POINT DE VUE

Peur, fatigue: les soignants tiendront-ils le coup dans cette 2e vague?

Dr Colas Tcherakian

Auteurs et déclarations

28 octobre 2020

Selon le Dr Colas Tcherakian, pneumologue, il y a aujourd’hui une crainte vis-à-vis de la capacité des soignants à résister dans le temps à cette épidémie. En plus de la fatigue physique et morale, la peur s’est installée chez certains professionnels de santé. Après le sprint de la première vague, comment tenir le marathon de cette deuxième phase épidémique ?

TRANSCRIPTION

Bonjour, je suis le Dr Colas Tcherakian, pneumologue à l’hôpital Foch, et je voulais faire un point avec vous sur l’épidémie, ou plutôt ma crainte pour les soignants à faire face à cette épidémie.

L'épidémie n'est donc pas, en soi, une surprise

L’épidémie, on savait qu’elle reviendrait. Cet été, vu le nombre de cas observés chez les jeunes, on savait qu’il y aurait une amplification avec un effet boule de neige. Or les jeunes ne sont pas hospitalisés car ils font très peu de complications du COVID. Mais on savait qu’ils reviendraient à la maison, qu’ils contamineraient leurs parents, puis leurs grands-parents et que ces derniers seraient hospitalisés. L’épidémie n’est donc pas, en soi, une surprise, et l’augmentation et la nécessité d’hospitalisation n’est pas, non plus, une surprise.

En revanche, nous voyons aujourd’hui une détresse chez les soignants, car cette épidémie revient sur un fond de fatigue chronique, de tension liée à la première épidémie, mais aussi liée à nos conditions d’exercice qui durent depuis des années et qui sont compliquées. Aujourd’hui, 14 % des soignants ont déjà été infectés. C’est beaucoup en proportion de la population générale ― car 3 % de la population générale a été infectée du COVID. C’est vrai que cela représente des millions de personnes, mais en proportion, les soignants ont été beaucoup touchés. J’ai été touché et tout le monde connaît un soignant qui a été touché. Il y a donc une vraie matérialité dans cette infection.

Aujourd'hui, on a le sentiment qu'en plus de la fatigue physique et morale, la peur s'est installée

On connaît ses complications, les séquelles et aujourd’hui il y a une vraie peur qui s’est installée vis-à-vis de cette infection. Non seulement pour ceux qui ne l’ont pas eu, qui ont peur de l’attraper, mais aussi pour ceux qui l’ont eu et qui, pour certains, ont peur de la réattraper. Pourquoi ? Parce qu’il a eu des cas publiés de réinfection. Très peu, certes — il y a cinq cas qui sont convaincants en type de réinfection. En proportion, on pense que cela sera très faible, car les gens, la plupart du temps, feront des anticorps neutralisants et ces anticorps — on les a dosés — restent assez stables dans le temps. Ceux qui ne font pas d’anticorps — car il y en a qui n’en produisent pas — sont capables de produire des lymphocytes T, des cellules capables de tuer les cellules infectées par le virus. Et ces lymphocytes T ont aussi une capacité de mémoire. Donc ils vont garder une protection dans le temps. Mais il y a probablement un petit pourcentage de la population qui peut être réinfectée. Nous ne savons pas combien. Cela sera probablement faible, mais ce risque existe et les soignants ont conscience de ce risque. Et aujourd’hui, on a le sentiment qu’en plus de la fatigue physique et morale, la peur s’est installée. On entend effectivement des soignants refuser d’aller dans des unités COVID par crainte pour leur santé. Le dernier sondage réalisé par l’Ordre infirmier sur 60 000 infirmières montrait qu’un tiers pensait quitter son métier. Donc aujourd’hui on est face à un événement qui est différent de la première vague.

On nous a demandé de courir un sprint et nous l'avons fait. Aujourd'hui, nous sommes face à un marathon

La première vague s’est comportée comme un [sprint]. Nous avions tout mis de côté, nous nous sommes concentrés, nous savions qu’il y avait un cap à passer. On nous a demandé de courir un sprint et nous l’avons fait. Aujourd’hui, nous sommes face à un marathon. Cette maladie ne va pas disparaître, elle va rester de façon chronique avec, probablement, des pics qui reviendront, teintés en fonction des traitements ou des vaccins que nous trouverons, probablement d’un meilleur contrôle, mais nous allons vivre avec pour un moment. Et donc sur ce marathon, la question est : « est-ce que les soignants sont prêts à l’affronter ? » Ce n’est pas du tout sûr compte tenu des séquelles des années passées et de la première épidémie. Il y a aujourd’hui, effectivement, une certaine crainte vis-à-vis de notre capacité à résister dans le temps à cette infection. Avec la nécessité de ne pas mettre de côté les patients non infectés, ce qui s’était passé à la première vague. Or on a montré que les patients chroniques s’étaient mis en retrait, n’avait pas consulté, ou un certain nombre d’examens avait été déprogrammé pour se concentrer sur l’infection COVID et un certain nombre de patients sont décédés de retard de prise en charge. Ces décès sont imputables au COVID, même si ce n’est pas le COVID qui les a tués directement. Donc on voit qu’aujourd’hui nous sommes dans une dynamique où nous ne voulons pas laisser ces patients avec des maladies chroniques décéder de non-soin. Nous devons donc apporter des soins en non-COVID et les soins en COVID, et c’est cela la vraie difficulté aujourd’hui, car les non-COVID saturaient déjà nos capacités et on nous demande de faire toujours plus. C’est aujourd’hui une vraie complication de notre activité, une vraie difficulté supplémentaire morale et physique et une certaine anxiété qui s’est introduite dans notre quotidien.

C’est ce que je voulais partager avec vous, car je crois que c’est quelque chose qui doit être pris en compte, l’idée n’étant pas d’être alarmiste. C’est vrai qu’il fut une époque où on nous applaudissait au moment de l’épidémie alors que, finalement, c’est aujourd’hui où nous avons la plus grosse charge de travail, où nous avons la fatigue, où nous avons l’anxiété de la maladie que nous devrions à nouveau être applaudis, alors que les patients sont re-rentrés dans une certaine routine avec une attente de la médecine qui est leur attente habituelle, c’est-à-dire plutôt un service rendu qu’un don du soignant envers eux.

Merci de votre écoute et j’espère vous retrouver en ayant des solutions concrètes et/ou des propositions possibles pour tous ces problèmes.

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