POINT DE VUE

Village Landais Alzheimer : un modèle à répliquer ?

Stéphanie Lavaud

20 août 2020

France – Structure inédite en France, le Village Alzheimer de Dax a accueilli ses premiers résidents cet été (Lire Village Landais Azheimer : un nouveau modèle de prise en charge). Professeur à l’Université de Bordeaux en psychogérontologie, Hélène Amieva, à la tête de l’équipe de recherche « Psychoépidémiologie du vieillissement et des maladies chroniques (INSERM) » qui va évaluer pendant 5 ans cette prise en charge novatrice, nous explique en quoi cette structure pourrait constituer une alternative aux EHPAD pour ce type de patients et sur quels critères vont porter les études sur ce terrain d’expérimentation.

Medscape édition française : Comment est né ce projet de Village Alzheimer ?

Hélène Amieva : Il s’inspire directement d’une expérimentation menée au Pays-Bas, dans la banlieue d’Amsterdam. L’idée est de proposer une alternative à la pris en charge classique actuelle en EPHAD pour les patients atteints de la maladie d’Alzheimer et maladies apparentées. Aujourd’hui, les EHPAD proposent un service évident aux familles et à la société quand la personne a perdu son autonomie, mais nous savons bien que c’est un modèle en bout de course. Une abondante littérature montre qu’une proportion non négligeable de personnes souffrant d’une maladie neurodégénérative de type Alzheimer qui entre en EHPAD se dégrade très rapidement sur le plan fonctionnel et cognitif, avec une sur-mortalité dans les 6 mois qui suivent l’entrée en institution. On voit bien que le modèle même de ce type d’établissement où la rupture avec le domicile, sur le plan des activités, du fonctionnement et du lien social, est telle que finalement beaucoup des personnes ne peuvent pas s’adapter à cette nouvelle vie, doit évoluer.

Quelle est son originalité de cette nouvelle structure ?

Hélène Amieva : Dans ce village, tout est adapté aux personnes qui souffrent d’une maladie d’Alzheimer dans l’idée que la nouvelle vie soit le plus en continuité avec l’ancienne vie au domicile. La vie dans le Village doit ressembler à une vie « normale ». C’est pourquoi les personnes vivent à 6 ou 8 au sein de maisonnées réparties par quartier. Chaque maison (de 300 m2) dispose d’un salon, d’une salle à manger, d’une cuisine et de chambres. On peut y accueillir de la famille comme on le ferait dans sa propre maison. Et tout est fait pour maximiser les opportunités de liens et d’interactions sociales. L’architecture même du Village avec ses quartiers, sa place centrale, ses commerces et son parc boisée, est propice à ce que tout le monde se croise, c’est-à-dire les villageois-résidents, les personnels médicaux, les bénévoles et le public, puisque le Village est ouvert à tous. On cherche à reproduire au plus près le quotidien et la vie sociale que les personnes pouvaient avoir au sein de leur propre village.

C'est une structure qui permet de voir les résidents comme des personnes avant d'être des patients.

Il existe toutefois un encadrement socio-médical ?

Hélène Amieva : Oui, mais l’autre grande différence avec un établissement classique comme les EPHAD, c’est qu’au village, l’encadrement médical est au second plan. Ici, le personnel n’a pas de blouse blanche. Chaque maisonnée dispose d’un maître.sse de maison pour s’assurer que tout va bien, et aider les résidents si besoin, mais le reste du personnel médical vient, lui, à la demande. La philosophie de ce village est que, malgré la perte d’autonomie, – qui va de la dépendance modérée à sévère –, les résidents soient en mesure de faire des activités qui aient du sens pour eux. Le personnel médico-social y est présent mais pas de façon « autoritaire ». Le fait que le ratio personnel/résident soit avantageux est un plus. Par ailleurs, c’est un lieu où l’on respecte le rythme des résidents. Ici, les résidents sont vus comme des personnes avant d’être des malades.

Ce Village va-t-il faire l’objet d’une expérimentation ?

Hélène Amieva : Ce Village est une innovation sociale mais c’est aussi une innovation sur le plan de la recherche. Le Village hollandais dont s’inspire ce projet a le mérite d’avoir été le premier, mais il a pâti d’une grande faiblesse, l’absence de recherche. Onze ans après son ouverture, on a tout lieu de penser que c’est une réussite mais il n’y a pas d’éléments objectifs pour s’en assurer.

Ce qui est très original dans le projet landais, c’est que ce Village a été conçu d’emblée comme un modèle expérimental qui allait faire l’objet d’une évaluation scientifique.

Quel type de recherches allez-vous mener ?

Hélène Amieva : Notre équipe INSERM a été contactée, en raison de son expertise en gérontologie et santé publique, pour accompagner ce projet d’une évaluation. C’est aussi un challenge pour nous car nous n’avons pas l’habitude de ce type d’études, mais c’est aussi ce qui en fait l’intérêt. Nous allons conduire une évaluation multi-modale sur l’influence qu’a le fonctionnement de ce Village sur tous ses acteurs. Ce projet va-t-il influencer la trajectoire et l’évolution de la maladie chez les résidents ? La santé et la qualité de vie au travail seront-elles meilleures chez le personnel de soins ? Pour les familles, placer un membre de la famille en institution est toujours un épisode extrêmement douloureux et culpabilisant. Placer un proche dans le Village landais, a-t-il cette même signification ou pas ? Quid des bénévoles ? Dès qu’il a été question d’ouvrir ce Village aux bénévoles, l’engouement suscité nous a surpris en pleine crise du bénévolat ; qu’est-ce qui motive à participer à ce type de projet ? Et puis aussi auprès du grand public : est-ce que ce lieu, assez médiatisé, va modifier la représentation très négative du vieillissement et de la maladie d’Alzheimer ?

Pour ce qui est des résidents, va-t-on regarder l’influence de ce lieu sur la prise médicamenteuse ?

Hélène Amieva : La thérapeutique sera un des indicateurs pris en compte. On va regarder, par exemple, si l’on assiste à une baisse de prescription de médicaments, en particulier des neuroleptiques, dans les troubles du comportement. C’est un des aspects de ce dispositif que nous allons étudier.

Y-a-t-il aujourd’hui une prévalence de la prise en charge non médicamenteuse dans la maladie d’Alzheimer ?

Hélène Amieva : La thérapeutique médicamenteuse reste essentielle. On en a besoin notamment pour gérer les nombreuses comorbidités. Il n’y a pas lieu de l’opposer à la prise en charge non médicamenteuse, ni à prioriser l’une par rapport à l’autre. Il est aujourd’hui difficile de s’en affranchir pour faire face aux troubles du comportement qui masquent souvent des symptômes somatiques non diagnostiqués. Il est donc essentiel d’avoir une bonne prise en charge médicale et médicamenteuse, sans tomber, bien sûr, dans l’hyper-médication. En revanche, il est clair que les médicaments anti-alzheimer ont un effet très modeste et ne suffisent pas à eux seuls à apporter une solution satisfaisante aux patients. Cela laisse de la place pour les thérapies non médicamenteuses qui sont souvent mal ou pas évaluées, ce qui n’est d’ailleurs pas leur rendre service et laisse la porte ouverte à tout et n’importe quoi. Il faut donc un choix raisonné de thérapeutiques médicamenteuses et non médicamenteuses car c’est ensemble qu’elles sont le plus intéressantes.

Sur combien de temps va porter l’évaluation du Village ?

Hélène Amieva : Elle va durer 5 ans et porter sur les aspects positifs aussi bien que négatifs. L’idée est de tirer un maximum de leçon afin de savoir si ce modèle – qui a un coût non négligeable – mérite d’être répliqué à l’identique ou aménagé. Dans tous les cas, cette recherche devrait contribuer à faire évoluer les établissements qui accueillent aujourd’hui des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer.

L’épidémie de Covid a-t-elle interféré avec l’ouverture du Village ?

Hélène Amieva : Elle en a différé l’ouverture qui était prévue initialement en avril, ce qui a surtout bouleversé l’organisation des familles.

Mais alors que le Village n’a pas du tout été conçu pour faire face à une pandémie, je trouve que son architecture n’est finalement pas si mal adaptée à l’épidémie – bien que nous n’ayons pas de cas à ce jour. Etant donné que les personnes vivent à 6 ou 8 dans une maisonnée, elle-même intégrée à un quartier, il serait bien plus facile, en cas de contamination, d’isoler un résident dans ce mode d’habitation en le cantonnant à l’une des maisons, que s’il vivait dans un EPHAD classique où toutes le chambres se succèdent les unes après les autres.

 

 

 

 

 

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