La vie de médecin par temps de Covid-19 : témoignages

La redaction avec Marine Cygler

Auteurs et déclarations

3 avril 2020

France – L’épidémie de Covid 19 a transformé la vie professionnelle, familiale et sociale de tous les soignants.

Activité hospitalière de première ligne, de deuxième ligne ou activité libérale, pas un professionnel de santé qui n’ait vu sa pratique changer – qu’il soit impacté directement, en recevant des patients infectés ou indirectement, en voyant ses rendez-vous annulés ou son activité habituelle, bouleversée par le confinement.

Comment s’organise la vie des soignants, au jour le jour, depuis le début de l’épidémie de Covid-19 ? Vos consœurs et confrères ont souhaité témoigner sur notre site.

Si, vous aussi, vous souhaitez vous exprimer sur votre vie de médecins par temps de Covid-19, n’hésitez pas à partager vos expériences en laissant un commentaire sous cet article ou par email à redac-france@webmd.net en français, et/ou en anglais sur  notre page internationale . Notre façon à nous de vous dire merci. La Rédaction.

  Dr Anne X., Urgentiste, 38 ans,  hôpital André-Mignot, Versailles

J’ai deux enfants, de 6 et 9 ans. J’ai réussi à les mettre à l’école. Ils vont normalement dans une école privée, mais durant l’épidémie ils sont accueillis dans une école publique. Leurs enseignants envoient quotidiennement des devoirs avec des consignes très détaillées, très bien faites, que je remets au enseignants de la nouvelle école. Les enfants ont quasiment des cours particuliers, car ils sont 6-7 dans l’école. Ils sont pour l’instant très contents d’y aller. Dans mon quartier, je sais qu’il y a d’autres soignants, peut-être ont-ils choisi de ne pas envoyer leurs enfants dans cette école pour ne pas les mettre en collectivité. Pour moi, c’est essentiel car cela me permet de travailler, mon mari aussi.  Donc le système fonctionne, les enfants sont sereins, ils ont eu beaucoup d’information à l’école. Je ne suis pas inquiète pour eux face à l’épidémie. Je le suis un peu plus pour moi ― pas en hôpital mais plutôt en cabinet où je ne me sens absolument pas protégée…

 

Athina Marantidou, 42 ans, neurologue, Paris

« Depuis le confinement, j'ai transformé mon activité en téléconsultation. Le matin, je suis maman et maîtresse d'école pour mes filles de 5 et 7 ans, l'après-midi, je suis neurologue. Pour les nouveaux patients, que je ne connais pas, je privilégie les consultations à distance même si j'ai conservé une journée par semaine au cabinet. Je fais venir ceux pour lesquels je peux suspecter des crises d'épilepsie ou bien ceux qui ont un autre symptôme invalidant, qui se plaignent de perdre l'équilibre ou qui ont des douleurs pour lesquels il faudra un examen clinique ou un examen complémentaire (électroencéphalogramme ou électromyogramme). J'essaye alors de regrouper consultation et examen, ce qui n'est pas facile car l'infirmière qui fait les électroencéphalogrammes a été malade du Covid. Quant aux patients réguliers, j'ai l'impression qu'ils attendent que le confinement se termine pour consulter. Contrairement à d'habitude, mes créneaux Doctolib en téléconsultation se remplissent très doucement. J'ai indiqué à l'Ap-Hp que je serai disponible à partir du 30 mars pour venir aider dans un des hôpitaux de mon secteur.

Hugo Fior, 23 ans, externe 5ème année, Paris Saclay

« Depuis la semaine dernière, l'AP-HP demande aux externes de la 4ème à la 6ème année de faire fonction d'infirmier. Le manque de personnel paramédical va donc être palié par des étudiants de deuxième cycle sur la base du volontariat. Cela fait deux ans qu'on alerte sur ce manque chronique d'infirmières et d'aide-soignantes au sein de l'AP-HP. Il y a quatre ans j'ai fait un stage dans le service de chirurgie orthopédique du Kremlin-Bicêtre : il y avait alors une infirmière pour huit patients. Aujourd'hui, dans le même service il y a une infirmière pour 14 patients. Bien sûr, les étudiants répondent massivement présents et feront fonction d'infirmier pendant cette crise. C'est notre devoir, notre mission. Mais nous veillerons à ce que la situation ne se pérennise pas par la suite : les étudiants ne pourront pas éternellement faire les bouche-trous d'un système sous tension. »

Liess Laouisset, 39 ans, radiologue interventionnel en Ile-de-France

« Ma double activité, hospitalière et libérale, a été transformée par l'épidémie. Mon mi-temps hospitalier est dédié à la radiologie interventionnelle au Centre Hospitalier Sud Francilien (Corbeil-Essonnes). Toutes les opérations programmées ont été annulées car nous avons besoin de lits en réa et de lits d'hospitalisation. Actuellement 50 patients sont intubés ventilés pour cause d’infection au Covid. En radiologie interventionnelle, on concentre notre activité sur les urgences vitales de l'hôpital et du secteur : dévascularisations, drainages, dérivations d'urine, hémorragies...

Mon activité libérale se situe, elle, dans le département du Val-de-Marne : je fais partie d'un groupement de radiologues implantés sur quatre cliniques et deux cabinets d'imagerie. Nous avons annulé tous les patients « froids » pour être dans la logique du confinement. Ceci dit, ces annulations ne sont pas si simples car il faut faire la distinction entre les patients dont l'examen ne peut pas être reporté, je pense en particulier à ceux avec une pathologie cancéreuse, une pathologie neuro-vasculaire ou aux patients hyperalgiques, pour lesquels nous avons instauré des vacations dédiées, et les autres. Un tri téléphonique des patients a donc a été mis en place, réalisé par un binôme radiologue/secrétaire.

Dans l’une des cliniques où j'exerce, il y a une réunion de crise tous les matins entre la direction et le personnel soignant. Des lits de réanimation ont été créés et se remplissent à une vitesse inquiétante. Les médecins et chirurgiens dont l'activité a fortement diminué vont aider à tour de rôle les confrères qui sont en première ligne dans les unités d'hospitalisation. Tout le monde se serre les coudes ».

Pr Franck Bruyères, 49 ans, chirurgien urologue, Tours 

« Sur proposition du Président de la commission médicale d’établissement (CME) et de la direction, j’ai accepté de prendre en charge le centre d'exploration clinique du CHU de Tours. Installé dans l'hôpital Bretonneau, c'est le centre de recours de toute la région dont l'objectif est de délester les urgences. Il est géré par des médecins, principalement des chirurgiens, dont l'activité est réduite en ce moment. On y compte quatre secrétaires, 10 infirmières et 10 aides-soignantes. J'y suis depuis le 12 mars mais j'ai l'impression que cela fait des mois. Nous recevons 50 à 100 malades chaque jour qui ont été adressés par le 15 ou leur médecin traitant. Notre activité consiste à les orienter : faut-il les prélever ? Nécessitent-ils une hospitalisation ? Nous avons créé un algorithme décisionnel avec des cases à cocher. Pour l'instant cela se passe bien grâce à la ré-organisation anticipée mais aussi parce que nous sommes une région peu touchée.»

Dr Jacques Saboye, 59 ans, chirurgien plasticien, Toulouse 

« Dans la clinique privée dans laquelle je travaille, on prend toutes les brûlures qui arrivent aux urgences du CHU de Rangueil pour qu’ils puissent libérer des lits. Ont été également transférés les traumas maxillo-faciaux. Avec l'arrêt des sports collectifs ou encore du vélo – résultant du confinement de la population –, l'accidentologie traumatique a chuté de 90 %. Sur deux millions d'habitants de la métropole toulousaine, on ne compte même plus un trauma facial par jour. En revanche, les accidents domestiques sont en nette augmentation avec beaucoup de plaies de la main – coupures, sections de tendon... Les brûlures font partie de ces accidents domestiques : par exemple, j'ai opéré une dame qui avait profité du confinement pour trier des papiers et des photos et qui s’est gravement brûlée en voulant les jeter dans le feu. J'ai également reçu une femme qui avait reçu de l'eau brûlante sur elle. Je me suis posé la question de l'origine de cet accident et eu un doute sur le fait que son conjoint puisse en être à l’origine. Néanmoins, nous ne constatons pas ici l'augmentation de 30 % des violences faites aux femmes observées en Ile-de-France. J'ai l'impression que les hommes violents ont maintenant bien compris que l'impunité était révolue grâce au Grenelle qui s'est déroulé entre septembre et décembre dernier. Les femmes savent aussi que maintenant elles seront écoutées, même en période de confinement. La SOFCPRE (Société Française de Chirurgie Plastique, Reconstructrice et Esthétique) dont je suis le Secrétaire Général avait contribué à alerter le gouvernement. Dans un mois, j'imagine, on pourra dire si le confinement a engendré aussi une augmentation des violences dans la région de Toulouse.»

Juste après le témoignage ci-dessus, le Dr Saboye nous fait parvenir un message qui relativise grandement son bel optimiste : « ce qui était vrai pour moi, il y a deux jours ne l’est peut-être plus maintenant. J’opère aujourd’hui deux patientes probablement brûlées par leurs maris avec des seaux d’eau bouillante et des projections d’huile. Aucune certitude, mais alors que depuis le début du confinement, les patients brûlées étaient âgées et leurs histoires cohérentes avec l’aspect de la brulûre (gazinière, feu de jardin, barbecue …). Là, les femmes sont jeunes et leurs témoignages ne collent pas à l’observation clinique. »

 

 

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