COVID-19 : « on a perdu pas mal de temps au début » regrette un médecin généraliste strasbourgeois

Clément Loriol

8 juin 2020

Dr Raymond Attuil

Schiltigheim, France -- A quoi ressemble aujourd’hui la vie d’un médecin généraliste exerçant dans le Bas-Rhin, région très touchée par l’épidémie ? Nous avons posé la question au Dr Raymond Attuil qui, à Schiltigheim, se place en observateur attentif des « brigades d’anges gardiens ». S’il continue à dépister quelques rares cas de Covid, il dit regretter avant tout que le gouvernement ait attendu début mai pour demander aux médecins généralistes de former « la première ligne » du dispositif de dépistage. Un avis partagé par d’autres médecins généralistes. (Lire COVID-19 : « Ne pas pouvoir monter au front et contribuer à l’effort a été une vraie souffrance pour de nombreux médecins généralistes» Pr E. Galam). Il estime que l’on aurait dû agir plus tôt, en demandant notamment à la médecine de ville de réaliser une étude observationnelle dès le début de l’épidémie.

Luxe humaniste

Interrogé sur les brigades sanitaires, le médecin trouve que la mise en place du dispositif « ne modifie pas grand-chose » à son travail, lui qui avait déjà l’habitude, avant le début de l’épidémie, de repérer, diagnostiquer, traiter et conseiller les patients : « Cela fait partie du travail du médecin généraliste de soigner l’individu dans son environnement, en donnant par exemple des conseils de prévention à la famille. Avant même la mise en place du tracing, je conseillais aux « Covid positif » de faire chambre à part ou de vérifier si le conjoint avait des symptômes. Aujourd’hui, la différence, c‘est que tout cela est organisé institutionnellement. »

Ce qui passe notamment, quand des cas positifs sont dépistés par les brigades, par « isoler les malades ou bloquer des chambres d’hôtel pour héberger une partie de la famille quand il y a une trop grande promiscuité entre les membres d’une famille. Les brigades sanitaires tiennent compte de l’entourage et de l’environnement du patient. Tout cela ajoute une dimension sociale dans le soin. C’est un luxe humaniste que l’on peut se permettre en France, contrairement à d’autres pays comme les États-Unis », poursuit le médecin.

Relation de confiance patients-médecin préservée

Le dispositif tel qu’il existe aujourd’hui ne devrait donc pas, selon lui, entacher la relation de confiance patients-médecin. Et ce d’autant que l’épidémie a très nettement faiblit (à peine 8 prélèvements effectués les 3 dernières semaines, 0 cas confirmé). « Quand les patients décident de se confier à moi, ils savent très bien que cela va rester entre nous » considère le Dr Attuil. Et ce n’est pas parce qu’il diagnostique des cas suspects de Covid-19 que cela risque de changer : « On me confie des choses au cabinet que je n’ai pas envie de colporter. Si le patient me raconte sa vie privée, je ne rentrerai pas ces informations dans le système d’information (« Contact Covid »). Je fais simplement mon travail d’enquête en tête à tête et je donne des conseils à mon patient pour qu’il prévienne ses contacts ou qu’il s’organise, mais je garde ces informations pour moi. »

Perte de temps et d’informations

Demander aux médecins généralistes de former « la première ligne » du dispositif de dépistage, rien que de très normal donc pour le Dr Attuil. Non, ce que regrette vraiment le médecin alsacien, c’est que l’on a « perdu pas mal de temps au début ». Selon lui, le gouvernement aurait pu demander beaucoup plus tôt à la médecine de ville de faire « une étude observationnelle en temps de réel. On s’est trop concentrés sur l’hospitalisation et la réa et on a perdu beaucoup d’informations sur les cas rencontrés les 4 premières semaines de l’épidémie. Or, ce n’est pas l’hôpital, mais c’est la médecine de ville qui a découvert en premier des signes comme la perte de goût et d’odorat (symptômes évocateurs du Covid-19). Quand les gens arrivent en réa, on est à 15 jours / trois semaines des premiers signes, donc il est un peu tard pour agir. L’observationnel en direct aurait été nettement plus pointu. »

On s’est trop concentrés sur l’hospitalisation et la réa et on a perdu beaucoup d’informations sur les cas rencontrés les 4 premières semaines de l’épidémie.

D’autant plus que ce n’est pas si difficile à mettre en place. À titre d’exemple, dans l’agglomération de Strasbourg, un réseau de médecins (généralistes et pédiatres) signale tous les jours le nombre de cas de diarrhées, afin de rechercher d’éventuelles contaminations par ingestion d'eau potable. Le signalement consiste à « mettre une croix dans une case et à préciser la tranche d‘âge, point final, explique le médecin. Quand on observe des cas groupés de diarrhées dans une famille ou un cluster, on fait des analyses épidémiologiques puis bactériologiques pour voir s’il n’y a pas de contamination. Cela se fait de manière très fluide. Cela nous prend 30 secondes chaque soir de saisir le nombre de « cacas mous ». Et cela a permis, en l’espace d’une vingtaine d’années, à l'Eurométropole de Strasbourg d'intervenir sur le réseau d'eau et d’éviter des catastrophes liées à une eau contaminée. »

Entre amertume et espoir

La gestion de cette épidémie en France laissera donc un goût amer au Dr Attuil. Ce qui ne l’empêche pas de regarder l’avenir avec l’optimisme. Car la crise aura permis « une reconnaissance de la médecine de ville, et des généralistes en particulier, pour faire du relationnel et de l’alerte de santé publique. » Mais aussi parce que, dans le futur, « on sera mieux préparés pour lutter contre d’autres épidémies, d’autres crises sanitaires. J’ai bon espoir, c’est d’ailleurs pour cela que je travaille aujourd’hui avec d’autres collègues pour construire un monde avec plus de démocratie citoyenne et sanitaire. »

 

 

 

 

 

 

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