité, mais le faire à très, très grande échelle, en population générale, c’est compliqué. Et, donc, les corrélations entre régime alimentaire, consommation de sodium ou de sel et pression artérielle, d’une part, surtout événements cardiovasculaires, qui sont beaucoup plus rares et qui nécessitent, donc, de grandes populations, sont incertaines.

Deuxième problème, il est en réalité difficile de réduire la consommation de sodium en dessous de 2,3 g par jour et on n’a pas de moyen simple d’y arriver, il n’y a pas de conseils alimentaires simples. Se borner à supprimer l’ajout de sel alimentaire aux aliments pendant la cuisson ou à table n’est souvent pas suffisant pour atteindre un niveau aussi bas. Les rares études où on a pu arriver à des niveaux de consommation inférieurs à 2,3 g par jour de sodium sont des études de petite taille et à court terme où l’alimentation était contrôlée. C’est-à-dire qu’on fournissait aux volontaires de l’essai les repas matin, midi et soir, pendant 30 jours.

Enfin et surtout, les preuves que la réduction de la consommation de sodium en dessous de 2,3 g par jour réduit réellement le risque d’événements cardiovasculaires sont manquantes et, même, certains argumentent qu’en dessous de cette valeur, le risque d’événements cardiovasculaires pourrait remonter.

Que sait-on de la consommation de sodium et de sel ?

Eh bien, nous savons que nous consommons, dans la population mondiale, essentiellement entre 2,3 et 4,6 g de sodium, par jour. On sait que dans les pays occidentaux, ça peut être plus. Et en Asie, c’est souvent nettement plus élevé. Il est très vraisemblable qu’une consommation de plus de 4,6 g par jour de sodium est associée à la fois à une pression artérielle plus élevée et à un risque cardiovasculaire plus élevé.

Néanmoins, cette relation est peut-être en partie confondue par le fait que le sel est souvent largement présent dans les aliments transformés, qui sont riches en sel, mais de mauvaise qualité nutritive, et, donc, une partie de l’explication du surrisque cardiovasculaire d’une alimentation riche en sel pourrait être liée à ce biais. Il faut aussi reconnaître que si les industriels rajoutent du sel aux aliments, ce n’est pas seulement parce que c’est un conservateur, mais aussi parce que les consommateurs plébiscitent les aliments riches en sel.

Pour complexifier encore les choses, l’effet du sodium sur la pression artérielle est modulé par la consommation de potassium. Et pour faire court, le sodium élève la pression artérielle alors qu’une consommation de potassium abaisse la pression artérielle, mais le problème, c’est que la consommation de sodium et potassium, elle est très corrélée. Donc c’est difficile d’avoir un régime pauvre en sodium et riche en potassium.

Enfin, la sensibilité à l’effet presseur du sel est variable d’un sujet à l’autre. Alors, qu’est-ce qu’on peut dire sur les consommations ? Eh bien, il est probable – et les travaux de l’équipe de Mente, O’Donnell et Yussuf sur plusieurs grandes cohortes, parfois très grandes cohortes, suggère que la relation entre la consommation de sodium et le risque cardiovasculaire n’est pas continûment croissante, mais qu’elle est plutôt en U, ce qui a entraîné un débat majeur sur ce qu’il faut faire sur les sujets qui ont une consommation faible.

Faut-il absolument essayer d’abaisser la consommation de sodium chez tout le monde en disant qu’il n’y a pas de valeur en dessous de laquelle ce soit dangereux ? Ou est-ce qu’il faut simplement amener ceux qui ont une consommation élevée à la modérer et laisser les autres tranquilles, sans s’acharner à baisser, peut-être inutilement, une consommation sodée qui n’est pas forcément délétère ? D’autant qu’une grande partie de la population générale se trouve dans cette zone entre 2,3 et 4,6.

Quelles leçons tirer ?

On peut conclure qu’il fait peu de doute qu’une consommation élevée supérieure à 4,6 g de sodium par jour est délétère, tant sur la pression artérielle que sur les événements cardiovasculaires, et qu’il faut éviter une consommation excessive de sodium. Il faut également — et cela va aller dans le même sens — favoriser la consommation d’aliments non transformés — certains disent qu’il faut éviter tout ce qui est sous emballage ou dans une boîte — et favoriser la consommation de potassium.

Deuxième conclusion, il n’y a probablement pas assez d’arguments pour recommander en population générale un régime très pauvre en sodium à < 2,3 g par jour. C’est à la fois difficile à atteindre et nous ne sommes pas du tout sûrs que ce soit bénéfique sur le plan des événements cardiovasculaires.

Et puis, troisième leçon, nous avons besoin d’études d’intervention de bonne qualité, d’essais prospectifs randomisés. En matière de nutrition, il y en a trop peu parce qu’ils sont très difficiles à mener. Et tant que nous n’aurons pas ces données, les recommandations concernant l’alimentation en général et en particulier la consommation de sodium seront plus fondées sur des corrélations et des opinions que sur des faits solidement établis sur le plan scientifique.

Voilà. J’espère que ça vous a intéressé et à bientôt sur MedScape.

 

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