COVID-19 : la réalité de la réanimation par ceux qui la font

Marine Cygler

18 novembre 2020

France – Ils se sont tus jusqu'à présent, mais sont en première ligne pour la prise charge des patients atteints par une forme sévère de Covid, et constatent ces dernières semaines un afflux de malades qui les inquiètent. Ils assistent aussi aux sorties médiatiques de personnalités publiques, médecins mais aussi comédiens, hommes et femmes politiques..., qui diffusent auprès de la population des arguments générant beaucoup de confusion dans l’esprit des gens, certains reprenant même des thèses complotistes (voir encadré). C’est pourquoi, anesthésistes réanimateurs ont décidé de réagir par l’intermédiaire de leur Conseil National Professionnel et de l'ensemble de ses composantes* [1].

Interrogés par Medscape édition française, deux d’entre eux, le Dr Franck Verdonk (anesthésiste réanimateur, Hôpital Saint-Antoine, Paris), vice-Président du CNP Anesthésie-Réanimation, et le Pr Marc Leone (chef de service d'anesthésie réanimation, Hôpital Nord, Marseille) s’expriment sur notre site. Leur but : rappeler la réalité du terrain et « éclaircir le contexte dans lequel s'inscrit cette pandémie », « loin de toute idéologie » précisent-ils.

« Loin de toute idéologie »

« Notre idée était de factualiser les choses, chiffres à l'appui. C'est difficile d'entendre des propos totalement faux, par exemple sur la mortalité du Covid, dans les médias. De même qu'on ne peut plus laisser des gens utiliser des arguments médicaux contre le confinement », explique le Dr Franck Verdonk. « La mortalité est relativement faible (1,2%) mais la diffusion du virus est si importante que si on laisse faire, c'est l'explosion du système de santé », précise-t-il.

Il insiste sur le fait que la situation est grave. « Il faut arrêter de dédramatiser une situation dramatique » lance-t-il.

C'est difficile d'entendre des propos totalement faux Dr Franck Verdonk

Pour les anesthésistes réanimateurs, trois points fondamentaux sont à garder en tête pour comprendre la situation sur le terrain :

  1. les services de réanimation sont sous tension ;

  2. les déprogrammations chirurgicales sont devenues nécessaires ;

  3. l'hospitalisation ne concerne pas que les personnes âgées.

Des services sous tension

« Actuellement, plus de 4500 patients Covid + sont hospitalisés en réa sur notre territoire sur les 7600 lits potentiels » indiquait le Dr Frank Verdonck jeudi 12 novembre. Les chiffres ont évolué depuis mais la démonstration est toujours valable.

« On peut donc penser qu'il reste 3000 lits et que la situation est tenable. Sauf qu'il n'y a jamais de lit vide en réa» poursuit-il. « Je m'explique : hors période Covid, 85 à 87 % des lits de réanimation sont occupés en permanence. » Autrement dit, les 4500 hospitalisations en réa pour Covid + se sont ajoutées aux patients habituellement pris en charge (complications post-opératoires, traumatismes graves, urgences cardiaques, neurologiques...). « Au final, il y a une surcharge de 60 % d'un système déjà saturé ».

A la différence de la première vague où certaines régions avaient été relativement épargnées par le virus, la pandémie touche aujourd'hui toute la France. « A Marseille, la situation s'est stabilisée depuis dix jours, c'est l'effet du couvre-feu puis du confinement. Mais après avoir reçu des patients du Vaucluse, nous nous occupons maintenant de patients venus des Alpes » témoigne le Pr Marc Leone.

Des déprogrammations massives à contrecœur

Au printemps dernier, l'ensemble des hôpitaux français avait dû annuler les interventions non-urgentes afin de consacrer un maximum d'activités de soins à la lutte contre le Covid. Une déprogrammation globale des interventions médicales et chirurgicales qui aura des conséquences en termes de morbidité et de mortalité qu'on ne mesure pas encore.

Jusqu'à récemment, les déprogrammations se faisaient au compte-goutte. « Il y a eu une vraie démarche de notre spécialité pour ne pas procéder à des déprogrammations brutales. Et ce d'autant qu'on n'a pas récupéré le retard des 1,1millions de chirurgies déprogrammées » indique le Dr Verdonk.

Mais la nouvelle vague impose de nouveau d'y avoir recours. Un des leviers pour augmenter la capacité des réanimations est de transformer des lits de service de chirurgie en lits de réa. « Il y a aussi l'aspect humain. On doit recourir aux personnels médicaux des blocs opératoires qui ont la double compétence d'anesthésie et de réanimation » explique le Dr Verdonk. 

Une maladie qui peut être grave chez les jeunes aussi

Enfin, les anesthésistes réanimateurs veulent aussi opposer à l'idée reçue que la sévérité du Covid ne concernerait que les plus âgés. Souvent, les messages médiatiques minimisent le risque d'être hospitalisé en réanimation pour les patients jeunes. Frank Verdonck rappelle qu'au cours de la première vague, 1500 personnes de moins de 60 ans sont décédées du Covid et aujourd’hui, 30 % des patients en réanimation ont moins de 60 ans.

« Le portrait-robot d’un patient en réanimation, c'est un homme âgé entre 62 et 65 ans, avec un surpoids de 5 à 10 kg par rapport à son poids idéal, un peu d'HTA ou de diabète » explique le Pr Leone qui souligne qu'il s'agit de patients moins comorbides que le pool habituel de patients réanimatoires. Dans son service, le Covid a fait baisser la moyenne d'âge, passant de 66 ans à 62 ans.

Autre argument avancé par le Dr Verdonk pour ne pas minimiser la contamination chez les jeunes : les conséquences à long terme. « Dire que l'infection au coronavirus n'est pas grave, c'est un mensonge car on n'en sait rien. On ne connaît pas les conséquences à long terme du Covid. Etant donné le tropisme neurologique, on peut se demander si dans quelques années on n’observera pas des pathologies neurologiques que l’on pourra considérer comme des séquelles de Covid. »

Dire que l'infection au coronavirus n'est pas grave, c'est un mensonge car on n'en sait rien. On ne connaît pas les conséquences à long terme du Covid Dr Verdonk

S'appuyant sur ces trois points fondamentaux, les anesthésistes réanimateurs concluent que « la réanimation, mise en exergue par nombre d'experts, ne doit jamais être perçue comme une solution de premier recours ; il faut sans hésitation privilégier la prévention et donc respecter les mesures barrières ».

« Passer quinze jours ou trois semaines en réanimation, c'est très lourd. Les séquelles sont très fréquentes et très lourdes », rappelle le Pr Leone.

Démêler le vrai du faux

Précisons que le communiqué de l’ensemble des anesthésistes-réanimateurs français, publics et libéraux, par l’intermédiaire de leur Conseil National Professionnel (CNP) a été publié le 9 novembre, soit avant la sortie le week-end dernier du documentaire très controversé « Hold-up ». Conscients « des interventions publiques de personnalités générant beaucoup de confusion parmi nos concitoyens », les anesthésistes réanimateurs ont tenu à apporter leur vérité sur des points précis comme notamment l’occupation des lits en réa. Les propos qui sèment la confusion et auxquels ils font référence sont ceux de personnages publics ou non se positionnant généralement contre les décisions de santé publique et la stratégie gouvernementale menée depuis le début de la pandémie [2,3,4]. Nous rapportons ici leurs principaux arguments pour une meilleure compréhension. Le premier est de contester les chiffres officiels, en particulier ceux d’hospitalisation et de la mortalité par Covid, en arguant que le gouvernement fait preuve de « manipulation ». Une vidéo devenue virale « révélait » ainsi le 28 octobre que les hôpitaux « ne sont pas débordés » et prétendait dénoncer une « supercherie » [2]. Un autre de ses arguments consiste à nier l’existence d’une « seconde vague – une aberration épidémiologique », et à critiquer la décision de confiner la population sous prétexte que « l’espoir de faire disparaitre le virus en réduisant la vie sociale à zéro est une illusion » [3]. Selon ces auteurs, le confinement actuel créerait plus de problème qu’il n’en résout, augmentant les inégalités sociales et les troubles psychologiques [3,4]. « Moins de 1% de la population est […] « à risque » et c’est uniquement elle qu’il faut protéger », écrivent-ils [3]. SL

 

*Ses différentes composantes sont : le Collège National des Enseignants d'Anesthésie-Réanimation, la Société Française d'Anesthésie-Réanimation, le Syndicat National des Anesthésistes-Réanimateurs de France, le Syndicat National des Jeunes Anesthésistes-Réanimateurs, le Syndicat National des Praticiens Hospitaliers Anesthésistes-Réanimateurs Elargi, Syndicat des Médecins Anesthésistes-Réanimateurs non universitaires.

 

 

 

 

 

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