Tour de France : «les meilleurs sont ceux qui s’adaptent»

Stéphanie Lavaud

28 août 2020

France – Alors que le Tour de France démarre ce samedi, nous avons interrogé le Dr Eric Bouvat, médecin de l’équipe professionnelle AG2R La Mondiale et du centre de formation. A 63 ans et avec plus de 20 Tours à son actif comme médecin d’équipe, il revient sur son double parcours de sportif et de médecin du sport de haut niveau. Il évoque aussi les spécificités de l’épreuve cette année dans le contexte particulier de l’épidémie de Covid.

Medscape édition française : Comment devient-on médecin d’une équipe sportive ?

Dr Eric Bouvat : J’ai toujours été moi-même très sportif, tous les sports m’intéressaient et j’ai en pratiqué beaucoup, notamment en compétition. Tout a commencé avec le ski alpin, enfant, étant originaire de Grenoble, en passant par le sport cycliste à 15 ans puis le ski de fond. Après le lycée, j’ai suivi des études pour devenir masseur-kinésithérapeute tout en pratiquant l’athlétisme. J’ai d’ailleurs intégré l’équipe de France d’athlétisme comme kiné. Puis j’ai entamé des études de médecine – tout en me mettant au rugby – pour devenir médecin du sport, ce qui m’a valu d’être le tout premier médecin salarié de l’équipe de France d’athlétisme. La médecine m’intéressant autant que le sport, j’ai tenu à passer le concours de médecin hospitalier, et j’ai dirigé les urgences traumatologiques au CHU de Grenoble pendant 10 ans. Pendant cette période, je me suis occupé de l’équipe de France de patinage de vitesse (short track), avant de devenir responsable d’une unité de traumatologie du sport au CHU de Grenoble. En parallèle, j’étais médecin d’un club de rugby professionnel (FCG). Je suis revenu dans le sport cycliste dans les années 90, quand Vincent Lavenu – avec qui je courais quand je pratiquais le cyclisme adolescent, et aujourd’hui directeur général de l’équipe AG2R – a créé l’équipe Chazal. C’est alors que j’ai commencé à m’intéresser au fonctionnement d’une équipe cycliste. Aujourd’hui, l’équipe a pris de l’ampleur. Pour encadrer les 30 coureurs, il y a 5 autres médecins, 10 kinés, un psychologue, un nutritionniste et les cuisiniers, partie prenante de l’équipe. J’ai d’ailleurs dû me mettre en disponibilité du CHU de Grenoble pour devenir médecin d’équipe et du centre de formation à plein temps.

 Le Dr Eric Bouvat et 2 coureurs de l'équipe AG2R

Quelle est votre vision du sport de compétition ?

Dr Eric Bouvat : Je défends les règles éthiques du sport. J’ai toujours privilégié la pratique extérieure, bénéfique pour la santé mentale et physique. Et même si cela peut paraitre paradoxal, j’ai toujours estimé que la performance de haut niveau n’avait que peu d’intérêt par rapport à la façon de pratiquer le sport. Quand le sport cycliste s’est mis à prendre une mauvaise direction en quête de recherche de performance à tous prix en détournant des médicaments de leurs indications, j’ai préféré prendre du recul pendant 2 ans (97/98). Mon analyse était la bonne puisque c’est à ce moment qu’ont explosé les affaires de dopage. Dans le centre de formation de l’équipe AG2R, créé en 2000 et qui comprend 15 jeunes coureurs de moins de 22 ans, l’état d’esprit n’a jamais été pollué par ces problématiques de dopage. Notre conception est celle d’une tête bien faite dans un corps sain. Cela correspond au double projet qu’à chaque coureur : études et sports.

En quoi consiste le travail d’un médecin d’équipe cycliste ?

Dr Eric Bouvat : J’assure l’organisation du suivi médical des coureurs tout au long de l’année, de leurs bilans, de leurs tests, de l’interprétation de ces examens et je formule la conduite à suivre en fonction de ces résultats. Par ailleurs, les coureurs se déplacent beaucoup et ont du mal à avoir un médecin traitant personnel, je fais donc souvent office de médecin traitant et ils m’appellent régulièrement pour leurs soucis du quotidien. Dernier point, j’assure le suivi de course (Tour de France et autres) en cas de maladies ou de chutes, ce qui est très fréquent.

En quoi le Tour est-il un moment particulier ?

Dr Eric Bouvat : Les coureurs sont des sportifs, mais ce sont avant tout des patients sportifs. Pour moi, le travail médical reste le même toute l’année, Tour de France ou pas. Je suis médecin avant tout et médecin toujours. Si on se laisse emporter par la vague du haut niveau et la pression exercée par le milieu pendant les compétitions, le risque est grand de dériver et de ne plus être dans les règles. En revanche, je dois tenir compte et adapter ma pratique aux contraintes logistiques du Tour de France.

En quoi le confinement et l’épidémie ont-ils impacté l’entrainement des coureurs ?

Dr Eric Bouvat : Etre sportif de haut niveau, c’est accepter la charge mentale et la pression psychologique, et cette année, en particulier, de l’épidémie de Covid et de la période de confinement. Mais, le fait que le confinement ait eu lieu en mars-avril-mai correspond finalement à l’équivalent d’une inter-saison, il n’y a donc pas de retard à l’allumage. D’autant que les coureurs n’ont jamais arrêté de s’entraîner grâce aux home-trainers connectés, ce qui leur permettait d’effectuer des séances d’entrainement de bonne qualité à domicile. La seule différence avec les années passées, c’est qu’il y a eu moins de courses. De fait, les coureurs débordent d’énergie et l’adversité est beaucoup plus importante aujourd’hui. Dans le cyclisme comme dans d’autres sports, les meilleurs sont ceux qui s’adaptent. Aujourd’hui, on a une trentaine de coureurs au top de leur capacité physique.

Des précautions particulières vont-elles être prises pendant le Tour en raison de l’épidémie ?

Dr Eric Bouvat : Cela va rendre la logistique autour des équipes encore plus compliquée que d’habitude. Des mesures comme le port du masque, l’utilisation du gel hydro-alcoolique et des systèmes de circulation dans le bus ont été mises en place pour minimiser les risques. Quant aux coureurs, ils font des tests RT-PCR avant chaque course, à J-6, J-3, puis toutes les semaines dans les courses à étapes comme le Tour.

Quelles sont les grandes pathologies que l’on rencontre sur le Tour ?

Dr Eric Bouvat : Il y en a de deux types. D’une part, la traumatologie aiguë. Les chutes entrainent des plaies – qui peuvent être profondes, sales –, des contusions, et des fractures qui sont parfois graves, comme celles du fémur. D’autre part, les problèmes médicaux, essentiellement d’ordre ORL (sinusite, bronchite), digestif (agressions bactériennes et virales). Il faut aussi gérer les problèmes de périnée au plus vite, sous peine que le coureur ne puisse plus s’asseoir sur la selle. Aujourd’hui, on a beaucoup progressé et les abandons pour problèmes médicaux sont devenus rares.

De quels types de traitement disposez-vous sur le Tour en cas de problèmes médicaux ?

Dr Eric Bouvat : Nous disposons de grands camions dans lesquels on trouve de l’appareillage pour réaliser, par exemple, des aérosols en cas de sinusite ou de bronchite. Par ailleurs, on a monté des circuits de récupération d’après courses à base de piscine de bains froids, de nutrition adaptée, de massages, de physiothérapie, de façon à ce que les coureurs puissent récupérer à 100% et repartent le lendemain matin au maximum de leur capacité.

Sur quel levier peut-on agir aujourd’hui pour booster les performances des coureurs ?

Dr Eric Bouvat : Pour faire des choses extraordinaires aujourd’hui, c’est sur le mental que cela se joue. A capacité physique égale – et c’est le cas de nos coureurs –, c’est le mental qui fait la différence. J’ai vu avec des coureurs, comme Romain Bardet et d’autres, ce qu’une approche psychologique adaptée peut donner comme résultat. Grâce à mon parcours du sportif et de médecin du sport, j’ai, en quelque sorte, bouclé la boucle, en partant de la traumatologie pour aller vers le psychologique. Je pense aujourd’hui qu’il faut utiliser le mental au maximum. Avec les neurosciences, c’est vraiment dans ces domaines que l’on va faire des progrès. C’est l’autoroute du progrès pour l’être humain en général et non pas seulement pour le sportif.

 

Crédit photo : Yves Perret

 

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