Suicide du Pr Barrat : sa veuve demande la reconnaissance du caractère professionnel du décès

Philippe Anaton

3 décembre 2020

France – Le Pr Christophe Barrat s’est donné la mort le 3 février dernier à l’hôpital Avicenne (93) et depuis sa veuve se bat pour que le caractère professionnel de son suicide soit reconnu par les ministères de la santé et de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Reconnaitre le caractère professionnel de ce décès

Le dimanche 3 février 2019, le Pr Christophe Barrat mettait fin à ses jours en se défenestrant de son bureau situé au cinquième étage de l'hôpital Avicenne (93). Un suicide qui n'était pas sans rappeler celui du Pr Jean-Louis Megnien qui s’était jeté lui aussi de la fenêtre de son hôpital (HEGP, Paris) en 2015. Comme lors du décès brutal du Pr Megnien, le suicide du Pr Barrat avait créé une onde de choc dans la communauté médicale hospitalière. Mais, si le harcèlement a été la cause de la mort du Pr Jean-Louis Mégnien, les raisons qui ont poussé le Pr Barrat à se donner la mort sont plus difficiles à établir. Pour la direction de l'hôpital Avicenne, le cancer qui rongeait ce professeur en chirurgie bariatrique a entrainé chez lui une dépression, puis son suicide. Pour les représentants du personnel, en revanche, les conditions et l’ambiance de travail extrêmement délétères dans lesquelles a exercé Pr Barrat sont à l'origine de son geste fatal.

Depuis plus d'un an, sa veuve se bat pour que la direction de l'hôpital Avicenne reconnaisse ses torts et requalifie ce suicide en accident de travail. À cette fin, son avocat, Maître Graeffly, a fait parvenir le 23 octobre dernier un recours gracieux auprès des ministère de la santé et de l’Enseignement supérieur, pour que le caractère professionnel de ce décès soit enfin reconnu. Dans un mémoire de 41 pages, que Medscape a pu consulter, l’avocat de la veuve déploie son argumentaire.

Fusion des services en 2014

Chef de service en chirurgie digestive à l'hôpital Jean Verdier (93), le Pr Barrat a été invité en 2014 à fusionner son service avec celui de l'hôpital Avicenne, dirigé par le Pr Philippe Wind. Le Pr Barrat était nommé chef de pôle de la nouvelle unité tandis que le Pr Wind héritait du titre de chef de service. Mais cette fusion ne s'est pas déroulée de manière heureuse. Dès leur arrivée, le Pr Barrat et son équipe ont été logés dans des préfabriqués Algeco à l'hôpital Avicenne en 2015. S’ensuit une série de vexations et de mésententes, au point qu’« en décembre 2016, le Professeur Barrat a démissionné de ses fonctions de Chef de Pôle, au profit du Professeur Wind, lequel cumulait désormais cette chefferie de Pôle avec celle de Service ».

Nombre de chirurgiens divisé par deux

L'accueil des patients, selon le mémoire rédigé par Maitre Graeffly, se détériore. Entre 2015 et 2019, le nombre de chirurgiens est divisé par deux, passant de sept à quatre. Au cours du mois de décembre 2018, les infirmières Ibode du service de chirurgie bariatrique décident d'un mouvement de grève, pour dénoncer les mauvaises conditions de travail. En décembre de la même année, un rapport faisait état d'un conflit latent entre les professeurs Wind et Barrat, à l'origine de la dégradation des conditions de travail du service. Ce rapport proposait pour mettre fin à cette situation, quatre solutions : couper le service en deux, nommer un autre chef de service, réaliser le retour du Pr Barrat à Jean Verdier, ou lui proposer d'attendre deux ans avant de faire une demande de chefferie.

En novembre 2017, le professeur Barrat faisait un infarctus dû "au stress professionnel", tandis qu'on lui découvrait une tumeur rare de la parotide en juillet 2018. De fait, le Pr Barrat a débuté une chimiothérapie en décembre 2018 tout en poursuivant ses activités professionnelles.

Divulgation du cancer du Pr Barrat

Suite au suicide du Pr Barrat le 3 février 2019, la direction décidait de révéler, par communiqué, la maladie dont il était atteint, qui aurait été à l'origine de son geste fatal. « Les révélations réitérées de la maladie dont était atteint le Professeur Barrat n’ont guère manqué de provoquer une très vive et unanime émotion de la profession médicale, ainsi que de ses représentants syndicaux », rappelle l'avocat de sa veuve. En mars 2019, l'université Paris XIII, qui gère la carrière du Pr Barrat, refuse la reconnaissance d'accident de service, arguant du fait que le Pr Barrat s'est suicidé un dimanche alors que le professeur n'était ni de garde ni de service. Depuis, l'avocat de la veuve du professeur Barrat a déposé plainte pour violation du secret médical devant le tribunal administratif de Montreuil, ainsi que le parquet de Bobigny à la fin de l'année 2019, contre la direction de l'hôpital Avicenne, qui avait divulgué par communiqué la maladie dont était victime le Pr Barrat.

Suicide en tenue de chirurgien

Surtout, l'avocat conteste que, le jour de son suicide, le Pr Barrat ne travaillait pas. Selon lui, le chirurgien digestif devait ce jour-là aux environs de 16 heures rendre des visites médicales à des patients hospitalisés. Qui plus est, le Pr Barrat avait enfilé sa blouse et ses sabots juste avant de se suicider, alors qu'il n'avait aucune opération de prévu. Ce qui serait, selon l'avocat de la veuve du professeur, une manière de lier son suicide à ses conditions de travail. « Quoi qu’il en soit, en choisissant de se défenestrer de son bureau, après avoir revêtu sa tenue complète de chirurgien, le Pr Barrat a voulu souligner le caractère professionnel de sa mort brutale », analyse Maître Graeffly. Qui recueille par ailleurs de nombreux témoignages de collègues et de proches du Pr Barrat, qui font état de la détérioration de son état psychique causée par les conditions de travail qu'on lui impose : « Je n’ai qu’un facteur de risque : Avicenne !!!! », a-t-il écrit à l'un de ses collègues par SMS. Maitre Graeffly conclut son mémoire en demandant de reconnaitre « l'imputabilité au service et par suite le caractère professionnel du suicide du Professeur Christophe BARRAT survenu le dimanche 3 février 2019, et d’en tirer l’intégralité des conséquences administratives et financières légales au bénéfice de cette veuve ainsi que de ces orphelins ».

Réponse attendue avant le 26 décembre

Contacté par Medscape, Maitre Graeffly nous a indiqué que les ministères avaient jusqu'au 26 décembre prochains pour répondre à ce recours gracieux. Sans réponse des ministères, il faudra considérer que cette demande a fait l'objet d'un rejet implicite. « Le ministère nous a par ailleurs indiqué que l'université Paris 13 avait décidé de rejeter l'imputabilité du décès du professeur Barrat, par un arrêté publié le 20 février dernier, dont nous n'avons pas eu connaissance. De toute manière notre recours est adressé aux ministères et non à l'université Paris 13. J'ai tout de même décidé d'attaquer cet arrêté devant le tribunal administratif. »

En l'absence de réponse des ministères de la santé ainsi que de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, Maitre Graeffly et sa cliente décideront d'attaquer la décision ministérielle devant le tribunal administratif, en demandant cette fois-ci des dommages et intérêts pour préjudice moral et matériel.

 

 

 

 

 

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