Brigades sanitaires : « le dispositif me parait désormais acceptable »

Clément Loriol

29 mai 2020

Dr Denis Lemasson

Paris, France -- Médecin généraliste à Paris, le Dr Denis Lemasson a participé à la mise en place des « brigades d’anges gardiens », créées par le gouvernement pour repérer les personnes susceptibles d’être malades et ainsi rompre la chaîne de contamination. Selon lui, les polémiques liées au secret médical et aux droits fondamentaux des patients n’ont plus lieu d’être, ce qui ne l’empêche par d’être critique sur l’efficacité réelle du dispositif et le fonctionnement des institutions médicales.

Erreur de communication

« Quand on ne parlait que de réanimation, je piaffais d’impatience que le dispositif soit mis en place. L’un des enjeux essentiels pour lutter contre une épidémie, c’est de casser les chaînes de transmission. Tant qu’on n’aura pas de vaccination et de traitement efficaces, les cliniques médicales mobiles seront le moyen le plus efficace pour éteindre les micro-clusters.  Les hospitalisations ne représentent qu’une petite partie de la réponse. »

Ce médecin généraliste dans le 18e arrondissement de Paris préfère d’ailleurs parler d’« équipes médicales mobiles » plutôt que de « brigades sanitaires » qui souffrent d’une connotation « policière ou militaire ».

Selon lui, le gouvernement a commis une erreur de communication avec cette appellation, même si elles ont été rapidement rebaptisées « brigades d’anges gardiens » par le ministre de la santé, Olivier Véran. Si bien que « les équipes se sont fait traiter de "délateurs" ou de son équivalent "poucaves" dans les quartiers. Car le terme de « brigades » évoque la BAC dans le 18e », rapporte le médecin qui ajoute : « elles ne sont pas constituées de bénévoles sortis de nulle part, mais d’infirmiers qui ont l’habitude soigner. Ces professionnels ont l’habitude de travailler avec la population du territoire, dont « ils comprennent les problèmes. C’est beaucoup plus facile de communiquer, de prescrire et d’installer ainsi un lien de confiance avec la population. C’est d’ailleurs l’une des clefs du dispositif », poursuit le Dr Lemasson.

Les hospitalisations ne représentent qu’une petite partie de la réponse

« Cliniques mobiles »

Porté par cette philosophie, il a donc participé à la création et au développement du projet qui s’appuie sur la médecine de ville. Ce sont en effet les membres d’une communauté professionnelle territoriale de santé (CPTS) composée d’une petite centaine de professionnels de santé (médecins, pharmaciens, infirmiers, orthophonistes…) qui ont organisé ces « cliniques mobiles », grâce au soutien (financier et matériel) de l’AP-HP, de la mairie de Paris, de l’Agence Régionales de Santé (ARS) et de l’Assurance maladie.

Comment tout cela fonctionne ? C’est tout d’abord le médecin généraliste qui donne le coup d’envoi des visites quand il diagnostique des cas suspects de Covid-19. Puis, chacune des équipes, constituées en binômes (un infirmier associé à un étudiant dans le domaine de la santé), se rend au domicile pour tester les patients et leur entourage immédiat, sous réserve de leur accord. Pour le Dr Lemasson, c’est justement le caractère mobile du dispositif qui fait sa force : « Parce qu’il est absurde, en période d’épidémie, d’aller demander à un malade, qui peut être bloqué par la fièvre au fond de son lit, d’aller faire un test PCR dans un laboratoire en ville. Il risque de contaminer les gens durant son trajet. »

Autre avantage du dispositif d’après le médecin : les membres de l’équipe mobile peuvent discuter de visu, avec le patient et les membres de sa famille, de l’organisation pratique du confinement. « C’est plus compliqué par téléphone », estime le Dr Lemasson qui ajoute qu’un hébergement alternatif est proposé si l’habitat ne permet un confinement dans de bonnes conditions.

Secret médical : la polémique n’est plus lieu d’être

Quid de la polémique autour du secret médical et des droits des patients ? Depuis que le Conseil constitutionnel a retoqué le dispositif initial de l’Assurance maladie « Contact Covid », il faut désormais l’accord du patient pour que ces tests soient pratiqués et que les médecins rentrent les données sur la plateforme. La polémique sur le consentement des patients n’a donc plus lieu d’être selon le médecin. D’autant que « la sécurité sociale manie des données de santé depuis 70 ans sur des questions plus sensibles que le coronavirus. De plus, les employés de la sécurité sociale qui interviennent sont soumis au secret médical. »

Le Dr Lemasson se félicite également que l'option de rémunérer le médecin de 2 ou 4 euros supplémentaires pour cette consultation particulière (rémunérée 55 euros) ait été abandonnée. « Il était hors de question que les médecins soient rémunérés pour donner les contacts et les coordonnées supplémentaires. Je trouve légitime, avec l’accord du patient, qu’il y ait un fichier pour rentrer le nom du patient et ses contacts immédiats. Mais, pour le deuxième et troisième cercle, je considère que la responsabilité revient aux services de la sécurité sociale qui ont aussi besoin de l’accord des patients. De plus, les données seront uniquement accessibles aux soignants ou aux personnes assermentées, donc le secret médical sera préservé. Le dispositif existant me parait donc acceptable, alors que cela ne l’était pas forcément au départ. » Et d’ajouter que « les données seront détruites au bout de trois mois. »

Nous avons deux mois de retard, c’est affligeant.

Lourdeurs institutionnelles, sources de retard à l’allumage

Tout cela a contribué à lever en grande partie les réserves éthiques du Dr Lemasson vis-à-vis des « brigades d'anges gardiens » . Mais il aurait néanmoins aimé que ce dispositif soit « mis en place plus tôt. Nous avons deux mois de retard, c’est affligeant ». L’une des raisons de ce retard à l’allumage ? « Nos institutions médicales (ARS, CNAM, AP-HP, médecine libérale…) ont une grande difficulté à travailler ensemble. Les concurrences institutionnelles ralentissent les processus d’approvisionnement et de décision, ce qui a eu un impact majeur sur la prise en charge de l’épidémie ». D’après le médecin, l’ensemble de ces acteurs auraient du mal à communiquer et à prendre des décisions, ce qui provoquerait « un retard important sur le vote des lignes budgétaires et la chaîne d’approvisionnement ».

Et de citer l’exemple des cliniques mobiles qui auraient été confrontées à « une grosse tension sur les sur-blouses ». Or, « comment envoyer décemment des infirmiers au domicile des gens s’ils n’ont pas les moyens de se protéger ? », s’interroge-t-il. Il y avait pourtant des sur-blouses disponibles sur Paris, « mais les acteurs institutionnels ne s’en sont pas saisis pour passer des commandes appropriées. » Conclusion du médecin : « Il y a une volonté de faire, mais sans stratégie claire, sans coordination des différents acteurs, sans arbitrage qui priorise les principales actions à mener, alors que les moyens existent ».

Fort de ce constat, le Dr Lemasson se pose la question suivante : « combien de territoires en France ont aujourd’hui des équipes médicales mobiles fonctionnelles ? » Celui-ci croit savoir que ces équipes fonctionnent « dans quelques arrondissements », et se demande ce qui existe réellement en dehors de l'Île-de-France. Or, quand on sait que « leur mise en place a été décidée il y a une quinzaine de jours, quand on sait que cela demande des compétences d’organisation et des moyens qui, la plupart du temps, sont absents au sein des institutions médicales, nous pouvons malheureusement craindre des trous dans la raquette. Or, nous avons besoin de cliniques mobiles sur tous les territoires où le virus circule pour éteindre les micro-clusters », conclut le médecin.

Il y a une volonté de faire, mais sans stratégie claire, sans coordination des différents acteurs, sans arbitrage qui priorise les principales actions à mener, alors que les moyens existent

 

 

 

 

 

 

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