Publications scientifiques rejetées pendant le COVID : que s’est-il passé ?

Stéphanie Lavaud

7 juillet 2020

France ― Si on a beaucoup évoqué les pre-print et les publications scientifiques publiées rapidement – voire trop rapidement – pendant l’épisode du Covid, il a peu été question des chercheurs qui n’ont tout simplement pas réussi à faire connaitre les résultats et leurs « recettes » pour combattre le virus auprès de leurs collègues, faute d’avoir pu publier. Pourtant, nombreux sont ceux qui ont vu leurs articles refusés par les revues scientifiques sans explications, alors que les stratégies thérapeutiques préconisées par ces auteurs ont été validées par la suite. Cela interroge sur les modes de diffusion de la science, en particulier en période de crise. Comment informer ses collègues de ses avancées thérapeutiques ? La méthodologie « classique » des essais cliniques est-elle adaptée à l’urgence ? Les réseaux sociaux (YouTube, groupes Whatsapp) ont-ils un rôle à jouer pour relayer l’information ? De façon plus générale, faut-il repenser les façons de communiquer la science, pour en garantir le sérieux tout en la rendant plus « ouverte » et moins sujette aux égos et aux lobbys ?

Frustration

Beaucoup de médecins hospitaliers, en première ligne face au Covid, ont vanté l’autonomie retrouvée face aux décisions médicales. Ils ont pu agir vite, et face à des situations inextricables et désespérées, tenter sur leurs patients les médicaments qui leur semblaient les plus adaptés, souvent ceux qu’ils avaient à leur disposition, donc déjà connus, seuls ou en association, avec parfois un certain succès. En revanche, ils ont vécu avec une grande frustration, voire même une certaine injustice, le fait de ne pouvoir publier des données médicales et thérapeutiques essentielles susceptibles de sauver des patients. Des études qui, quand bien même elles répondaient aux « normes », se sont vus refusées par les revues scientifiques au profit d’autres, pas toujours plus importantes par la taille, la rigueur méthodologique, mais souvent dotées de sponsors, le tout sans réelle justification scientifique.

Pr Firouzé Bani Sadr

C’est le cas, par exemple, du Pr Firouzé Bani Sadr (unité des maladies infectieuses et tropicales) au CHU de Reims. Interrogée sur notre site, l’infectiologue et son équipe ont donné très tôt des corticoïdes à leurs patients souffrant d’une pneumopathie oxygéno-requérante, et avec des résultats probants, au point qu’ils ont décidé d’incorporer les corticoïdes systématiquement dans leurs protocoles à partir du 27 mars. Il leur semble alors évident de partager ces résultats avec leurs collègues, qui sont alors en peine avec leurs patients. Ce qui suppose donc de publier. Mais c’est là que le bât blesse, car voici ce que nous rapporte le Pr Bani Sadr : « Depuis début mai, nous tentons de publier les résultats que nous avons obtenus à partir de notre cohorte de patients inclus entre fin mars et mi-avril. Mais, nous n’avons pas eu à ce jour une réponse positive. Il s’agit d’une étude observationnelle, non randomisée et les revues scientifiques considèrent que le niveau de preuve de ce type d’études est faible ».

Dr Jean-Philippe Kevorkian

Sans le savoir, à l’hôpital Lariboisière, à la même période, fin mars-début avril, le Dr Jean-Philippe Kevorkian connait une mésaventure similaire. Sur la base de la clinique et de ses connaissances, il met au point, avec ses collègues, un protocole assez proche à base de corticoïdes, d’anticoagulants, de diurétiques et d’antibiotiques, qui s’avère fonctionner très bien chez les patients sévèrement atteints hospitalisés dans leur service. Décision est prise de publier, donc de réaliser une étude rétrospective sur une trentaine de patients, méthodologiquement valable mais non randomisée en bonne et due forme. Là, mêmes déboires, l’article est refusé une première fois, puis une deuxième, après un long temps d’attente. « Huit semaines sont passées depuis notre toute première soumission. C’est à ce moment qu’une information diffuse très vite et très largement : dans le « bras corticoïdes » de l’étude randomisée anglaise RECOVERY la mortalité de la pneumonie à Covid-19 est significativement diminuée ! » raconte le Dr Kevorkian.

Question de clairvoyance

D’où une certaine frustration de la part des chercheurs et de légitimes questions sur les choix de publications promues par les revues scientifiques. Et ce d’autant que sont publiées dans le même temps des essais dont la méthodologie n’est pas forcément meilleure que celle des essais refusés ou « laissés en attente », mais valorisant des médicaments nouveaux, aux effets secondaires peu connus, et, par ailleurs, très chers.

« Ce qui m’étonne toutefois, c’est que les études observationnelles qui ont concerné d’autres traitements beaucoup plus chers comme le tocilizumab, l’anakinra ou le remdesivir, ont pu être publiées dans des grandes revues, alors que par exemple celle sur le remdesivir ne montrait pas de bénéfice sur la mortalité, nous confiait ainsi le Pr Bani Sadr. Je m’étonne parce que les corticoïdes sont des vieux médicaments, pas chers, à la disposition de la planète entière. Pourquoi n’ont-ils pas été évalués d’emblée alors qu’on était dans une situation pandémique ? Pourquoi si peu de publications acceptées ? »

Ces choix de publication d’articles, qui ont souvent pu apparaitre comme partiaux, ont aussi sérieusement ébranlé la légitimité de ces revues : « Nous pouvons sérieusement poser la question de la clairvoyance médicale et scientifique de ces journaux » considère le Dr Kevorkian.

Une réflexion d’autant plus justifiée que les choix de publications de ces revues, dites prestigieuses, se sont parfois avérés peu judicieux conduisant à des rétractions d’études faute de pouvoir garantir la probité des données utilisées. Le Pr Bani Sadr juge, ainsi, que « nous avons vu avec le Lancet et le New England Journal of Medicine que la publication dans des grandes revues n’était pas toujours un gage de qualité ».

Solutions envisageables

Dr Benjamin Davido

Autre cas de figure représenté par le témoignage du Dr Benjamin Davido sur notre site : celui des chercheurs qui ont expérimenté une ou des molécules avec succès, en l’occurrence ici l’hydroxychloroquine, ont publié leur étude en preprint dans le but de « donner accès [aux] résultats le plus rapidement possible à la communauté médicale » mais ont finalement « choisi » de retirer leur publication pour ne pas amplifier la polémique. De  cette réaction de repli, pouvant s’apparenter à de la sagesse ou à une certaine forme d’auto-censure, émerge une problématique : comment faire connaitre rapidement des pistes thérapeutiques judicieuses en période de crise, sans essai randomisé, ni relecture par les pairs ?

Plusieurs pistes sont envisageables : créer un espace de pré-publications réservé aux seuls chercheurs – et donc non accessible aux médias et au grand public – qui permettrait de déposer en instantané, des résultats préliminaires sans avoir à verser de frais. Car comme le rappelle le Dr Davido, certains journaux demandent parfois 2000 € par article. Autre option : trouver des moyens de favoriser la communication entre les équipes, en utilisant, par exemple, les nouveaux moyens de communication. Alors que le Dr Kevorkian fait part de son regret que les relations entre les groupes hospitaliers aient été « quasi nulles », il explique que le protocole du « CORTILIX » a diffusé grâce à un groupe Whatsapp. De son côté, le Pr Bani Sadr a publié une vidéo sur YouTube pour expliquer le rationnel à l’utilisation des corticoïdes à l’attention de la communauté médicale.

Ré-inventer

Mais tout un champ d’option est possible ; car, en dépit du drame que constituent les nombreux décès, cette épidémie a eu des vertus : dans le monde d’après, la façon dont on pratiquera la médecine et dont on diffusera l’information scientifique en temps de crise pourra être optimisée.

 

Les opinions exprimées dans cet article n'engagent que leur(s) auteur(s) et ne reflètent pas nécessairement celles de WebMD ou Medscape.

 

 

 

 

 

 

 

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