Cancer : ne pas renoncer aux examens de dépistage

Valérie Devillaine

24 novembre 2020

France — Face aux conséquences de deux confinements à quelques mois d’intervalle, les autorités et professionnels de santé s’organisent pour limiter l’impact de la crise sanitaire sur le dépistage et la prise en charge des cancers. Trois d’entre eux font un état des lieux des retards liés au premier confinement et détaillent les stratégies mises en place pour minimiser voire rattraper tout nouveau délai en matière d’accès aux soins et en particulier pour les examens de dépistage.

Examens et soins : des stratégies pour les prioriser

Les études se succèdent qui ne laissent plus de doutes sur l’impact des retards diagnostics en termes de mortalité à venir (voir encadré en fin d’article). Une fatalité ? Pas si l’on en croit le Dr Jean-Baptiste Méric, directeur de pôle santé publique et soins à l’INCa, selon lequel « on a des moyens d’éviter ces retards ».

De telles stratégies sont actuellement élaborées en France au sein du groupe de pilotage « Cancer et covid-19 », créé le 5 mai. Animé par l’Institut national du cancer, il réunit les représentants cancer des ARS, les réseaux de cancérologie, les fédérations hospitalières, l’Assurance maladie, et associe également les sociétés savantes et les centres régionaux de coordination des dépistages des cancers.

« Cela a permis d’établir et de diffuser des préconisations à toute la filière, de manière à transmettre les bonnes pratiques et prioriser les examens et les soins vers ceux qui en ont besoin le plus rapidement », explique le Dr Méric.

Ainsi, les coloscopies seront réalisées en priorité pour les patients qui ont eu un test immunologique positif. Ceux qui doivent passer cet examen dans le cadre d’un suivi pourront attendre quelques jours ou semaines de plus. Si un outil de déprogrammation chirurgicale a été publié, certains établissements ont toutefois été autorisés à traiter des patients atteints de cancer, à titre exceptionnel. » Des décalages existent également pour des interventions qui ne relèvent pas d’un enjeu pronostic, comme les reconstructions mammaires ou les fermetures de stomies, mais « nous sommes en train de mettre en place un rattrapage de ces activités-là en sortie de deuxième confinement », explique encore le Dr Méric.

 
On a des moyens d’éviter ces retards. Dr Jean-Baptiste Méric
 

Dépistages : des interruptions mais rattrapage possible

Côté dépistage, des retards importants sont toutefois bien observés en France.

Selon le Dr Méric, on a observé une baisse importante des dépistages pendant le premier confinement de façon brève pour certaines régions, jusqu’à 90 % pour le cancer colorectal, puis une remontée en juin, et quasiment un retour à la normale en juillet, mais pas au-delà, ce qui signifie qu’il y a « des gens qui ne sont pas revenus vers les soins. Il est important de dire qu’il n’y a pas de risque, que le dépistage est possible, qu’on peut aussi faire une téléconsultation pour savoir si on est éligible sans se déplacer. »

 
Il est important de dire qu’il n’y a pas de risque, que le dépistage est possible. Dr Jean-Baptiste Méric
 

De son côté, le centre régional de coordination des dépistages de cancer de Nouvelle-Aquitaine (CRCDC-NA) a fait ses calculs : « le premier confinement a provoqué́ l’annulation et le report de 27 % des mammographies, soit 47 650 examens en moins et également une diminution de 16%, soit 37 311 tests en moins pour le dépistage du cancer colorectal ». « Le premier confinement a entraîné un arrêt brutal des activités. Notre centre a suspendu ses envois d’invitations aux dépistages* et ses secondes lectures de mammographies pendant une dizaine de jours, le temps de se mettre en conformité », détaille le Dr Denis Smith, président du CRCDC-NA.

À noter que les autres centres ont interrompu leurs activités plus ou moins longtemps, selon les régions.

Envoi des invitations : tenir compte des retards postaux

L’arrêt des envois d’invitations répondait également à l’impératif de « ne pas confronter les usagers à des injonctions paradoxales, alors que certains cabinets de radiologie avaient aussi interrompu leurs activités », ajoute le Dr Smith.

Epi-phare, organisme créé fin 2018 par l’ANSM et la Cnam pour mener des études de pharmaco-épidémiologie à partir des informations du Système National des Données de Santé (SNDS) a lui enregistré une baisse de 62 % de la délivrance de produits de préparation aux coloscopies pendant les 8 semaines du premier confinement et la première semaine post-confinement par rapport à la même période en 2018 et 2019.

La désorganisation des services postaux a également participé aux retards, dans l’acheminement des invitations, mais aussi dans les retours de prélèvements de selles pour les tests immunologiques de dépistage du cancer colorectal. Or, pour être lisibles, les échantillons doivent être traités dans les cinq jours suivant le prélèvement.

 Sur un autre aspect de la prévention, le Dr Catherine Nogues, oncogénéticienne, cheffe du département d’anticipation et de suivi des cancers à l’Institut Paoli-Calmettes de Marseille indique pour les consultations d’oncogénétique et donc pour l’identification des personnes à haut risque, elle observe depuis la fin du premier confinement un retour à la normale des activités, mais pas d’effet rebond, ce qui sous-entend qu’un certain nombre personnes ne sont pas venues consulter.

Une situation inégale d’un centre à l’autre

Si toute la filière est désormais à nouveau en mesure de recevoir les patients, dépister, réaliser les soins et traitements nécessaires, « certains blocs opératoires restent fermés quand les personnels de réanimation ont été affectés à des services covid », rapporte encore le Dr Denis Smith.

« Ce n’est pas le cas dans les centres spécialisés de lutte contre le cancer, qui ne sont pas, pour la plupart, confrontés à ces transferts de personnels », décrit le Dr Nogues. Toutefois, « le suivi des personnes à très haut risque de cancer a pris du retard comme les autres lors de la première crise.

La plupart des services, dans les centres dédiés à la cancérologie, avaient mis de côté le dépistage des cancers tant pour le sein que pour le côlon, pour ne pas prendre le risque de mettre des patients Covid-19 au contact de malades du cancer à risque de faire des formes graves. Les chirurgies préventives des cancers du sein et de l’ovaire ont également été reportées. Mais la situation dure et on voit maintenant les choses différemment. Il faut reprendre le dépistage ou les mesures de prévention spécifiques. 

De leur côté, les centres de coordination des dépistages, en lien avec leur agence régionale de santé (ARS), adaptent l’envoi des invitations en fonction du contexte sanitaire régional et de la disponibilité des professionnels et établissements de santé de la région, indique l’INCa dans un questions-réponses actualisé le 9 novembre.

Dépistage : faire revenir les usagers

Lors de ce reconfinement, toutes les activités de dépistage ont été maintenues, mais « nous avons à nouveau cette impression que les gens ne prennent pas les rendez-vous », note le Dr Smith. C’est pourquoi les autorités sanitaires multiplient les messages. Les organisations professionnelles comme les sociétés françaises de sénologie et de radiologie engageaient ainsi à la reprise des activités de dépistage et de diagnostic du cancer du sein dès le 11 mai. Ce 16 novembre, le ministère de la santé, l’Assurance maladie et Santé publique France relançaient la campagne média, déjà diffusée en mai, sur le thème « Coronavirus, pendant l’épidémie, continuez de vous faire soigner » qui mentionne précisément de ne pas reporter les examens prescrits.

 
Nous avons à nouveau cette impression que les gens ne prennent pas les rendez-vous. Dr Denis Smith
 

Pour faire revenir les usagers, la Cnam a également réduit ses délais entre les premières invitations aux dépistages et les relances adressées aux personnes qui n’ont pas répondu au premier courrier. Elle expérimentait déjà aussi, avant l’épidémie de Covid-19, des stratégies d’envoi direct à domicile des kits de tests immunologiques, afin d’augmenter l’efficacité du dépistage organisé du cancer colorectal qui plafonne autour de 30 % de participation.

« Les personnes inquiètes ne doivent pas hésiter à nous contacter, à contacter le service qui les suit ou le réseau régional de suivi des personnes prédisposées génétiquement. Il ne faut pas entretenir des craintes exagérées pour quelques semaines de retard sur un dépistage, mais si des personnes identifiées comme “à haut risque” avaient déjà du retard dans leur suivi, on peut les prioriser. De leur côté, les médecins ne doivent pas hésiter à faire un examen clinique des seins supplémentaire, en attendant que leur patiente fasse l’IRM mammaire et une mammographie. C’est également valable pour toutes des femmes attendant leur rendez-vous de mammographie. Ce serait dommage de passer à côté d’une tumeur palpable... », indique de son côté le Dr Catherine Nogues.

Si des personnes identifiées comme “à haut risque” avaient déjà du retard dans leur suivi, on peut les prioriser Dr Catherine Nogues

Des conséquences sur la mortalité

Une étude récente menée au Royaume-Uni et publiée dans The Lancet Oncology prédit que, pour quatre types de cancers courants (cancer du sein, de l'intestin, du poumon et de l'œsophage), les retards de diagnostic dus à la pandémie de Covid-19 entraîneront environ 3 500 décès par cancer évitables, ce qui équivaut à 60 000 années de vie perdues, compte tenu de l’âge relativement jeune de nombreux malades du cancer [1].

Des chercheurs canadiens et anglais ont quant à eux conduit une méta-analyse sur les conséquences des délais entre diagnostic et instauration du traitement. Ils ont collecté les données de 34 études publiées entre le 1er janvier 2000 et le 10 avril 2020 – donc indépendamment de la pandémie de covid-19 – portant sur 17 indications, et incluant un total de près d’1,3 million de patients[2]. Leurs résultats montrent qu’un retard de quatre semaines sur ce laps de temps entre diagnostic et instauration des traitements a un impact significatif en termes de mortalité pour sept types de cancer étudiés (vessie, sein, côlon, rectum, poumon, col de l'utérus, et tête et cou). Ainsi pour toute augmentation de quatre semaines entre diagnostic et traitement, le surrisque de mortalité s’élèverait à 6-8 % avant une chirurgie, varierait entre 1 et 28 % dans l’attente d’un traitement systémique et entre 9 et 23 % pour une radiothérapie.

* pour les dépistages organisés des cancers du sein, colorectal et du col de l’utérus.

 

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