Liste de médecins « racisés » : l’Ordre des médecins réagit

Philippe Anaton

25 août 2020

France – Jusqu’où peut aller le communautarisme ? Doit-il s’étendre au monde médical ? comprendre : les patients noirs sont-ils mieux traités par des médecins noirs ?

C’est la question qu’a soulevée en France « Globule noir » en publiant sur Internet une liste de médecins « racisés » tandis qu’une publication dans PNAS la semaine dernière établissait qu’aux Etats-Unis, les bébés noirs avaient plus de chance de survie quand ils étaient pris en charge par des médecins noirs (lire Nouveaux nés noirs moins à risque de décès quand le médecin est lui aussi noir. Une polémique s’en est suivi sur les réseaux sociaux avant qu’une réaction ferme des Conseils de l’Ordre ne vienne clore (provisoirement ?) le débat.

Liste de gynécologues noirs

Tout démarre avec un tweet du collectif « Globule noir » qui regroupe principalement des paramédicaux de l'AP-HP. Celui lançait une petite annonce : « Bonsoir tout le monde, nous recherchons une infirmière à domicile #IDEL racisée pour des soins à domicile dans le 13e arrondissement de Paris », ajoutant, pour que ce soit plus clair, le hashtag #soignantNoir.

Dans le même temps, le fameux « Globule » établissait une liste de « gynécologues noires en Ile-de-France » provoquant dans la foulée une réaction outrée de la Ligue contre le racisme et l'antisémitisme (Licra). L’organisme signale alors, lui aussi dans un tweet, l'initiative prise par ce collectif antiraciste de soignantes racisées et dénonce une « folie identitaire » qui conduit à « choisir son médecin en fonction de la couleur de son épiderme et publier des listes de médecins noirs » (voir ci-dessous).

 

La réaction des instances ordinales ne se fait pas attendre. Le 11 août dernier, le Conseil national de l’Ordre des médecins (CNOM) et le Conseil national de l’Ordre des infirmiers (CNOI) publient un communiqué dans lequel ils « condamnent avec la plus grande fermeté la mise en ligne d’annuaires de professionnels de santé communautaires ».

Dans leur communiqué, les deux Ordres médecins et infirmiers affirment : « des listes de soignants classés selon leur couleur de peau ont été diffusées sur Internet et les réseaux sociaux ces derniers jours. Le CNOM et le CNOI ne peuvent que s’élever contre cette initiative, qui va à l’encontre des principes fondamentaux de nos professions mais aussi de notre République ».

Mais les deux Ordres vont plus loin, jugeant que porter des accusations de racisme à l’encontre des soignants relève de l'atteinte à « leur honneur », et jette « le discrédit sur leurs professions », refusant de même que « la santé, pilier de notre pacte social, soit soumise aux sirènes du communautarisme et de la division, dans une période où notre société se doit, plus que jamais, d’être unie ».

Comme preuve de leur fermeté sur cette question, les deux Ordres disent se réserver « le droit d’engager toute action permettant de mettre fin à ces pratiques contraires aux principes de la profession et du droit ». Ils comptent, par ailleurs, saisir « le Ministre des Solidarités et de la Santé, Olivier Véran, et la CNIL à ce sujet ».

Syndrome méditerranéen

Force est de constater que ces menaces n'ont pas effrayé les internautes, bien au contraire. Sur Twitter, ce communiqué a généré 1300 retweets, 900 likes 495 commentaires, on ne peut plus défavorables. La plupart relatait des expériences désagréables de prise en charge matinées de racisme, justifiant, par la même, la démarche de Globule noir, tandis que d'autres rappelaient les conséquences que peuvent avoir certains préjugés de soignants contre des populations racisées. Y était évoqué, par exemple, le « syndrome méditerranéen », selon lequel les personnes d'origine subsaharienne auraient tendance à exagérer le ressenti de leurs symptômes. Ce « syndrome » avait été mentionné par certains comme à l'origine de la non-prise en charge, puis du décès de la patiente Naomi Musenga, en décembre 2017.

D'autres internautes ont estimé, pour leur part, que ces listes de soignants "communautaires" resteront nécessaires tant que les soignants "blancs" pratiqueront une forme de discrimination : « Lorsque les médecins et infirmiers ne feront effectivement aucune différence, on n'aura pas besoin de ces listes. Lorsque les ordres sanctionneront les violences aux patients, on aura pas besoin des listes. En attendant, laissez nous choisir nos soignants pour être en confiance » a-t-on ainsi pu lire sur le Net.

Néanmoins, le communiqué du Cnom et de l'Ordre des infirmiers a aussi eu ses défenseurs, tel Vincent Lautard, infirmier et membre du mouvement le Printemps républicain, organisation qui défend l'application de la laïcité, sans concession, qui a félicité l’initiative en ces termes : « Bravo à l’@OrdreInfirmiers et à l’@ordre_medecins pour leur positionnement sans ambiguïté contre le #racialisme dans le secteur de la santé ».

Un contexte plus large

La controverse, assez nouvelle en France, s’inscrit dans un contexte plus large du racisme supposé de certaines professions. Aux Etats-Unis, la police a fait l’objet de telles accusations récemment, avec l’affaire George Floyd, mais la profession médicale n’échappe pas à de tels soupçons. En témoigne l’étude parue la semaine dernière et publiée dans la revue PNAS. Se basant sur les données de quelque 1,8 million de naissances en Floride entre 1992 et 2015, elle établit que les nouveaux nés noirs ont plus de chances de survie s'ils sont pris en charge par des docteurs noirs, mais ont trois fois plus de risque de décéder, par rapport aux bébés blancs, s'ils sont pris en charge par des médecins blancs.

Des données qui expliqueraient la position de Globule noir ? En attendant, ce collectif, à l’origine de cette polémique, a préféré disparaitre de la circulation, en fermant tous ses comptes sur les réseaux sociaux.

 

 

 

 

 

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