Pénuries de médicaments : l’UFC-Que Choisir pointe la responsabilité des laboratoires, qui répliquent

Stéphanie Lavaud

Auteurs et déclarations

13 novembre 2020

France – Dans sa dernière enquête, l’UFC-Que Choisir s’attaque aux pénuries de médicaments, dénonçant le manque de volonté des laboratoires à résoudre ce phénomène d’ampleur ainsi le manque de réactivité des pouvoirs publics [1]. Elle fait par ailleurs des propositions pour pallier cette situation (voir encadré). La réponse des industriels du médicament ne s’est pas fait attendre. Ces derniers ont répliqué, via le Leem, de façon virulente et point par point aux arguments de l’UFC-Que Choisir, qualifiant de « désinformation » les propos tenus par l’association de consommateurs [2]. Moins visés, les génériqueurs du GEMME ont réagi, pour leur part, de façon beaucoup plus modérée [3].

Aura-t-on de l’Augmentin injectable cet hiver ?

Ce n’est pas une nouveauté que de le dire, encore marginales au cours des années 2000, le nombre de pénuries de médicaments a subi une forte croissance au début de cette décennie et a pris de l’ampleur au cours des dernières années, Medscape s’en est d’ailleurs fait l’écho à de multiples reprises. Et la crise sanitaire de cette année n’a rien arrangé. Dans un post sur Facebook, mis en ligne le 7 aout dernier, le collectif Santé en danger créé par un anesthésiste-réanimateur d’Henin-Beaumont (62) demandait : « Ruptures de médicaments en France, rupture d’approvisionnement de matériels de protection, On aura l’Augmentin injectable cet hiver ou pas les gars ? Mais on demande juste, tous les pays sont concernés ? Ou juste la France ? ». L’Agence nationale du médicament prévoit d’ailleurs 2400 ruptures pour 2020, soit six fois plus qu’en 2016, remarque l’UFC-Que Choisir [1].

Pour l’association de consommateurs, cette situation est d’autant plus alarmante que les médicaments déclarés en pénurie par les laboratoires partagent tous une caractéristique primordiale : « il s’agit de médicaments d’intérêt thérapeutique majeur (MITM) ». Autre point commun : « les médicaments qui font l’objet de tensions d’approvisionnement ne sont pas les molécules récentes vendues à prix d’or. Au contraire, le portrait-robot d’un médicament en pénurie est celui d’un produit ancien (75 % sont commercialisés depuis plus de 20 ans) et vendu peu cher (3/4 coûtent moins de 25 euros, et même 1/4 moins de 4 euros) ».

Industriels et pouvoirs publics dans le viseur

A cette situation de rupture, l’Union de consommateurs pointe du doigt deux coupables. D’abord, les industriels du médicament qui « semblent donc bien faire le choix de sécuriser l’approvisionnement des médicaments rentables, au détriment des plus anciens, pourtant toujours indispensables aux usagers ». Sans oublier que les laboratoires pharmaceutiques ont fait le choix de l’externalisation – avec le chiffre désormais bien connu de 80 % du volume de principes actifs fabriqué en dehors de l’Union européenne – mais aussi celui de la production en flux tendu qui fragilise tout le système en cas de fluctuations importantes de la demande.

Autre acteur dans le viseur de l’UFC-Que Choisir, les Pouvoirs publics, dont les solutions au phénomène des pénuries sont jugées inadaptées – ne s’attaquant pas à l’origine du problème – et lacunaires. Quant aux sanctions quand elles appliquent – deux seulement contre des laboratoires en 2019 –, elles sont qualifiées d’anecdotiques tant les montants sont ridiculement faibles : 830 € et 5807 € pour les cas donnés en exemple.

Le Leem se rebiffe

Les industriels du médicament n’ont, bien sûr, pas manqué de réagir. Au travers d’un communiqué virulent intitulé « Stop à la désinformation », le Leem – qui regroupe nombre d’entre eux – dénonce, lui, des contre-vérités dans les propos de l’UFC-Que Choisir et a tenu à répondre point par point.

Pour ce qui est du nombre de ruptures de stocks et pénurie, le Leem tient à préciser que « sur les 1 504 signalements recensés en 2019 », environ un tiers ont pu être résolus par « des mesures de gestion des situations de tension entre l’ANSM et les entreprises (contingentement, importations à partir d’autres pays…) ».

Pour ce qui est de leur responsabilité dans ses pénuries, les industriels la reconnaissent « en partie » mais ne veulent pas porter seuls le chapeau en évoquant un « phénomène mutifactoriel dans lequel les entreprises portent une responsabilité partagée avec l’ensemble des acteurs de la chaîne du médicament ».

Pour ce qui est de l’accusation de favoriser les produits innovants et chers aux dépends des MITM, le Leem argue que « les entreprises qui fabriquent les produits les plus anciens ne sont souvent pas les mêmes que celles qui découvrent et fabriquent les médicaments les plus innovants ».

Quant à la mise en place d’un principe de constitution de stocks de sécurité de quatre mois pour tous les MITM préconisé par l’UFC-Que Choisir, le Leem le juge « irréaliste sur le plan industriel compte tenu du nombre de spécialités concernées et des normes de qualité associées à la gestion de ces stocks » et conclut fermement : « elle ne répond pas à la situation », lui préférant d’autres propositions.

Du côté des génériqueurs regroupés au sein du GEMME, qui ont, eux aussi, tenu à s’exprimer le ton est beaucoup moins belliqueux, voir compréhensif [3]. Ces autres industriels du médicament reconnaissent, pour leur part, que le problème des ruptures de stock est connu et disent qu’ils « savent qu’elles constituent, à juste titre, une forte source d’inquiétude pour les patients, notamment les patients atteints de pathologies chroniques ».

Tout en admettant « qu’il existe une tension sur certains produits », l’association de génériqueurs considère que dans le contexte exceptionnel de 2020 où la demande de certains médicaments « a été multipliée par 202 alors que la production a été arrêtée sur certains sites », « il n’y a pas eu de rupture constatée et l’industrie a pu continuer à approvisionner aussi bien la ville que l’hôpital » et s’en félicite. Elle rappelle par ailleurs, elle aussi, les propositions qu’elle a faites afin d’améliorer l’approvisionnement de la France en médicaments essentiels.

L’UFC-Que Choisir demande :

  • L’obligation pour les laboratoires de constituer des stocks suffisants pour répondre aux besoins des usagers du système de santé pour l’ensemble des médicaments d’intérêt thérapeutique majeur ;

  • Le renforcement, dans la loi et dans les faits, des sanctions envers les laboratoires négligents dans leur gestion de l’approvisionnement du marché français ;

  • Que, si des relocalisations devaient être entreprises grâce à des financements publics, celles-ci ne concernent que des médicaments d’intérêt thérapeutique majeur (MITM), et prioritairement les plus anciens et concernés par des pénuries récurrentes ;

  • Le développement d’une production publique de médicaments, à même d’assurer la fabrication continue de ceux délaissés par les laboratoires.

 

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