Quel futur pour la diabétologie ? Interviews du Pr Thivolet et du Dr Sérusclat

Caroline Guignot

Auteurs et déclarations

15 septembre 2020

Virtuel -- La diabétologie a dû s’adapter au contexte particulier que nous vivons depuis le mois de mars. En témoigne encore dernièrement, le congrès de la Société Francophone du Diabète (SFD), qui a connu sa première édition numérique. Dans un entretien, le Pr Charles Thivolet, président de la SFD et le Dr Pierre Sérusclat (FENAREDIAM) témoignent du retentissement de la crise du COVID sur la diabétologie dans son ensemble et donnent leur vision du futur de la spécialité.

Comment analysez-vous l’impact de cette période sur vos patients et sur votre pratique ?

Charles Thivolet : En effet, le bouleversement a été total. Les premiers mois ont été les plus stressants, parce que les hospitalisations ont été déprogrammées et que les messages relatifs à la pandémie étaient très angoissants pour les malades. Dès le mois de mai, le suivi hospitalier a pu reprendre. Des complications ont malheureusement été observées, notamment l’aggravation de plaies diabétiques, mais le confinement a aussi été l’occasion pour de nombreux patients d’avoir un effet positif sur leur niveau d’activité ou leur alimentation. Par ailleurs, cette période a été l’occasion de constater deux points : d’une part, l’importante capacité des patients comme de la profession à s’adapter, avec l’explosion de la téléconsultation. Elle est entrée dans les habitudes, même si elle ne peut remplacer systématiquement les consultations en présentiel. Mais aussi les limites de nos organisations actuelles, à la fois hospitalières et libérales. Nous devons désormais les repenser.

Pierre Sérusclat : En effet, le télésuivi et les téléconsultations sont venus remplacer d’emblée nos consultations habituelles. L’élargissement des personnes éligibles au programme ETAPES en mai dernier, n’incluant plus de valeur seuil d’HbA1c, a ensuite favorisé cette évolution. Mais on constate que ces approches ne sont pas adaptées à toutes les situations. Le dialogue n’est pas toujours facile à mener sans contact visuel, et même la vidéo ne permet pas l’éducation des patients, une initiation ou une modification thérapeutique. Aussi, si la téléconsultation et le télésuivi vont rester dans les habitudes, ils vont prendre malgré tout une place moins prégnante, avec la nécessité du présentiel dans de nombreuses situations. Ce que l’on peut en revanche supposer avec cette période, c’est la mise en place d’un nouvel équilibre entre la ville et l’hôpital avec la diminution du nombre de lits d’hospitalisation et la volonté des tutelles de rationaliser les indications d’hospitalisation et évoluer vers une prise en charge ambulatoire des pathologies chroniques.

Comment l’organisation des soins peut-elle évoluer dans ce contexte ?

CT : L’an dernier, la réforme Ma santé 2022 a engendré de nombreuses discussions autour de la mise en place d’un forfait diabète à l’hôpital puis en ville. Cela a été l’occasion pour l’ensemble des représentants professionnels et des associations de patients de mener un travail de concertation et qui a abouti à la fois à un consensus sur de nécessaires évolutions, avec notamment la nécessité de prendre en compte la gradation de charge en soins qui existe entre les diabétiques, qui ne relèvent pas tous de la même complexité de prise en charge. Le sujet est ensuite sorti des questions d’intérêt pour le comité de pilotage interministériel, ce qui fait que notre proposition pour une forfaitisation en trois niveaux autour d’une prise en charge multiprofessionnelle est restée lettre morte. Il ne faut sans doute pas s’attendre à ce que le dossier soit rouvert avant de nombreux mois. Reste que ce dialogue a été constructif pour toute la profession et que les enjeux futurs de la diabétologie sont établis avec plus de clarté.

PS : La problématique du forfait diabète a été l’occasion de mettre en exergue la nécessité de redéfinir le parcours de soins. La question de l’efficience des soins, qui est un des axes clés de Ma Santé 2022, va évidemment faire ressurgir le débat, tôt ou tard. Les questions de démographie médicale et de mode d’exercice relatifs à la profession vont y jouer un rôle important. Il est probable que la fracture ville-hôpital sera à l’avenir moins forte et que la passerelle soit facilitée avec le développement des Communautés Professionnels Territoriales de Santé (CPTS) et les Groupement Hospitaliers de Territoire (CHT) dont le projet intègre la discipline et dans lesquels les diabétologues devront s’inscrire.

La technologie grandissante dans le domaine du diabète constitue-t-elle un paramètre déterminant dans cette évolution ?

CT : Certaines technologies reposent la question d’une organisation des soins adaptée. Par exemple, la mise en place de la boucle fermée devra, comme les pompes à insuline actuelles reposer sur une expertise multiprofessionnelle autour de l’équipe du centre initiateur et du diabétologue traitant. Ceci est d’ailleurs rappelé et explicité dans la prise de position de la SFD parue ce mois-ci sur cette technologie*, qui nécessite une expertise professionnelle avec une initiation et un suivi initial dans des centres experts, et le suivi devra être réalisé par des professionnels formés. Il n’est donc pas recommandé que ce dernier soit délégué aux prestataires. Quant aux diabétiques de type 2, nous serons amenés à cibler nos efforts par une approche populationnelle adaptée au fait que le diabète est une maladie extrêmement hétérogène. Aussi, il faut affiner les différents indicateurs déterminants des 3P du diabète - prédiction, prévention et précision – afin de proposer une médecine plus fine et personnalisée.

PS : l’augmentation continue du nombre de diabétiques d’un côté, la diminution du nombre de diabétologues et leur répartition inégale sur les territoires, ainsi que l’arrivée de nouvelles technologies connectées générant des masses de données adressées aux équipes soignantes (données d’activité physique, de mesure continue de la glycémie, données de suivi automatisé cardiologique ou ophtalmologique, pompes et stylos connectés…) vont nécessiter une intégration de toutes ces données et une analyse qui devra faire appel à l’utilisation de l’intelligence artificielle et s’appuyer sur de nouveaux métiers, comme les Infirmières de Pratiques Avancées ou, mieux, spécialisées en diabétologie.

Cet article a été initialement publié sur Univadis.fr du réseau Medscape.
 

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