POINT DE VUE

Nouvel effet secondaire du COVID-19 : la résistance aux antibiotiques

Véronique Duqueroy

Auteurs et déclarations

19 avril 2020

Dr Benjamin Davido

France ― Le nombre de cas est en baisse et le déconfinement est aujourd’hui sur toutes les lèvres (voir encadré). S'il constitue un soulagement laissant entrevoir un retour à la vie normale, de nombreux professionnels de santé évoquent un possible effet  "bombe à retardement" avec des conséquences sanitaires multiples. Outre les risques de morbidité pour les patients qui n’ont pas osé consulter malgré l’apparition de symptômes inhabituels ou alors qu’ils souffraient de maladies chroniques, un effet secondaire inattendu du Covid-19 inquiète les infectiologues :  la résistance aux antibiotiques. Medscape a interrogé le Dr Benjamin Davido (Hôpital de Garches) sur les défis du post-confinement en termes d'infectiologie.

Augmentation des prescriptions antibiotiques

« En raison du nombre considérable de malades, nous prescrivons actuellement beaucoup plus d’antibiotiques que d’habitude. Il n’est donc pas exclu de voir un rebond de la résistance aux antibiotiques à l’arrêt de cette épidémie », a déclaré le Dr Davido. Les antibiotiques hospitaliers sont ainsi massivement utilisés à travers le monde pour contrer les infections pulmonaires bactériennes secondaires au Sars-CoV-2, fréquentes chez les patients Covid-19 [1]. En Chine, des données indiquent un recours à l’antibiothérapie dans 58% [2] à 95% [1] des cas. Selon une enquête internationale récente, 58% des médecins (n=1337) prescrivent de l’azithromycine ou un analogue à leurs patients atteints de Covid-19.

En France « nous utilisons larga manu des antibiotiques en raison du coronavirus. Il y a certes l’azithromycine, qui est un antibiotique à spectre relativement étroit, mais nous prescrivons également à l’hôpital d’autres antibiotiques à large spectre comme les céphalosporines IV pour qu’il n'y ait pas de perte de chance » confirme le Dr Davido. « Il va donc falloir être extrêmement vigilant. On ne prend pas en compte pour l’instant cet éventuel problème d’antibiorésistance car nous sommes en situation de crise. Ce n’est clairement pas d’actualité. C’est comme si la maladie infectieuse se résumait aujourd’hui à un seul virus… la bactérie n’existe plus. Philosophiquement, c’est intéressant. Mais j’avoue que cela me fait peur. »

« La résistance aux antibiotiques peut sembler être un faux problème car, d’une certaine façon, on saura l’annihiler parce qu’on peut toujours investir dans la production d’antibiotiques — en espérant que l’on ne va pas se retrouver dans une situation où les pays qui les fabriquent, comme l’Inde ou la Chine, seront à court de production ! »

Le milieu hospitalier est un terrain propice à l’émergence et à la propagation de pathogènes résistants. Dans les unités de soins intensifs (USI), où sont pratiqués des gestes invasifs qui peuvent constituer une porte d’entrée pour les bactéries et autres germes, le nombre de patients a explosé durant la crise sanitaire. Reste à espérer que les mesures drastiques d’hygiène et de protection, mises en place pour contrer la propagation du Sars-CoV-2 dans les services hospitaliers, auront aussi permis de limiter la circulation de bactéries résistantes.

C’est comme si la maladie infectieuse se résumait aujourd’hui à un seul virus… la bactérie n’existe plus Dr Benjamin Davido

Les circuits d’eaux et autres maladies infectieuses

Au-delà du milieu hospitalier, l’antibiorésistance pourrait également être favorisée par la mise à l’arrêt des activités et du maintien des infrastructures durant le confinement. Ainsi, le dérèglement du circuit des eaux usées et de l’eau potable peut être vecteur d’une augmentation de la résistance aux antibiotiques. Le Dr Davido rappelle que « lorsque les circuits d’eau sont touchés, cela conduit souvent à l’émergence de la résistance aux antibiotiques. Dans les territoires d’outre-mer, comme en Guadeloupe, il y a des problèmes sur les circuits d’eau potable, ce qui peut être un vecteur non seulement d’antibiorésistance, mais également d’autres maladies infectieuses comme les salmonelloses, des diarrhées infectieuses… » 

« Suspendre les mesures de protection sanitaire peut favoriser d’autres épidémies. On sait qu’à Paris, il y a une résurgence des rats depuis maintenant plusieurs mois. On pourrait donc voir des maladies qui sont vectrices par les rongeurs, comme les hantavirus — il y a eu d’ailleurs quelques cas en Chine — et la leptospirose, qui se soigne plutôt bien, mais là aussi par des antibiotiques. »

D’autant plus de la présence d’ARN de Sars-CoV-2 dans les eaux usées a été confirmée ce mois-ci dans plusieurs villes aux Pays-Bas, selon une étude publiée dans le Lancet Gastroenterol Hepatol  [3]. Une contamination d’origine fécale est probable, la présence d’ARN viral dans les selles ayant été observée dans plusieurs études [4]. En France, la Direction de l’Eau et de la Biodiversité a rappelé la nécessité d’assurer la continuité de la collecte et du traitement des eaux usées urbaines durant la crise du Covid-19, tout en assurant la protection de ses agents.

Un suivi des analyses des eaux usées pourrait également permettre d’alerter non seulement sur l’augmentation de l’antibiorésistance, mais aussi sur la survenue d’une deuxième vague épidémique de Covid-19, qui semble aujourd’hui de plus en plus probable.

« Lorsque le confinement sera terminé, nous allons être de nouveau exposés à une recirculation du virus, » selon le Dr Davido. « Certes le confinement a des vertus, car il nous fait gagner du temps, mais le jour où il sera levé, il faudra être prêt. Le confinement ne peut être ni infini, ni exclusif et total, et ne peut donc pas régler à lui seul une épidémie. »

Les défis du post-confinement

« Je fais partie des gens optimistes, mais je pense qu’il y aura un coût écologique, de par l’augmentation de l’utilisation d’antibiotiques hospitaliers et potentiellement par le circuit des eaux usées et potable. Il y aura également un coût médical et sociétal, avec une mortalité secondaire, notamment avec un risque cardiologique avéré et d'éventuelles séquelles respiratoires, même s’il est aujourd’hui trop tôt pour le dire. On peut imaginer qu’au lever du confinement, la France sera extrêmement affaiblie économiquement, et la pauvreté qui en découlerait pourrait elle-même être vectrice de maladies. »

La sortie du confinement devra donc s’accompagner de mesures de soutien médical, mais aussi d’une vigilance accrue quant à l’émergence de nouveaux défis sanitaires. Alors que l’Académie de médecine a rappelé que le déconfinement devrait être assorti d’un maintien des mesures barrières et du port obligatoire du masque, le Dr Davido se veut positif :  « peut-être que l’après-épidémie aura des vertus, comme par exemple, se rappeler les règles de base de l’hygiène ! » 

Le confinement ne peut être ni infini, ni exclusif et total, et ne peut donc pas régler à lui seul une épidémie Dr Davido

 

Amorce de décrue

Le bulletin du ministère de la Santé en date du samedi 18 avril fait état de 111 821 cas confirmés de coronavirus en France selon les estimations de Santé Publique France.  30 639 personnes sont actuellement hospitalisées pour infection Covid-19. Soit une baisse est de 551 par rapport à la veille en tenant compte des sorties. 1 565 nouveaux patients ont été hospitalisés entre vendredi et samedi. 5 833 patients dans un état grave sont en réanimation. Au cours des 24H qui se sont écoulées entre vendredi et samedi, 206 nouveaux malades ont été admis en réanimation. Le solde reste négatif depuis 10 jours avec 194 patients en moins en réanimation. SL

 

 

 

 

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