Toxine botulique : un effet antidépresseur ?

Jeff Craven

21 août 2020

New York, Etats-Unis – Une étude portant sur les données de surveillance de sécurité de la toxine botulique a révélé des liens significatifs entre son utilisation et des effets antidépresseurs, dans plusieurs de ses indications et à différents sites d'injection.

L'analyse montre que l'action antidépressive de la toxine botulique « administrée dans diverses indications va au-delà de l'amélioration des états pathologiques traités et est indépendant du site d'injection », avance Tigran Makunts, pharmacien à la faculté de pharmacie et de sciences pharmacologiques Skaggs à San Diego (Université de Californie).

D'après les auteurs de l'article publié par la revue Scientific Reports[1], des études antérieures avaient déjà montré que l'injection de toxine botulique dans la région glabellaire était associée à un effet antidépresseur.

Dans différentes indications

Ils ont évalué les effets indésirables signalés à la FDA entre janvier 2004 et décembre 2019. Au total, ils ont analysé 174 243 rapports, qu'ils ont répartis en huit groupes en fonction de l'indication : rides (20 684 patients), migraine (4 180 patients), spasmes et spasticité n'impliquant pas les muscles faciaux (2 335 patients), troubles vésicaux et neurologiques (915 patients), torticolis (1 360 patients), hyperhidrose (601 patients), blépharospasme (487 patients) et hypersialorrhée (157 patients).

Chaque groupe a été apparié à des témoins de la base de données, qui avaient bénéficié d'autres traitements pour les mêmes indications (les patients qui prenaient un antidépresseur ou pour lesquels la dépression était citée comme justification du traitement étaient exclus de l'analyse).

Dans quasi tous les groupes, les rapports de dépression ou d'événements indésirables associés à une dépression étaient nettement moins nombreux chez les personnes ayant reçu de la toxine botulique que chez les témoins. L'odds ratio s'établissait à 0,46 (IC 95 % : 0,27-0,78) lorsqu'elle était injectée dans les muscles faciaux pour répondre à une demande esthétique. Des effets significatifs ont également été observés chez les personnes qui avaient bénéficié d'injections dans les muscles de la tête pour cause de migraine (OR : 0,60 ; IC 95% : 0,48-0,74), dans les membres pour cause de spasmes ou de spasticité (OR : 0,28 ; IC 95% : 0,18-0,42), dans les muscles du cou pour cause de douleurs locales ou de torticolis (OR : 0,30 ; IC 95% : 0,20-0,44), dans les muscles palpébraux pour cause de blépharospasme (OR : 0,13 ; IC 95% : 0,05-0,39), ou encore au niveau palmaire/axillaire pour cause d'hyperhidrose (OR : 0,12 ; IC 95% : 0,04-0,33).

De même, aucun cas de dépression ni d'effet indésirable associé à une dépression n'a été signalé par les personnes traitées à la toxine botulique pour une hypersialorrhée au moyen d'injections dans la parotide ou dans les glandes salivaires sous-maxillaires, et un état dépressif était moins fréquemment rapporté par les personnes ayant bénéficié d'injections dans le muscle détrusor pour des troubles vésicaux d'origine neurologique. Cependant, les chiffres relatifs à ces deux groupes n'étaient pas statistiquement significatifs.

Un effet dépassant celui qui est observé près du point d'injection

Pour Ruben Abagyan, co-auteur de l'étude et professeur à la faculté de pharmacie et de sciences pharmacologiques Skaggs, les conclusions de l'étude vont « au-delà d'une rétroaction positive entre la dépression et les rides du lion. » Les données montrant l'efficacité de la toxine injectée dans d'autres zones du corps peuvent aider les cliniciens à «élargir leur recherche des lieux d'injection et des doses les plus efficaces pour améliorer les effets relatifs à la dépression. »

L'étude conclut également que la toxine botulique peut avoir un effet dépassant celui qui est observé près du point d'injection. Ainsi, son administration contre les spasmes ou la spasticité, la transpiration excessive, la migraine, les troubles vésicaux, le blépharospasme ou l'hypersialorrhée pourrait atténuer l'état dépressif ou améliorer certains effets neurologiques systémiques.

« La dépression sévère reste très difficile à traiter. Les médicaments existants ont des effets indésirables potentiellement dangereux, leur activité thérapeutique ne s'observe qu'après un mois au minimum, et la compliance au traitement est sous-optimale. Il est donc important de rechercher de nouveaux moyens de traiter cette affection», estime Ruben Abagyan. Et de conclure que « l'administration de toxine botulique est une nouvelle piste à explorer pour atténuer la dépression».

A étudier plus avant

Bien que l'étude soit de type rétrospectif, « les médecins peuvent être sûrs que le traitement par toxine botulique ne provoquera pas une depression », avance la Dr Michelle Magid, du département de psychiatrie de l'Université du Texas. Au contraire, « il pourrait très bien induire une amélioration de l'humeur chez certains patients. Des études antérieures avaient déjà montré que la toxine botulique injectée au niveau du front peut améliorer la symptomatologie dépressive. Ces études étaient cependant de petite envergure et se limitaient au traitement de la région glabellaire. Ici, il s'agit d'une vaste étude rétrospective montrant que la toxine botulique peut également avoir un effet antidépresseur lorsqu'elle est injectée dans d'autres régions, comme le cou, les aisselles, la vessie, les mains, les bras et les jambes ». La spécialiste estime que l'utilisation de la toxine botulique comme antidépresseur devrait être étudiée plus avant et qu'elle pourrait être utile aux patients qui répondent mal aux antidépresseurs habituels.

 
Les médecins peuvent être sûrs que le traitement par toxine botulique ne provoquera pas une dépression  Dr Michelle Magid
 

Mécanismes possibles

Dans leur article, les auteurs ont suggéré plusieurs mécanismes pouvant expliquer un effet antidépresseur de la toxine botulique, comme un transport transneuronal vers les régions du système nerveux central qui régulent l'humeur et les émotions, la distribution systémique du produit, la mémoire étendue du stress musculaire ou encore, plus simplement, l'efficacité du traitement dans son indication principale : Michelle Magid  évoque l'hypothèse que l'amélioration de la symptomatologie somatique ayant justifié l'injection contribue à améliorer également l'humeur. Il se pourrait ainsi que « le soulagement de la détresse psychologique associée par exemple aux spasmes de la nuque ou à la transpiration excessive puisse être à l'origine de l'effet antidépresseur » relevé dans l'étude. « Cependant, il est également possible que l'état dépressif soit consécutif à différents symptômes somatiques. Supprimer ces derniers entrainerait également une suppression des troubles secondaires de l'humeur ».

Pour Marc Rubin, dermatologue esthéticien à Beverly Hills et à San Diego (Université de Californie), « l'étude soulève beaucoup de questions, notamment sur les mécanismes d'action encore incompris et apparemment multiples de la toxine botulique. Je pense en tout cas qu'elle donne beaucoup de crédibilité à son utilisation contre la dépression et qu'elle justifie le lancement d'études cliniques plus robustes dans cette indication. En tant que clinicien, je pense qu'il faut retenir de cet article que nous ignorons beaucoup de choses sur les effets pharmacologiques globaux de cette toxine et, ce qui est tout aussi important, qu'il existe apparemment d'autres voies pharmacologiques à explorer dans le traitement de la depression ».

Un des auteurs déclare être consultant pour Allergan. La Dr Michelle Magid déclare être consultante pour Allergan et conférencière pour Ipsen. Le Dr Tigran Makunts, le co-auteur et le Dr Mark Rubin ne signalent aucun conflit d'intérêt pertinent.

L’article a été publié à l'origine sur MDedge.com puis sur Medscape.com sous le titre Botulinum Toxin Linked to Antidepressant Effects. Traduction-adaptation par le Dr Claude Leroy.

 

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