Enfants de soignants : halte aux discriminations

Marine Cygler

Auteurs et déclarations

18 mai 2020

France – Malmenés, stigmatisés, les enfants de soignants ? D'après les nombreux témoignages de leurs parents médecins, l'épidémie est une période très difficile pour eux. Sans compter que le déconfinement avec un retour à l'école selon un ordre de priorité défini au niveau national s'est accompagné de mesures de certaines académies – rectifiées depuis – d'isoler les enfants de soignants. Une situation désolante qui a poussé nombre de médecins à dénoncer ce que vivent leurs enfants. Ainsi, le 8 mai dernier, la tribune « enfants de soignants, la double peine » parue sur le site de Jeunes Médecins a mis en lumière cette situation. La sérénité peut-elle revenir ? La population peut-elle continuer à applaudir ses soignants tout refusant que leurs enfants soient mêlés au reste des écoliers ? Le syndicat Jeunes Médecins s'est saisi du dossier et annonce qu'il veillera à dénoncer les dérives discriminatoires envers les enfants.

Culpabilité énorme 

« Un soir, j'ai reçu un texto d'une mère dont l'enfant ne pourrait pas bénéficier d'un accueil dans notre école. Elle concluait que de toutes les façons elle ne l'aurait pas remis de peur qu'il ne côtoie des enfants de soignants et des maîtresses qui prennent le RER » n'en revient toujours pas la Dr Sarah Drouin (chirurgien urologue, Hôpital La Pitié- Salpêtrière, Paris) dont l'activité habituelle s'est arrêtée pendant la crise. Pendant des semaines, elle a pris en charge des patients Covid en réanimation et multiplié les gardes les week-ends.

« On a déjà une culpabilité énorme : non seulement, nous n'avons pas le temps d'aider les enfants à faire le travail scolaire à la maison, et ma fille de 9 ans me l'a bien reproché, mais en plus on a peur de les infecter » poursuit-elle. « C'est la double peine » : des parents absents et potentiellement contaminants et une société qui les rejette.

Contrats de garde-partagée rompus

La même expression est reprise dans le titre de la tribune du Dr Lamia Kerdjana (anesthésiste-réanimatrice, hôpital Lariboisière, Paris), Vice-Présidente Jeunes Médecins, Présidente Jeunes Médecins Île-de-France, qui explique que ces problématiques – problèmes de garde des enfants, culpabilité à l'idée de transmettre le virus à sa famille,... –  reviennent très souvent dans les discussions sur les groupes privés des réseaux sociaux de médecins.

Et pour les petits qui ne sont pas en âge d'être scolarisés, la situation n'est parfois guère enviable. « Mon chef de clinique, papa d'un bébé de quelques mois, s'est retrouvé sans nounou. La famille avec laquelle il faisait la garde partagée ne voulait pas d'un enfant de soignant. Et évidemment, mon collègue n'a pas les moyens financiers d'une garde non partagée » se désole Sarah Drouin. Des exemples de contrats de garde-partagée rompus, Lamia Kerdjana peut en citer pléthore.

Modalités d'accueil scandaleuses et référé liberté

Avec le déconfinement, les écoles ont partiellement réouvert leurs portes, un million et demi d’élèves, sur 6,7 millions au total, selon un protocole sanitaire strict qui a donné lieu à des surinterprétations de la part des directeurs d'école ou des inspecteurs.

Cela a été notamment le cas dans les rectorats des académies de Toulouse et de Nice où il était prévu que les enfants des personnels soignants ne rejoindraient pas leur classe habituelle, à la différence de leurs camarades. Motif invoqué : les précautions sanitaires.

« Est-on revenu au temps des léproseries alors même que ce sont des enfants sains ? Les enfants qui sont symptomatiques pour des maladies contagieuses (grippe, poux, etc.) sont-ils mis à l’écart pour éviter la contagion dans la situation hors COVID ? » interroge Lamia Kerdjana dans sa tribune.

Cela dit, ces consignes discriminatoires à l'égard des enfants de soignants ont été rectifiées dès le 9 mai. Les recteurs des deux académies en cause ont demandé de mettre fin à toute consigne tendant à isoler les enfants des personnels indispensables à la gestion de la crise sanitaire des autres élèves accueillis.

Bien que rejeté parce que les mesures de correction avaient été prises par les autorités compétentes, le référé « liberté » déposé par Jeunes Médecins au Conseil d'Etat le 7 mai « a permis, en un temps record, de rendre possible un retour à l’école plus serein pour les enfants des personnels dits « prioritaires » » se félicite le syndicat dans un communiqué.

« Nous nous saisirons de toutes les situations et feront des rappels à la loi par le biais de notre avocat si besoin » explique Lamia Kerdjana à Medscape édition française qui cite l'exemple de l'académie de Reims qui avait prévu avec le déconfinement un accueil de tous les écoliers, y compris les enfants de soignants, deux jours par semaine. Quid des autres jours de la semaine ? « Nous avons dû rappeler les dispositions de l’article 12 du décret du 11 mai 2020 qui obligent les collectivités à assurer l’accueil des enfants des personnels prioritaires de 3 à 16 ans » indique-t-elle.

Dans son communiqué, Jeunes Médecins prévient qu'il saisira à nouveau les autorités compétentes pour que toute discrimination cesse. « La peur, compréhensible, n’excuse pas le comportement de rejet et d’ostracisation et nous restons mobilisés pour dénoncer tout débordement et tout excès de zèle » y est-il précisé.

Applaudissements et mots sur le pare-brise

« La France applaudit les soignants tous les soirs à 20h car ils mettent leur santé et celle de leur famille en danger mais leurs enfants ne doivent surtout pas être mêlés au reste de la population ? » s’interroge, non sans une certaine amertume, le Dr Kerdjana dans sa tribune.

Ajoutés à cela les mots sur les pare-brises ou dans les cages d'escalier qui rappellent aux soignants qu'ils ne sont plus les bienvenus là où ils habitent, cela fait beaucoup. Beaucoup trop.

« Tout ceci est vécu très violemment par les personnels soignants. Les applaudissements du 20h sont un réconfort mais ce qui nous importe ce sont des preuves. Je dénonce une hypocrisie » résume-t-elle à Medscape édition française.

 

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