COVID-19 : l’énigmatique rôle de la nicotine

Dr Isabelle Catala

21 avril 2020

France, Etats-Unis, Chine – Des données intrigantes montrent un taux de fumeurs atteints par le Covid-19 très inférieur à la prévalence tabagique en population générale. Cependant, la prudence est de mise, car ces données sont préliminaires et les éléments d’explication possible parfois contradictoires. 

Données intriguantes et contradictoires

Le tabac aurait-il un effet préventif sur les formes graves de COVID-19 ? Il faut dire que les premières données sont intrigantes et interrogent sur un potentiel rôle de la nicotine. « On a quelque-chose de très particulier avec le tabac. On a constaté que l'immense majorité des cas graves ne sont pas des fumeurs, comme si (...) le tabac protégeait contre ce virus, via la nicotine », a confirmé le Pr Jean-François Delfraissy, directeur du comité scientifique contre le Covid-19.

L’hypothèse reprise par les réseaux sociaux se fonde à la fois sur des données épidémiologiques – des données issues d’études chinoises et des statistiques du CDC américain montrent un taux de fumeurs atteints par le Covid-19 de quatre à dix fois inférieur à la prévalence tabagique en population générale – et des observations plus fondamentales relatives à l’impact du tabac sur la régulation des récepteurs à l’enzyme de conversion de l’angiotensine II (ACE2), la cible qui permet au SRAS-CoV2 de pénétrer dans les cellules.

Si des données existent effectivement, il est bien trop tôt pour conclure de façon définitive, et ce d’autant plus que des informations venant de Chine sont assez contradictoires. Enfin, globalement, le tabac en soi est clairement plus tueur que protecteur.

Données américaines

La principale donnée épidémiologique qui irait dans le sens d’une protection du tabac contre le virus vient du CDC. Entre le 12 février et le 28 mars 2020, 74 439 cas ont été recensés dans le pays. Une analyse en fonction des facteurs de risques a été effectuée chez un nombre restreint de patients. Les informations nécessaires à l’étude n’étaient en effet disponibles que chez 7 162 d’entre eux (5 134 non hospitalisés, 1 037 qui ont été admis en service de soins, 457 en soins intensifs et 525 dans un service non précisé). Sur l’ensemble de ces 7 162 patients, 165 (2,3 %) étaient des anciens fumeurs et 96 des fumeurs (1,3 %). Il a suffit à certains d’extraire ces données pour affirmer que les fumeurs étaient protégés. Or, en moyenne 75 % des américains concernés par l’infection ont plus de 50 ans et la proportion de fumeurs est plus faible dans cette tranche d’âge aux Etats-Unis qu’en Europe ou en Chine.

Entre les éléments épidémiologiques manquants et une prévalence du tabagisme limitée (8,2 % des plus de 65 ans), il est impossible de conclure formellement à une protection relative du tabac.

Maladie plus sévère chez les fumeurs

Que sait-on des cas chinois dans un pays où le tabagisme moyen des hommes de moins de 50 ans vivant en région semi rurale (comme à Wuhan, par exemple) est de 50 % ? Seules 6 des études épidémiologiques publiées à ce jour précisent la prévalence du tabagisme chez les personnes atteintes de Covid-19.

L'étude de Guan et coll. est celle qui a inclus le plus grand nombre de patients : elle a comparé les cas graves (N=173) aux moins graves (N=926).

Les pourcentages de fumeurs actifs et d’anciens fumeurs étaient plus élevés dans les cas graves: 17% et 5%, respectivement, que parmi les cas non graves (12% et 1%, respectivement). Plus important encore, parmi ceux qui avaient été admis dans une unité de soins intensifs (ayant été ventilés ou décédés), la proportion de fumeurs était plus élevée (26% vs 12% pour les non fumeurs).

Les différentes autres études qui ont chacune porté sur moins de 200 personnes retrouvent une incidence du tabagisme (actif ou passé) qui est comprise entre 0 et 27 % dans les formes graves ou mortelles.

Il semble donc que lorsque infection il y a, elle soit plus sévère chez les fumeurs que chez les non fumeurs.

Le rôle des récepteurs ACE2 ?

Pour rappel, le SARS-CoV2 pénètre dans les poumons par les récepteurs de l'enzyme de conversion de l'angiotensine (ACE2). Or, l’argument en faveur d’un effet protecteur du tabac est fondé sur l’hypothèse physiopathologique d’une modification de la régulation des récepteurs ACE2 chez les fumeurs. Des données suggèrent que la nicotine régule à la baisse l'expression de l'ACE2 dans les poumons et les autres tissus. Toutefois, les données concernant le lien entre le tabac et l’expression des récepteurs ACE2 sont contradictoires. Et, selon une très récente publication de l’European Respiratory Journal , l’expression d’ACE2 serait, cette fois, majorée chez les fumeurs actifs et les patients atteints de BPCO et non chez les anciens fumeurs.

Ces dernières données expliqueraient donc plutôt pourquoi le risque serait majoré de formes graves chez les fumeurs.

Quoiqu’il en soit, le Pr Bertrand Dautzenberg, tabacologue, appelle à raison garder et rappelle que le tabac a tué 20 000 fumeurs en France depuis le début de l’année…

Concernant la question de la vape, il semble, d’après une enquête préliminaire effectuée en France, qu’elle n’influe ni sur l’incidence ni sur la gravité des formes cliniques de COVID-19 (voir encadré).

 

Enquête française vapotage / Covid-19

Le sondage lancé par les associations Aiduce et Sovape, avec la collaboration du Pr Bertrand Dautzenberg de Paris Sans Tabac, a recueilli des données sur plus de 10 000 personnes en quatre jours. Le traitement provisoire des premières données sur 4 000 foyers compte 9 824 personnes, 2,5 % d’entre elles déclarent une suspicion de contamination par le Sars-Cov-2. Parmi les 4 315 vapoteurs exclusifs de l’échantillon, 2,8 % suspectent être infectés. Les différences entre fumeurs, vapofumeurs, vapoteurs et non-consommateurs de produits nicotinés ne semblent pas significatives.

 

 

 

 

 

 

 

 

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