Proposer un IPP chez un patient traité pour cancer n’est pas sans risque…

Nathalie Barrès

Auteurs et déclarations

27 mars 2020

Paris, France— En France, en 2015, selon l’Agence nationale de Sécurité des médicaments (ANSM), plus de 15,8 millions de patients avaient reçu au moins une délivrance d’IPP, soit 25,1% de la population entre 18 et 65 ans et 46,4% de la population de plus de 65 ans. Et la prise d’inhibiteurs de la pompe à protons (IPP) était inappropriée dans 40 à 80% des cas en fonction des situations [1]. De nombreux abus de prescription se font dans l’objectif d’une gastro-protection au long cours chez les plus de 65 ans. Des preuves de leur toxicité au long cours commencent cependant à apparaître. 

IPP et toxicités systémiques

Dans une revue  publiée dans le Bulletin du cancer [2], Raoul JL et coll. (Institut de cancérologie de l'Ouest, département d'oncologie médicale, France) ont fait un focus sur les toxicités qui pouvaient être en lien avec le cancer.

Les toxicités rénales (chroniques ou aiguës) seraient de l’ordre de 10,7 à 14,2/1 000 patients-années pour les premières et autant pour les secondes.

Le sur-risque de fracture lors de la prise d’IPP serait dose et durée dépendant, et serait retrouvé chez les patients présentant des facteurs de risque de fracture et atteints de cancer.

La diminution de la diversité de la flore intestinale serait plus importante que celle observée sous antibiotiques et pourrait expliquer le risque accru d’infections intestinales sous IPP – notamment à Clostridium difficile (odds ratio entre 1,26 et 1,74).

La prise d’IPP diminue l’absorption du fer ferreux, il s’agit donc d’un élément à évoquer lors d’anémie chez les patients atteints de cancer, tout comme lors de plaintes neuromusculaires ou cardiovasculaires liées à une hypomagnésémie sévère en cas de prise d’IPP au long cours.

Une mauvaise absorption de la vitamine B12 est également observée en cas de diminution du suc gastrique, de pepsine et de facteur R (en lien avec l’hypochlorhydrie au long cours) et plus souvent liée aux IPP qu’aux anti-H2.

Majoration de certains cancers sous IPP

Un sur-risque d’adénocarcinome gastrique sous IPP est retrouvé dans certaines études. Ce sur-risque persisterait même après éradication d’helicobacter pylori sauf chez les plus de 60 ans et pourrait, selon certaines hypothèses, être lié au déséquilibre de la flore bactérienne du fait de l’hypochlorhydrie. D’autres cancers ont été associés à la prise d’IPP, tels que les cancers pancréatiques (sur-risque estimé entre 34 et 69% selon les séries, mais contredit par d’autres) et les carcinomes hépatocellulaires ou cholangiocarcinomes. En revanche, de grandes études cas-contrôles n’ont pas retrouvé d’association entre IPP et risque de cancer colorectal. 

Les IPP perturbent l’absorption des traitements anticancéreux

Les IPP diminuent la sécrétion gastrique et interagissent avec le cytochrome CYP2C19 interférant ainsi avec de nombreux médicaments anticancéreux, surtout ceux pris par voie orale, notamment les inhibiteurs multikinases (MKI) dont les inhibiteurs de tyrosines kinases (TKI) et la capécitabine. Ces phénomènes favorisent la toxicité de certains MKI et leur inefficacité, allant jusqu’à impacter la survie du patient de manière significative dans certaines études.

Concernant le  palbociclib, un inhibiteur des kinases 4 et 6 dépendantes des cyclines qui est une base faible dont la solubilité est pH-dépendante, sa prise au cours du repas limiterait la mauvaise absorption constatée lors d’une prise concomitante avec un IPP.

Cette mauvaise biodisponibilité est retrouvée également avec l’erlotinib, le géfitinib, le pazopanib et la capécitabine, pro-médicament analogue du 5 Fluoro-Uracile.

D’autres interactions ont pu être mises en évidence avec le méthotrexate intraveineux. En revanche, il n’y aurait pas de risque avec d’autres anticancéreux per os, notamment l’hormonothérapie. 

Quelles solutions ?

Face à certains de ces risques, le recours à un anti-H2 plutôt qu’un IPP peut être envisagé ainsi que la prise de l’anticancéreux une ou deux heures avant la prise de l’IPP.

 

 

Cet article a été initialement publié sur Univadis.fr

 

Commenter

3090D553-9492-4563-8681-AD288FA52ACE
Les commentaires peuvent être sujets à modération. Veuillez consulter les Conditions d'utilisation du forum.

Traitement....