« Je suis navré de refuser cette mission, Mademoiselle »

Dr Jean-Pierre Usdin

11 août 2020

Nous continuons de suivre, Max, cardiologue à la retraite fictif inventé par le Dr Usdin, mais toujours très actif, exerçant en cabinet et en centre de santé à Paris, qui, comme beaucoup de médecins, culpabilise de ne pouvoir participer plus activement à la lutte contre l’épidémie de Covid.

Refus

Max vient de terminer la conversation téléphonique avec la secrétaire de la plateforme «COVISAN AP-HP» qui lui proposait une mission dans le cadre de la pandémie Covid-19 (voir encadré ci-dessous).

C’est la seconde fois en moins de trois jours qu’il refuse d’apporter sa maigre contribution au volontariat pour colmater la diffusion de l’épidémie.

COVISAN, dispositif de dépistage et d'accompagnement des personnes COVID +

Dispositif placé sous l’égide de l’AP-HP, Covisan a été conçu pour éviter une nouvelle vague de patients graves et pouvoir sécuriser le déconfinement. Démarré mi-avril, il a pour but d'enrayer à Paris et en Île-de-France, la propagation de l'épidémie lors du déconfinement. Ce projet fait appel à des bénévoles pour aller sur le terrain au-devant de personnes suspectées ou positives au Covid-19.  Après une demi-journée de formation au centre de formation médicale, le bénévole est affecté à un hôpital référent. Accompagné d’un infirmier, il fait des visites à domicile dans les foyers pour préparer le retour à domicile d’un patient positif covid ne nécessitant pas une hospitalisation. Par ailleurs, les binômes se rendent au domicile de personnes suspectées ou positives au Covid-19 de façon à leur proposer des mesures permettant de mieux se protéger. Il peut aussi s'agir de missions ponctuelles rémunérées, notamment au sein des aéroports. Si certains (infirmiers, étudiants dans le secteur médical ou non) cherchent un travail à temps plein pour le mois d’août (voire le mois de septembre), contactez rh.covisan@aphp.fr . Les hôpitaux sont à la recherche d’aide pour les prélèvements et visites à domicile, mais aussi l’accueil, l’appel et le suivi des patients.

Impression de malaise

Il se sent coupable. A l’instar d’une Perspective publiée dans le JAMA le 27 juillet « Sideline Guilt », il subit depuis le confinement « cet état émotionnel, similaire à la culpabilité d’un survivant, une impression de malaise, parce que je n’ai pas fait tout ce que j’aurais pu faire… » [1]. « Cette culpabilité d’être sur la touche, en rupture avec ce qui fait partie intégrante de notre métier » poursuit David B Reuben (division of Geriatrics David Geffen School of Medicine at UCLA Los Angeles) dans cet article.

Dimanche dernier, il ne pouvait pas « …car c’était son anniversaire et il avait prévu de le passer avec ses enfants ! »

Ce mercredi, il s’agissait d’assurer une présence à Roissy de 14h30 à 22h pour tester les voyageurs à risque. Il avait indiqué une disponibilité sur la plateforme. Hélas, il n’a pas de voiture et l’idée de passer une heure aller, une heure retour l’a malheureusement rebuté. On lui proposait bien une option de co-voiturage mais le point de rencontre était à l’autre bout de Paris. De plus, le retour serait aussi problématique et tardif alors que son chat sérieusement malade nécessitait sa présence.

Ce n’est pas bien grave !

« Désolé, je ne peux pas accepter cette mission ». Cette sentence, répétée à plusieurs occasions déjà, avait maintenant un goût amer. Pourtant, la jeune femme du dispositif Covisan n’avait pas paru spécialement contrariée « …bien nous allons faire appel à quelqu’un d’autre ajoutant : ce n’est pas bien grave ». Phrase que Max a souvent répétée à ses patients « Ce n’est pas bien grave ! ». Mais si, voilà que maintenant, ça l’était grave !

« Cette sensation n’a pas de base rationnelle, écrit d’ailleurs le Dr Reuben dans le JAMA. Mais la culpabilité est souvent irrationnelle et non productive. Un psychiatre me l’a décrite comme une émotion inutilement gaspillée » [1].

Et vous docteur, comment allez-vous ?

Qu’a fait Max pendant la pandémie ? Rien ou presque. Oh oui ! il a assuré l’ouverture de son cabinet comme le lui demandait le Syndicat des cardiologues. Pratiquement aucune consultation physique pendant ces deux mois. Pourtant les journées n’étaient pas vides. Les appels téléphoniques, les vidéo-consultations occupaient l’espace et, il faut le reconnaître, compensaient une partie du manque à gagner. Ces conversations avaient, dans la majorité des cas, pour but de rassurer la personne à l’autre bout du fil, ce qui n’était déjà pas si mal.

Les fidèles patients de Max terminaient souvent l’entretien par un sympathique « Et vous docteur, comment allez-vous ? Vous portez-vous bien ? Prenez soin de vous ! »

Max employait le plus clair de son temps aux courriels envahissants. Patients très insistants pour renouveler une ordonnance, démêler des symptômes mais pas seulement. Il fallait aussi faire le tri dans les articles, lettres, mises au point, synthèses qui inondaient le Net. Cet afflux d’informations accentuait le sentiment d’impuissance que Max ressentait face à cette épidémie. 

Mais ce n’était rien par rapport à ce qu’il éprouvait quand il entendait le directeur de la Santé énumérer les nouveaux cas et décès quotidiens. Ou quand son collègue ministre de la Santé faisait l’inventaire des hôpitaux de campagne. Et que dire lorsqu’il apprenait qu’un de ses collègues, avec lequel il avait l’habitude de travailler, était touché parfois très sévèrement.

…la peur de mourir en exerçant !

A la fin de cette première vague, sa consœur gériatre épuisée par tant de visites, l’équipement de protection personnelle à enfiler au domicile de chaque malade ou presque, lui avait confié qu’elle avait vécu chaque jour « Avec la peur au ventre, la frayeur de rentrer chez elle porteuse du SARS- CoV-2, d’infecter sa famille voire même sa peur de mourir en exerçant ! C’était la première fois qu’elle avait ce sentiment. Tu vois ce que je veux dire ? » Non, Max ne voyait pas : « il était resté sur le côté ».

Les patients maintenant lui demandaient souvent « Comment avez-vous vécu cette période docteur ? Ça a dû être difficile… » Il ne savait que répondre… et quelque peu gêné de n’avoir pas été impliqué « en tant que cardiologue », il disait que « non, ça ne lui avait pas été difficile ».

Résilience

Dans son article du JAMA, David B Ruben décrit les étapes pour accepter la culpabilité de l’exclusion (Max n’est donc pas un cas isolé !). Cela va de l’acceptation au soutien que l’on peut personnellement apporter aux soignants en première ligne, avoir l’autosatisfaction de reconnaître que ce que l’on fait contribue à l’effort général, identifier dans notre vie professionnelle ou personnelle un lien pour participer à l’effort de tous, continuer les gestes barrières et les enseigner.

Cette fois, c’est sûr, Max acceptera la prochaine mission proposée par la plateforme COVISAN, il continue d’ailleurs de remplir chaque semaine son planning de disponibilités.

Il pourra même rentrer tard à minuit si besoin… son chat ne l’attend plus…

 

 

 

 

 

 

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