POINT DE VUE

Troubles du sommeil durant le confinement : quel impact ?

Véronique Duqueroy

Auteurs et déclarations

26 mai 2020

Dr Sarah Hartley

France ― Selon une enquête du réseau Morphée, environ la moitié des gens ont eu des troubles du sommeil pendant le confinement. Quel impact la crise du Covid pourrait-elle avoir, à court et long termes, sur le sommeil et la santé des individus, et en particulier des professionnels de santé ? Interview du Dr Sarah Hartley, médecin du sommeil, dans le service de physiologie de l’hôpital Raymond-Poincaré (Garches).

Medscape édition française : Avec le réseau Morphée, vous avez mené une étude sur l’impact du confinement sur le sommeil . Quel est le résultat principal ?

Sarah Hartley : Entre le 11 et le 23 avril 2020, nous avons interrogé près de 1800 personnes (77% de femmes, majoritairement entre 35 et 40 ans) sur les modifications des habitudes de sommeil : durée, qualité, heures de coucher et de lever, et activités associées. Près de la moitié des répondants (47%) ont déclaré avoir eu une détérioration de la qualité de leur sommeil pendant le confinement.

Le confinement est une période de stress important, en raison non seulement de la peur de la contamination par le virus, mais aussi des tensions familiales, de la perte d’autonomie – en particulier pour les personnes âgées –, des difficultés professionnelles, des perturbations de la routine de vie, etc. L’activité physique est également impactée, que ce soit l’activité liée à la routine (comme aller au travail tous les jours) ou à la pratique d’un sport. Dans notre enquête, la pratique du sport a été impactée de manière hétérogène par le confinement : 23% des sujets pratiquaient du sport tous les jours (vs 8% avant le confinement), mais 35% (vs 30% avant le confinement) ne pratiquaient aucune activité sportive.

Comment expliquer ces troubles du sommeil ?

On sait que la qualité et la quantité de sommeil sont conditionnées par deux grands systèmes de régulation, l’homéostatique et le circadien. Le système homéostatique dépend de la durée de l’éveil, mais aussi de l’activité physique de la journée… donc cela pourrait expliquer une moindre pression du sommeil durant le confinement. De plus, l’isolement temporel et social, surtout avec une diminution de l’exposition à la lumière le matin, diminue l’efficacité du rythme circadien. Dans cette situation, une exposition à la lumière forte le soir (les écrans) a tendance à décaler le rythme circadien avec un coucher plus tardif [1].  

Pour mieux comprendre les effets de l’isolement nous pouvons regarder les effets lors des périodes d’isolement. Plusieurs études ont été réalisées durant les 4 épidémies précédentes (SARS, MERS, Ebola, et H1N1), mais elles ont surtout focalisé sur l’impact psychologique de l’isolement des groupes exposés à l’infection. Cette situation de confinement de toute une population en raison d’une exposition au virus en France est assez inédite. Une revue de la littérature, parue récemment dans le Lancet,[2] a montré, dans des groupes comparatifs (individus avec les mêmes caractéristiques, comme la situation professionnelle, le sexe, l’âge, etc.), qu’il y a une augmentation de l’insomnie, de l’anxiété et de l’état de stress post-traumatique chez les sujets qui sont en confinement par rapport à ceux qui continuent à aller travailler, et ce en particulier chez les soignants.

D’autres études, mais cette fois-ci sans groupes comparatifs, montrent également une augmentation de l’insomnie secondaire à l’anxiété [3,4]. Une étude australienne a montré des résultats similaires chez les enfants [5]. L’analyse du réseau Morphée porte seulement sur des adultes, mais elle montre une baisse de la qualité du sommeil, malgré une augmentation de sa durée (+42 minutes en moyenne), et un décalage des heures de coucher et de lever avec des horaires moyens plus tardifs, aussi bien au coucher (+50 minutes) qu’au lever (+1h08).

Quel est l’impact de l’exposition aux écrans dans ce contexte ?

Dans notre enquête, 52% des personnes ont passé plus de 3 heures devant les écrans le soir (versus 23% avant le confinement) et 29 % y consacraient plus de 4 heures (vs 10% auparavant). Ce n’est pas une surprise : le télétravail, le fait de ne pas pouvoir sortir pour se distraire etc. peuvent expliquer cette augmentation. De plus, l’exposition à la lumière du jour, qui peut au moins partiellement pallier les effets des écrans le soir, était diminuée de 25 minutes selon notre enquête. Cette moindre exposition quotidienne à la lumière du jour et cette augmentation de l’exposition aux écrans le soir ont des effets délétères sur l’horloge biologique, et décalent les horloges vers des horaires encore plus tardifs. On risque donc un retard de phase.

Quels pourraient être les effets à long terme de ce retard de phase ?

Les études réalisées pendant les autres pandémies montraient qu’il y a une persistance des troubles anxieux et de dépression à distance de la période de confinement [4,6]. Mes collègues psychiatres s’accordent de façon unanime sur une augmentation potentielle des troubles anxio-dépressifs et psychiatriques à la suite du confinement. Et comme le sommeil est étroitement lié aux troubles de l’humeur, nous nous attendons à une augmentation de ces troubles.

Aussi, les personnes se couchant et se levant bien plus tard pendant le confinement, nous en aurons probablement un certain nombre qui seront dans ce décalage de phase et qui vont avoir du mal à ré-affronter les horaires normaux. Ce retard de phase est un peu comme un jet lag. C’est assez fréquent chez les adolescents, qui restent un peu « décalés » après les vacances d’été et ont du mal à reprendre leurs horaires. Je pense qu’on pourrait observer le même phénomène.

« Recadrer » ces horaires dépendra de la résilience de chacun sur le plan du sommeil (il y a une variabilité importante selon les personnes), mais aussi des difficultés professionnelles et sociales dues au confinement.

Quel a été l’impact du confinement chez vos patients avec des troubles du sommeil ?

Mes patients hypersomniaques, que j’ai suivis durant le confinement par téléconsultation, étaient plutôt soulagés. Leur rythme de vie habituel ne leur permet pas de dormir suffisamment. Pour eux, la possibilité de faire des siestes et de dormir plus longtemps est un avantage, et la plupart ont ainsi pu diminuer leur consommation de stimulants.

En revanche, mes patients avec un syndrome des jambes sans repos par exemple, qui sont souvent des personnes plus âgées, étaient plus concernés par l’anxiété liée au Covid, et donc les troubles du sommeil.

Quid du sommeil des médecins durant la pandémie ?

Au pic de la pandémie, la charge de travail a été très importante. Les soignants sont très actifs, avec des journées très longues, la pression de sommeil est donc grande et devrait normalement augmenter la qualité et quantité du sommeil. Mais il y a une anxiété importante des soignants, pour leurs patients et pour eux-mêmes, due à l’épidémie. À cela s’ajoute aussi les nuits de gardes qui ont été assez intenses. Et qui dit garde, dit  mauvais sommeil.

Enfin, il ne faut pas sous-estimer l’impact des modifications de fonctionnement des services médicaux. Par exemple, il y a eu un changement total vécu par mon équipe. Durant l’épidémie, la Clinique du sommeil a été fermée et nous avons tous été affectés en Unité de soins de post-réanimation pour les patients Covid (nous gérions le sevrage progressif des patients ventilés par trachéotomie). Nous, médecins du sommeil, comme beaucoup d’autres spécialistes, nous nous sommes rapidement reconvertis. Nous avons été exposés à des risques infectieux importants, et il est vrai qu’en tant que médecin de sommeil, je ne m’attendais pas du tout à cela. Je n’aurais jamais imaginé qu’une telle pandémie pourrait se produire et changer les habitudes de tous les services, de tous les hôpitaux, de tout le système de santé, en France et à l’étranger…

Quel sera, selon vous, l’impact à long terme des troubles du sommeil sur la santé des professionnels de santé ?

Plusieurs études ont bien établi la relation entre insomnie et troubles dépressifs [7]. On sait également que des horaires irréguliers et une diminution de la durée du sommeil sur une longue période ont des effets néfastes, notamment sur le plan cardiovasculaire[8,9].

La résistance aux difficultés professionnelles et l’impact sur le sommeil est, là encore, très variable d’une personne à l’autre. Cela dépend des besoins de sommeil de chacun. Certains n’ont besoin que de 5 heures par nuit, et peuvent se permettre sans problème certaines activités, comme des gardes supplémentaires. Pour ceux qui ont des besoins de 9 heures, cela devient délicat de faire face aux privations de sommeil.

Pour une durée de 2 mois par exemple, avec des repos compensatoires, on peut imaginer que l’impact de la crise sur les soignants pourrait être moins importante. Mais cela va dépendre de la durée totale de cette pandémie. Nous avons tous été très sollicités par l’urgence de la situation. Nous nous sommes portés volontaires, nous avons effectuées des tâches supplémentaires sur le temps libre, toutes les vacances ont été annulées ― ou plutôt nous ne les avons volontairement pas prises ― et on ne sait pas quand nous les prendrons….  Après la phase aigüe, il y a un risque de burn out.

 

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