Air conditionné et Covid : attention aux risques de transmission aérienne

Marine Cygler, Brenda Goodman

Auteurs et déclarations

24 juillet 2020

Etats-Unis – En été, le recours à l'air conditionné est habituel aux Etats-Unis, de plus en plus dans les usages en France. Mais l'air conditionné peut-il jouer un rôle dans la dissémination du virus SARS-CoV-2 dans les lieux clos ? Une question qui se pose au moment où l'OMS vient de reconnaître que de nouvelles preuves confirment le potentiel de transmission aérienne du nouveau coronavirus.

Des preuves émergentes de la transmission aérienne

Dans une lettre ouverte publiée le 6 juillet dans le journal Clinical Infectious Diseases[1], plus de 230 scientifiques du monde entier demandent instamment aux autorités nationales et internationales, et notamment à l'OMS, de reconnaître cette transmission aérienne.

« Nous bousculons [les autorités] car nous avons besoins de donner un message très clair et cohérent au monde », explique la Pr Shelly Miller (University of Colorado, Boulder, Etats-Unis), une des initiatrices de cette publication. «Ce virus est présent dans l'atmosphère, vous pouvez l'attraper en l'inhalant », dit-elle.

La chercheuse, qui travaille sur la qualité de l'air intérieur, et d'autres aérobiologistes spécialisés dans la dissémination des maladies par l'air, considèrent que l'OMS et les autres agences de santé publique n'ont pas réalisé l'étendue du problème de la transmission aérienne .

« Selon nos évaluations, les échantillonnages d'air et les études sur les modèles animaux, nous avons des preuves que la transmission aérienne existe tout comme la transmission par contact. Donc nous devons avoir des recommandations claires pour affronter cela », indique la Pr Shelly.

Mise au point de l'OMS

Le lendemain de la publication de la lettre, l'OMS a organisé une conférence de presse au cours de laquelle Benedetta Allegranzi, responsable technique de l'OMS pour la prévention et le contrôle des infections, a expliqué la position de l'agence internationale[2]. « Nous reconnaissons que des preuves émergent dans ce domaine, comme dans d’autres domaines concernant le virus de la COVID-19 et la pandémie. Par conséquent, nous devons être ouverts à cette possibilité et comprendre ses implications pour le mode de transmission et les précautions qui doivent être prises».

Selon elle, la possibilité d’une transmission aérienne dans les lieux publics ne peut être exclue, « en particulier dans des conditions très spécifiques, comme les endroits surpeuplés, fermés, mal ventilés ». Cependant, a-t-elle souligné, « les preuves doivent être rassemblées et interprétées, ce que nous continuons à encourager »

Cela dit, les nouvelles recommandations conseillent d'éviter les rassemblements et de s'assurer de la bonne ventilation des bâtiments, en plus de la distanciation sociale. Elles incitent aussi au port du masque quand la distanciation physique n'est pas possible.

« C'est un pas dans la bonne direction, mais un petit pas. Cela est maintenant évident que la pandémie est accélérée par des événements ''super contaminants'' ». Et la meilleure explication, c'est la transmission par aérosol », explique le chimiste Jose Jimenez ( Université du Colorado, Etats-Unis), signataire de la lettre ouverte.

Les climatiseurs dans le collimateur

Le fonctionnement même des climatiseurs est à interroger. Quand les températures extérieures sont extrêmes, les systèmes HVAC (climatisation - chauffage - ventilation) ajustent le mélange d'air frais pour ne pas trop utiliser d'énergie. En d'autres termes, plus il fait chaud dehors, plus l'air intérieur va recirculer. Cela signifie que « vous respirez un plus grand pourcentage d'air exhalé par d'autres personnes », indique le Pr Edward Nardell ( Harvard's T.H. Chan School of Public Health, Etats-Unis). Donc si quelqu'un dans l'immeuble a le Sars-CoV-2, il est vraisemblable que le nouveau virus se retrouve dans l'air recirculant.

De plus, les petites particules virales - les aérosols - restent plus longtemps en suspension dans l'air à cause des ventilateurs et des climatiseurs qui brassent l'air.  « Les courants d'air produits par les climatiseurs et les ventilateurs peuvent transporter des particules à des distances plus importantes » ajoute-t-il. Avant de rappeler que les climatiseurs assèchent l'air, « un air sec, ce que les virus préfèrent. »

Dans certaines situations, cette combinaison de facteurs pourrait se révéler être les conditions parfaites pour une contagion.

Ebauches de preuves en défaveur des climatiseurs

En juillet, une équipe chinoise a publié ses travaux[3] sur un cluster de cas qui avaient tous diné dans un même restaurant de Guangzhou. Les dix personnes qui sont tombées malades étaient toutes assises à des tables du même côté de la pièce. Les tables étaient espacées de plus d'un mètre, ce qui laisse à penser que le virus n'a pas été capable d'être véhiculé par des gouttelettes qui tombent relativement rapidement une fois qu'elles sont expulsées dans l'air. Les auteurs considèrent qu'un « fort courant d'air » produit par un climatiseur mural a probablement dispersé des aérosols, ou « microgouttelettes », depuis un seul individu asymptomatique, vers l'ensemble des tables, infectant trois familles différentes.

Dans une autre étude, qui n'a pas encore été reviewée, des chercheurs ont analysé le contenu de climatiseurs HVAC d'un hôpital de Portland (Oregon, Etats-Unis). Grâce à des tampons, ils ont recherché la présence du matériel génétique du SARS-CoV-2. Les tampons étaient positifs dans un quart des échantillons.

« Nous en avons trouvé dans différentes localisations du système de traitement de l'air », indique Kevin Van Den Wymelenberg (Institute for Health in the Built Environment, University of Oregon, Eugene, Etats-Unis).

Une étude similaire[4] a montré qu'il était possible de détecter du matériel génétique du virus dans des échantillons d'air collectés dans les chambres de patients Covid. Plus inquiétant d'après les auteurs, même dans les échantillons d'air collectés à plus de deux mètres. 

Cela dit, Kevin Van Den Wymelenberg précise que ces deux études ne prouvent pas le potentiel infectieux des échantillons positifs. Pour le savoir, il aurait fallu aller plus loin, à savoir mettre en présence ces échantillons avec des cellules en culture, ce qui nécessite un laboratoire sécurisé de type P3.

Mais revenant à son étude, il considère que retrouver du matériel génétique viral dans la machinerie du système de refroidissement des hôpitaux, même ceux qui ont de bons filtres, devrait faire réagir les experts de santé publique, lesquels devraient considérer l'air conditionné comme un moteur de la dissémination virale.

Une règle d'or : aérer

La Pr Shelly Miller indique que le geste le plus simple pour que le virus ne s'accumule pas dans l'air intérieur est d'aérer en ouvrant régulièrement portes et fenêtres. Un conseil difficile à appliquer dans les bâtiments commerciaux.

« Ce que nous avons recommandé pour minimiser les risques à l'intérieur, est d'apporter 100 % de l'air extérieur, ce qui est impossible si vous essayer de chauffer ou de refroidir parce que cela serait extrêmement coûteux » concède-t-elle.

Une autre solution serait de recourir à des systèmes germinicides de radiation UV muraux ou à disposer sur le plafond. Ces systèmes, sans danger pour la peau, permettent de tuer les pathogènes. Ils ont fait leur preuve pour lutter contre des bactéries à transmission aérienne comme la tuberculose, indique le Pr Nardell.

Il est toujours possible d'investir dans un purificateur d'air. Mais là aussi, prévient Shelly Miller, il faut connaître les subtilités d'utilisation, et notamment le CADR (la quantité d'air purifié par minute). « J'en ai acheté un que je fais marcher seulement si quelqu'un est malade chez moi afin de réduire la charge virale dans l'air de ma maison ».

Cet article a été publié initialement sur Medscape.com sous l’intitulé  « Air Conditioning May Be Spreading COVID.  Traduit/adapté par Marine Cygler.

 

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