COVID-19 : hommes plus sévèrement atteints à cause des androgènes?

Vincent Richeux avec Pam Harrison

Auteurs et déclarations

25 mai 2020

Padoue, Italie — Les patients présentant un déficit en testostérone après traitement contre le cancer de la prostate ont moins de risque d’être infecté par le virus SARS-CoV-2, révèle une étude italienne, publiée dans Annals of Oncology [1]. Cette observation vient ainsi renforcer l’idée que les androgènes contribueraient à rendre les hommes plus sensibles à la maladie, comparativement aux femmes.

« La testostérone pourrait être un facteur aggravant lors de l’infection par le Covid-19. On sait d’ailleurs qu’elle a un potentiel effet immunosuppresseur. Pour autant, cette étude ne permet pas d’affirmer que les androgènes sont impliquées dans l’apparition plus fréquente de formes graves chez les hommes », a commenté, auprès de Medscape édition française, le Pr Franck Mauvais-Jarvis (Tulane University Health Sciences Center, Nouvelle-Orléans, Etats-Unis).

Risque de décès accru

Selon l’endocrinologue, la vulnérabilité observée chez les hommes dans le cas de cette infection serait davantage liée à des facteurs génétiques. « Les femmes ont une réponse immunitaire plus efficace et mieux adaptée face aux infections que les hommes ». Chez la femme, la présence de deux chromosomes X porteurs de gènes impliqués dans la réponse immunitaire leur donnerait un net avantage par rapport à l’homme.

 
Chez la femme, la présence de deux chromosomes X porteurs de gènes impliqués dans la réponse immunitaire leur donnerait un net avantage par rapport à l’homme.
 

Dans leur étude, le Pr Monica Montopoli (Université de Padoue, Italie) et ses collègues se sont intéressés à l’effet de la suppression des androgènes sur le risque d’infection chez les patients traités par un cancer de la prostate. Pour cela, ils ont analysé les données de 9 280 individus testés positifs dans les laboratoires de 68 hôpitaux de Vénétie, région d’Italie la plus touchée par l’épidémie de SARS-CoV-2.

Parmi les sujets infectés, les femmes étaient majoritaires (56% contre 44% d’hommes). Les hommes ont toutefois davantage de risque de voir leur état s’aggraver puisqu’ils représentent 60% des individus hospitalisés et se retrouvent largement majoritaires en soins intensifs (78% contre 22% de femmes). Deux-tiers des décès (62%) liés à l’infection concernent des hommes.

« En général, les études montrent qu’il y autant d’hommes que de femmes à être infectés. Concernant les cas graves, les données rapportées dans cette étude sont similaires à ce qui a été observé par d’autres équipes. Le risque de complications graves et de décès liés au Covid-19 est deux fois plus élevé chez les hommes », a ajouté le Pr Mauvais-Jarvis. 

 
Le risque de complications graves et de décès liés au Covid-19 est deux fois plus élevé chez les hommes. Pr Franck Mauvais-Jarvis
 

Les patients cancéreux plus à risque

Les patients atteints d’un cancer représentaient 8,5% des individus infectés (n=786) et 1,3% avaient plus précisément un cancer de la prostate. En comparaison avec la population générale masculine de Vénétie, les chercheurs montrent que les hommes atteints de cancer ont presque deux fois plus de risque d’être infectés par le virus (OR=1.79; IC à 95%, [1.62-1.98]).

De récentes données françaises rapportées par le centre régional de lutte contre le cancer Gustave Roussy se sont pourtant montrées rassurantes, avec un taux d’infection par le SARS-CoV-2 qui ne semble pas plus élevé que celui observé en population générale dans une cohorte de plus de 1 300 patients atteints de cancer, dont une petite majorité de femmes  (56%).

Dans la cohorte italienne, les chercheurs ont compté 118 patients atteints d’un cancer de la prostate, dont 4 sous traitement anti-androgénique. L’analyse montre, en comparaison avec l’ensemble des cas de cancer de la prostate de Vénétie, que les patients prenant ce traitement ont quatre fois moins de risque d’être infectés que ceux qui n’ont pas ce type de traitement (OR= 4.05, IC à 95%, [1,55-10,59].

En comparaison avec les autres patients atteints de cancer, le risque d’être atteint par le Covid-19 apparait encore plus faible chez ces patients présentant un déficit en androgènes (OR= 5,17, IC à 95%, [2,02-13,40]). Aucun des quatre patients identifiés n’est décédé. Toutefois, les faibles effectifs ne permettent pas de se prononcer sur une potentielle protection contre une aggravation des symptômes.

Implication du récepteur TMPRSS2

En considérant uniquement la population masculine, « nos données suggèrent que les patients atteints de cancer ont un risque accru d’être infectés par le SARS-CoV-2 », commentent les auteurs. « Néanmoins, les patients atteints de cancer de la prostate recevant un traitement bloquant la production d’androgène semblent partiellement protégés ».

 
Les patients atteints de cancer de la prostate recevant un traitement bloquant la production d’androgène semblent partiellement protégés.
 

Pour expliquer cet effet protecteur, les chercheurs évoquent l’implication du récepteur TMPRSS2, qui favorise l’accrochage du virus au récepteur ACE2. Or, l’activité de ce récepteur est régulée par les androgènes. « L’inhibition de TMPRSS2 pourrait limiter l’infection par le SARV-CoV-2 ou réduire sa sévérité », ont suggéré les auteurs. Une hypothèse qui n’a pas pu être vérifiée dans cette étude rétrospective.

Le traitement inhibant la production d’androgènes est connu pour réduire la quantité de récepteurs TMPRSS2, poursuivent les chercheurs. Par conséquent, selon eux, ce traitement pourrait être envisagé en prévention de l’infection chez les patients à risque atteints de cancer de la prostate, voire même chez des hommes sans cancer, pendant une période transitoire.

L’étude affiche quelques biais non négligeables. Elle ne tient pas compte notamment de certains facteurs comme l’âge, l’indice de masse corporelle (IMC) ou les comorbidités cardiovasculaires. « Etant potentiellement dans un état plus grave, les patients avec un cancer de la prostate sous anti-androgènes peuvent aussi avoir tendance à s’isoler, ce qui réduit le risque d’infection », note le Pr Mauvais-Jarvis.

Une protection par les estrogènes?

« Même si l’impact sur l’infection n’est pas exclu, je ne pense pas que les hormones sexuelles masculines ont un rôle majeur dans le développement de la maladie », estime le spécialiste. « Il faut rappeler que le risque de décéder de l’infection augmente avec l’âge alors que, à l’inverse, la production d’hormones sexuelles diminue. Celles-ci pourraient éventuellement avoir un effet chez les plus jeunes ».

 
Je ne pense pas que les hormones sexuelles masculines ont un rôle majeur dans le développement de la maladie. Pr Franck Mauvais-Jarvis
 

L’endocrinologue mise davantage sur un possible effet protecteur des hormones féminines, qui contribueraient également à la meilleure réponse immunitaire observée chez les femmes. Aux Etats-Unis, il s’apprête à lancer une étude randomisée pour évaluer un traitement complémentaire combinant estrogène et progestérone (voie intramusculaire) chez des patients infectés par le SARS-CoV-2 pris en charge en unité de soins intensifs.

Interrogée par Medscape édition internationale, le Dr Sharon Nachman (Renaissance School of Medicine, Stony Brook University, New York, Etats-Unis) a indiqué avoir initié des recherches similaires, visant à évaluer l’utilisation d’un patch transdermique d’estrogènes chez des patients (hommes et femmes) atteints du Covid-19, dès leur admission à l’hôpital. Il s’agit d’une étude randomisée contre placebo.

Le patch (Climara®, estradiol 50µg/24h, Bayer) est habituellement utilisé en traitement hormonal substitutif (THS) de la ménopause. Il sera appliqué pendant sept jours. L’objectif est de vérifier si le traitement peut réduire le taux d’intubation, a précisé l’infectiologue. Après le retrait du patch, les patients seront suivis pendant 45 jours pour évaluer l’évolution des symptômes.

 

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