COVID-19 : face à la gestion de la crise, les points de vue des médecins divergent

Stéphanie Lavaud

5 octobre 2020

France – Alors qu’une deuxième vague de contaminations frappe la France, bien que pour l’instant moins brutale que celle du printemps, et que le ministre de la Santé est sur le point d’annoncer de nouvelles mesures restrictives, des voix discordantes se font entendre dans le corps médical quant à la gestion de la crise.  Ainsi, en l’espace de quelques jours, on a pu lire ça et là des professeurs de médecine exposer leurs positions, parfois diamétralement opposées, dans différentes tribunes. Si les questions du port du masque – du moins en intérieur – et de l’utilisation du gel hydro-alcoolique semblent faire consensus, en revanche la conception même de ce qu’est une épidémie, de la communication auprès du public et du niveau de renforcement des mesures de restriction dans l’espace public suscitent des réflexions vives et diverses.

De la dénonciation d’une prudence excessive de la part des autorités à l’exigence de mesures plus drastiques, en passant par la critique d’une communication anxiogène, les points de vue sur une même crise sanitaire se confrontent.  Symptomatiques de différents courants de pensée existants au sein de la communauté médicale, nous livrons des extraits de trois d’entre eux, sans autre commentaire. Ces propos soulèvent des questions de fond sur la liberté, la responsabilité individuelle et collective et l’application du principe de précaution pour soi-même et pour les autres.

Nous avons demandé au philosophe Jérôme Lèbre de donner son éclairage sur toutes ces questions. Lire ici son point de vue : « La liberté d’expression n’a jamais contaminé personne »

Prudence excessive de la part des autorités

Ainsi, dans une tribune intitulée « Covid-19 : acceptons de prendre le risque raisonnable d'être contaminé », le Pr Alexandre Carpentier dénonce une prudence excessive de la part des autorités. Dans Les Echos du 23 septembre, ce chef de service de neurochirurgie à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière appelle à « mettre fin à cette médecine sanitaire préventive de groupe qui paralyse la France entière » [1].

« Circuler, c'est la vie d'un virus »

« La peur de la contagion immobilise... Mais est-ce bien raisonnable de la laisser asphyxier notre pays ? » écrit Alexandre Carpentier dans le quotidien économique. Avant de poursuivre : « Un enfant qui décroche, un autoentrepreneur qui se suicide, un chef d'entreprise qui licencie ne méritent-ils pas qu'on se libère de nos excès de précaution ? ».


« Empêcher un virus de circuler est une illusion. Plus de 60 % de la population sera atteinte, quel que soit le niveau de coercition des règles sanitaires. Ce sera ainsi et ce sera la faute à personne ». 

« Chaque année, des gens meurent de la grippe, bien que vaccinés. La maîtrise d'un virus n'est donc que partielle. Elle le sera tout autant avec le prochain antidote Covid. Et rappelons aussi que 80 % des personnes emportées par les grippes saisonnières ou le Covid-19 ont plus de 75 ans : à quel âge la mort a-t-elle le droit de voler son butin sans qu'on l'impute à un autre ? ».

 « Ne parlons plus de confinement à grande échelle. Gardons nos masques et nos gels : ils nous protègent individuellement et collectivement en lissant les contaminations. Ceci évite la saturation des services de santé et, de facto, permet une meilleure prise en charge. Voilà notre responsabilité : un engagement de chacun et une responsabilité partagée ».

« Que celui qui est médicalement fragile se confine pour se préserver : son médecin traitant saura le guider ».

« Alors, acceptons le risque d'être vivants et vivons pleinement notre vie de mortels. Là seulement réside notre vraie responsabilité » concluait-il sa tribune.

Acceptons le risque d'être vivants et vivons pleinement notre vie de mortels.

Une communication trop anxiogène

Une deuxième tribune publiée le 10 septembre par 35 chercheurs, universitaires et médecins, dont Jean-François Toussaint (professeur de physiologie à l’Université de Paris) vise, quant à elle, la communication du gouvernement sur la crise du Covid, jugée trop anxiogène et qui agiterait l’épouvantail du reconfinement pour effrayer les populations) [2]. Elle tâcle également les mesures prises lors de la première vague. Dans Le Parisien, les signataires font savoir qu’ils ne veulent plus « être gouvernés par et dans la peur ».

« Si la guerre peut parfois justifier un état d'urgence et des restrictions exceptionnelles de l'Etat de droit et des libertés publiques qui fondent la démocratie et la République, ce n'est pas le cas d'une épidémie » écrivent-ils. 

 « C'est pourquoi nous appelons les autorités politiques et sanitaires françaises à cesser d'insuffler la peur à travers une communication anxiogène qui exagère systématiquement les dangers sans en expliquer les causes et les mécanismes. Il ne faut pas confondre la responsabilisation éclairée avec la culpabilisation moralisatrice, ni l'éducation citoyenne avec l'infantilisation ».

 « De même que l'imposition du port du masque dans la rue, y compris dans les régions où le virus ne circule pas, l'efficacité du confinement n'est pas démontrée scientifiquement. Ces mesures générales et uniformes, imposées sous surveillance policière, relèvent davantage d'une volonté d'afficher une posture protectrice que d'une stratégie sanitaire précise ».

« Enfin, terminent-ils, les impératifs de protection contre la contagion ne doivent pas conduire à trahir l'éthique médicale et les principes humanistes fondamentaux. Isoler les malades et protéger les personnes à risque ne veut pas dire les priver de tous droits et de toute vie sociale. Trop de personnes âgées sont décédées et se dégradent encore actuellement dans un abandon motivé par des motifs sanitaires non justifiés ».

Isoler les malades et protéger les personnes à risque ne veut pas dire les priver de tous droits et de toute vie sociale.

Agir vite et fort

Le ton dans la troisième tribune publiée ce 26 septembre dans le JDD est bien différent. Les médecins Philippe Amouyel, Luc Dauchet, Gilbert Deray, Karine Lacombe, Bruno Megarbane, Jimmy Mohamed et Christine Rouzioux, pour beaucoup en première ligne de l’épidémie dans leurs services respectifs, mettent en garde contre « une deuxième vague bien plus difficile à gérer pour les hôpitaux et les services de réanimation que la première » et appellent à mettre en place « dès ce week-end des mesures drastiques » [3]. A l’inverse des précédents, ces médecins souhaitent une application très stricte – voire un durcissement – de restrictions, en faisant peser la menace d’un reconfinement, à l’image de pays voisins qui connaissent, eux aussi, une reprise de l’épidémie.

« Toutes les estimations concordent : si nous ne mettons pas en place dès ce week-end des mesures drastiques pour ralentir la circulation du virus responsable du Covid-19, nous devrons faire face à une deuxième vague bien plus difficile à gérer pour les hôpitaux et les services de réanimation que la première, alertent les sept médecins. Sans mesure forte pour lutter contre l'épidémie, le nombre de patients admis chaque jour en réanimation dans un mois sera d'environ 650, équivalant à celui que nous avons connu au maximum de la première vague, et dépassera 1 200 mi-novembre. »

« L'Espagne, Israël, le Royaume-Uni, l'Italie ont depuis près de quinze jours déjà mis en œuvre des mesures allant pour certains jusqu'au confinement. La situation sanitaire de la France n'est pas différente de celle de ces pays. Aussi, c'est dès maintenant qu'il faut agir vite et fort. »

« Toutes les activités en tous lieux rassemblant des personnes issues de foyers différents pour lesquelles les mesures barrière ou le port du masque ne peuvent être respectés doivent être suspendues ».

« Il ne faut pas fermer les entreprises ni les lieux d'enseignement, mais y appliquer strictement les mesures barrière. Les bars et restaurants doivent respecter strictement les heures de fermeture décidées par le gouvernement et appliquer strictement les mesures barrière : le masque doit y être porté en permanence, sauf lors des consommations effectives ».

« L'application stricte de ces mesures doit se faire sans attendre et il est de notre responsabilité de tous y adhérer. Plus ces mesures seront respectées tôt, plus elles seront efficaces et plus la période d'application stricte sera courte. Appliquées dès ce week-end et maintenues pendant deux à trois semaines, ces mesures pourraient ramener le niveau de l'épidémie à celui que nous avons connu en juin dernier ».

C'est dès maintenant qu'il faut agir vite et fort.

 

Retrouvez les dernières informations sur le COVID-19 dans en le  Centre de ressource Medscape dédié au coronavirus

 

 

 

 

 

 

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