Immunité contre le Covid-19 : que sait-on à ce stade ?

Aude Lecrubier

Auteurs et déclarations

13 juillet 2020

France – Coup sur coup deux petites études ont présenté des résultats en apparence contradictoires sur l’immunité qui pourrait être conférée par le développement d’anticorps contre le SARS-CoV-2.

L’une, chinoise, publiée dans Nature Medicine indique que les personnes qui développent des anticorps après avoir été infectées par le coronavirus peuvent ne pas les conserver plus de quelques mois, surtout si elles ne présentent aucun symptôme au départ[1].

Dans ce travail, les scientifiques du district de Wanzhou en Chine ont étudié 37 personnes infectées par le coronavirus et présentant des symptômes et 37 personnes infectées et ne présentant aucun symptôme. Et, il en ressort que, huit semaines après la récupération, les niveaux d'anticorps IgG (immunité à plus long terme) sont tombés à des niveaux indétectables chez 40% des personnes asymptomatiques et 13% des personnes symptomatiques. 

 « Ces données pourraient souligner les risques liés à l'utilisation des passeports d'immunité COVID-19 et aller dans le sens de la prolongation des interventions de santé publique, notamment la distanciation sociale, l'hygiène, l'isolement des groupes à haut risque et les tests à grande échelle », concluent les auteurs.

L’autre étude, publiée en preprint par l’Institut Pasteur semble plus encourageante sur la présence d’anticorps post-Covid chez des personnes peu symptomatiques[2]. A partir d’une enquête réalisée auprès du personnel hospitalier des deux sites des Hôpitaux Universitaires Strasbourg, elle montre que chez 160 personnes, atteintes de formes mineures de la maladie Covid-19, près de la totalité des malades ont développé des anticorps dans les 15 jours suivant le début de l’infection. Par ailleurs, chez 98% d’entre eux, des anticorps neutralisants ont été détectés après 28 jours. « Ce qui tend à prouver que, même pour les formes mineures de la maladie, les personnes atteintes développent des anticorps qui pourraient leur conférer une immunité pendant plusieurs semaines suite à l’infection », indique le communiqué de l’Institut Pasteur.

Pr Samira Fafi-Kremer

Comment expliquer ces résultats en apparence contradictoires ? Les anticorps développés après une infection par le SARS-CoV-2 peuvent-ils ou non conférer une immunité ne serait-ce qu’à moyen terme ? Nous avons posé la question au Pr Samira Fafi-Kremer (laboratoire de virologie du CHU de Strasbourg), co-auteur de l’étude.

Votre étude et celle de Nature Biotechnology ont des conclusions qui semblent contradictoires. Comment est-ce possible ?

La perte des anticorps qui est observée dans l’étude de Nature Biotechnology est surprenante car cette perte est aussi observée dans l’activité neutralisante. Dans le SRAS, virus très proche du SARS-CoV-2, des AC neutralisants ont été détectés jusqu’à 2 ans voire même chez un patient jusqu’à 17 ans après. Il pourrait y avoir plusieurs explications à ces résultats en apparence différents. L’une d’elle est qu’en fonction de la technique utilisée, de l’antigène utilisé par les tests, les anticorps peuvent ne pas ou ne plus être détectés.

Chez certains individus COVID+ que nous suivons, les anticorps sont détectés avec 2 techniques différentes à 1 mois. En revanche, à 3 mois après l’infection, nous les détectons avec la première technique mais pas avec la 2ème.  Pour d’autres, les résultats des deux tests restent positifs à 3 mois. Or, les deux tests ont deux cibles protéiques différentes. Y a-t-il une protéine qui est plus immunogène et pour laquelle on va garder plus de réponse immunitaire ? Là est la question.

On sait que les protéines de structure sont les cibles principales des anticorps et ceux qui ciblent la région qui reconnait le récepteur cellulaire, par lequel le virus entre dans la cellule, sont neutralisants.

Pour le SARS-CoV-2, les tests sérologiques commercialisés ciblent principalement la protéine Spike et/ou la nucléoprotéine. Les anticorps qui ciblent la région RBD (Receptor Binding Domain) de la Spike sont neutralisants. Pourquoi ces anticorps baissent chez certains et persistent chez d’autres ?  Je ne sais pas. Rappelons que d’habitude nous faisons des sérologies pour les virus sanguins, pas pour les virus respiratoires comme le SARS-CoV-2. Nous avons beaucoup à apprendre.

 
Pourquoi ces anticorps baissent chez certains et persistent chez d’autres ? Je ne sais pas.
 

Est-ce que cette perte d’immunogénicité pourrait expliquer pourquoi certains tests sérologiques reviennent négatifs chez des personnes qui ont été exposées au virus et qui ont eu des symptômes significatifs ?

Nous avons étudié 10 patients covid+ avec leurs conjoints qui ont eu des symptômes caractéristiques. Les premiers avaient des tests sérologiques positifs, qui sont restés positifs jusqu’à 100 jours après les symptômes, alors que les conjoints n’ont jamais eu de sérologie positive. En revanche, lorsque nous avons recherché la réponse immunitaire T, nous avons démontré que les deux personnes des couples avaient bien eu le Covid-19[3].

Chez les conjoints, le test sérologique a été réalisé avec 3 techniques ciblant soit la protéine Spike (RBD) soit la nucléoprotéine. Le test était négatif avec les 3 techniques. Dans ce cas on assiste à une absence de détection car les anticorps sont absents et non à une perte d’anticorps. Cela pourrait s’expliquer par le fait que les personnes aient eu une réponse innée très importante qui a détruit très rapidement le virus. Elles n’ont donc pas eu besoin de développer des anticorps pour contrer l’infection ou en tout cas pas suffisamment pour être détectables. En revanche, ils ont développé une réponse immunitaire cellulaire T qui a pu détruire les cellules infectées.

Pour bien comprendre, pouvez-vous revenir sur les différents types de réponses immunitaires et notamment sur la réponse cellulaire T ?

Lorsqu’on est infecté, la première réponse qui se déclenche est la réponse immunitaire innée qui est immédiate et qui détruit l’agent infectieux en attendant la réponse adaptative. Cette dernière est constituée de la réponse humorale (les lymphocytes B) et de la réponse cellulaire T (les  lymphocytes T CD4 et CD8) et elle se développe dans les jours qui suivent l’infection.

De manière schématique, les lymphocytes T CD4 aident les lymphocytes B à produire les anticorps pour attaquer et détruire les particules virales, et les lymphocytes T CD8 à détruire les cellules infectées. La réponse cellulaire T a donc un rôle majeur dans la défense contre les infections.

Après une infection, on peut garder des lymphocytes B et T dits « mémoires ». Comme leur nom l’indique, ils gardent en mémoire l’agent infectieux.  En cas de nouvelle infection, ils sont immédiatement réactivés et conduisent à une réponse spécifique, rapide et efficace.

Pensez-vous que même en l’absence d’anticorps neutralisants, il serait possible d’être immunisé contre le Covid-19 grâce aux lymphocytes T et B « mémoire » ?

C’est une hypothèse. D’après les auteurs de l’étude chinoise, si on perd les AC neutralisants, on perd la protection et le passeport immunitaire n’est plus valable. Mais, je pense que les gens qui ont développé les AC neutralisants et qui les ont perdus, ont probablement gardé leur réponse cellulaire T. C’est ce que nous avons observé chez les couples sérodiscordants pour le COVID que nous avons étudié. Une étude suédoise a également rapporté que les individus infectés par le COVID peuvent développer une réponse immunitaire cellulaire T mémoire en absence d’anticorps détectables[4] . Il est donc fort probable que cette réponse immunitaire T puisse protéger contre une nouvelle infection par le SARS-CoV-2. On peut également supposer que ces individus ont des lymphocytes B mémoires qui pourraient être réactivés en cas d’une nouvelle rencontre avec le virus et produire des anticorps neutralisants.  Pour le moment, des études sont en cours pour savoir si les lymphocytes T et B produits avec ce virus vont rester ou s’ils sont juste transitoires mais nous n’avons pas encore les résultats.

 
Les gens qui ont développé les AC neutralisants et qui les ont perdus, ont probablement gardé leur réponse cellulaire T.
 

Si les gens perdent leurs anticorps ou qu’ils ne sont pas détectés mais qu’il est possible qu’ils gardent une réponse cellulaire T. Y a-t-il une possibilité de tester cette réponse cellulaire T à grande échelle pour obtenir ce fameux passeport immunitaire ?

Actuellement, il n’est pas possible de tester la réponse cellulaire T. Nous avons mis en place la technique dans notre laboratoire et nous l’utilisons exclusivement dans le cadre de la recherche. Cette technique est coûteuse et laborieuse. Elle nécessite la séparation des cellules du plasma et tout un processus qui dure 2 jours pour rendre un résultat.

Ce qui est sûr, c’est que dans le cadre de la recherche, il faudrait déterminer le pourcentage d’immunité T dans une vaste population. Cela nous permettrait de déterminer si certaines personnes qui ont été symptomatiques mais qui ont eu un test sérologique négatif ont tout de même une réponse T et donc s’il s’agit d’un faux négatif.

 
Dans le cadre de la recherche, il faudrait déterminer le pourcentage d’immunité T dans une vaste population.
 

Est-ce qu’en fonction des différentes souches du virus, on pourrait avoir une réponse immunitaire différente ?

Par sa grande taille et grâce à l’enzyme correctrice qu’il possède (l’exonucléase), le génome du SARS-CoV-2 est assez stable. Il existe différentes souches avec des polymorphismes différents mais il n’a pas été démontré que cela avait un impact sur la structure du virus et de la protéine spike et donc sur la réponse immunitaire.

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