POINT DE VUE

Hémorragies digestives: faut-il revoir l’utilisation de l’acide tranexamique? 

Dr Dominique Savary

Auteurs et déclarations

9 juillet 2020

Le blog du Dr Dominique Savary – urgentiste, réanimateur

Les études montrant les risques et le non-bénéfice de l’acide tranexamique s’accumulent. Est-il temps de revoir l’utilisation de cet antifibrinolytique dans les hémorragies digestives ?

TRANSCRIPTION

"Aujourd’hui, je voudrais vous parler de l’étude HALT-IT, [1]  publiée dans le Lancet en juin 2020, sur l’intérêt de l’acide tranexamique dans les hémorragies digestives, qu’elles soient hautes ou basses.

On sait que les hémorragies digestives sont une cause fréquente de consultation aux urgences. Cela représente, pour les hémorragies digestives hautes, autour de 60 000 hospitalisations chaque année avec un risque de décès de 10%-12%. Quant aux hémorragies digestives basses, c’est probablement un peu moins de patients (15 000 hospitalisations par an), mais un risque de décès un peu plus important, autour de 15 %. C’est donc un vrai problème de santé publique.

Dans HALT-IT, les auteurs ont réalisé un essai international randomisé en double insu contre placebo, en utilisant l’acide tranexamique à la dose de 1g au moment de la randomisation, suivi de 3g au cours des 24 premières heures. C'est donc une grosse dose d’acide tranexamique, si on la compare à la dose qui était utilisée dans les polytraumatismes, puisque je rappelle que c’était 1g renouvelé 1 fois dans les 8 premières heures, ou dans les essais qui se sont intéressés aux hémorragies du post-partum, où c’était 1g, plus ou moins renouvelé 1 fois.

Cet essai international a un effectif important puisqu’il a recruté 12 000 patients, plus souvent des hommes (dans 65 % des cas), avec un âge moyen de 58 ans.

Résultats : Pour le critère de jugement principal, qui était la mortalité toute cause à J28, il n’y avait pas de différence entre l’apport d’acide tranexamique (9,5% de décès) et le placebo (9,2%). Il n’y avait pas non plus de différence en termes de décès dus à l’hémorragie dans les cinq premiers jours entre l’acide tranexamique et le placebo. Et surtout, il y avait un surrisque d’événements thrombo-emboliques, probablement lié à la dose un peu plus importante dans cet essai.

Je trouve cette étude intéressante parce qu’elle nous interroge sur l’utilisation de l’acide tranexamique et les récents essais. Tout d’abord, elle rejoint certaines études — je pense à TICH-2[2] sortie en 2018 sur l’absence de bénéfice de l’acide tranexamique dans la mortalité des hémorragies intracérébrales. Elle rejoint aussi l’étude WOMAN[3] de 2017, qui n’avait pas montré d’intérêt de l’acide tranexamique dans les hémorragies du post-partum, que ce soit pour la mortalité ou pour l’hystérectomie secondaire — secondaire à l’hémorragie, bien sûr. Certes, nous avons vu des études sur l’épistaxis, sur l’hémoptysie, qui semblaient montrer un bénéfice de l’acide tranexamique, mais ce sont des études de petites tailles, donc à risque de biais. Nous avons également de grandes études, comme CRASH[4]. Mais au regard de ces données qui s’accumulent sur les risques et le non-bénéfice de l’acide tranexamique, on doit se poser quelques questions. À une époque où il y a beaucoup de débats autour de l’utilisation de certains médicaments dans la crise Covid par exemple, là aussi il est intéressant de voir qu’avec des produits comme l’acide tranexamique, il peut, peut-être, y avoir des questions à se poser pour nos pratiques futures.

Je vous remercie et je vous dis à très bientôt sur Medscape.
 

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