Les laitages, toujours un bienfait pour la santé ?

Dr Claude Leroy

Auteurs et déclarations

10 mars 2020

France--- Cela fait bien longtemps que le lait et ses dérivés sont globalement considérés comme bons pour la santé, et qu’ils sont à conseiller pour les enfants et la majorité des adultes. C’est avant tout leur richesse en calcium et en protéines, qui est évoquée dans de nombreuses recommandations nationales. Une revue américaine publiée récemment dans le New England Journal of Medicine examine cette argumentation de plus près, en faisant appel à l’evidence based medicine [1] . Ses auteurs sont deux professeurs de Harvard et y enseignent la nutrition. Walter Willett y ajoute l’épidémiologie, et David Ludwig en fait de même pour la pédiatrie. Au final, ils concluent en substance qu’il est bien difficile de conclure, puisqu’il y a… à boire et à manger.

Boire du lait aux Etats-Unis, c'est pas le Pérou

Boire du lait est une tradition déjà ancienne aux Etats-Unis, relayée notamment par le cinéma et les séries télévisées des années 50-60. On y voit souvent des acteurs ouvrir la porte du réfrigérateur et boire avidement, parfois à la bouteille, le précieux liquide blanc et non pasteurisé. Outre un coût modéré, le lait était sensé favoriser la croissance des enfants et la solidité osseuse chez les adultes. Pourtant, Walter Willett et David Ludwig n’ont pas relevé d’études allant clairement dans ce sens. Les recommandations américaines actuelles se basent encore sur des études anciennes, qui n’incluaient qu’à peine 155 hommes et femmes au total, pour une durée limitée à deux ou trois semaines. La méthodologie de ces travaux était simple : les chercheurs de l’époque mesuraient la quantité de calcium consommée (à la fois en lait et en laitages) et celle qui était éliminée par voies urinaire et fécale. En partant du principe que le bilan devait être nul chez des personnes en bonne santé et ayant terminé leur croissance, ils sont arrivés à la conclusion qu’une consommation quotidienne de 741 mg de calcium suffisait à maintenir l’équilibre. Cependant, des études analogues et réalisées dans d’autres pays ont débouché sur des chiffres parfois très différents. Ainsi, la prise quotidienne d’environ 200 mg de calcium suffirait au Pérou. Pour Walter Willett, l’explication tiendrait dans une meilleure absorption intestinale du calcium au pays du Machu Picchu.

Les vertus du lait remises en question

Les auteurs ont également relevé des études à grande échelle montrant un apparent paradoxe : un taux global de fractures plus élevé est observé dans les pays où les gens consomment le plus de laitages. Ces études ne montrent pas de lien de causalité, mais Willett pense qu’il pourrait en exister un : « On sait que la consommation de produits laitiers au cours de l’enfance accélère la croissance et accroit la longueur des os. Le risque fracturaire est le plus élevé chez les hommes qui ont bu beaucoup de lait au cours de leur enfance, et l’explication tient probablement dans la mécanique : il est plus facile [notamment en cas de traumatisme, NDA] de casser des os longs que des os courts. »

Le lait s’est également vu attribuer une propriété discutable : il favoriserait l’amaigrissement chez les personnes en excès pondéral. Les auteurs de la revue n’ont cependant trouvé aucun élément de preuve allant dans ce sens. Quant à l’effet bénéfique sur le contrôle de la pression artérielle, il n’est montré que dans le cadre d’un régime alimentaire sain, ce qui implique un biais évident. Plus rassurant : aucun argument factuel n’étaye l’hypothèse d’un lien entre consommation de laitages et le risque de diabète ainsi que l’espérance de vie. Concernant le risque de cancer, dont celui de la prostate, la revue du NEJM ne retrouve pas de lien non plus. En revanche, selon une étude récente [2] , consommer 65 à 85 ml de lait de vache par jour augmenterait le risque de cancer du sein de 30%. En boire quotidiennement 250 ml (soit une tasse) élèverait le risque de 50%, et 500-750 ml (2-3 tasses) de 70% à 80%. L'étude, qui est observationnelle, n'a cependant pas établi de lien de causalité et des recherches supplémentaires sont nécessaires.

Pour Marion Nestle, professeure émérite de nutrition et de santé publique à l’université de New York, interrogée par Mescape.com, l’analyse scientifique montre que « le lait n’est pas essentiel à la santé. Il s’agit d’un aliment comme les autres. Ceux qui en consomment peuvent continuer à le faire, et les abstinents ne sont pas obligés de s’y mettre. » Walter Willett est du même avis, ajoutant cependant que les non consommateurs devraient peut-être prendre une supplémentation quotidienne d’environ 500-600 mg de calcium.

Le lait n’est pas essentiel à la santé. Il s’agit d’un aliment comme les autres  Marion Nestle

Ces enfants qui grandissent, grandissent…

Les données objectives sont encore moins nombreuses chez les enfants que chez les adultes. S’il est évident que leur croissance nécessite plus de calcium, rien ne prouve que les laitages soient importants. En tout cas, leur taille future est bien supérieure en consommant du lait de vache. L’explication tient peut-être dans un taux élevé d’hormones comme les œstrogènes et la progestérone dans le lait commercialisé, ainsi que d’IGF-1 (insulin-like growth factor-1, alias somatomédine C) destiné à augmenter la production laitière. Le cas des Néerlandais corrobore le lien entre laitages et croissance : les Pays-Bas ont les adultes comptant parmi les plus grands au monde et, outre le rôle possible de certains facteurs génétiques, leur consommation laitière très élevée semble l’hypothèse la plus probable pour expliquer ce phénomène. En revanche, différentes études ne montrent aucune différence notable en termes de densité osseuse selon le niveau de consommation de laitages.

Des recommandations en léger repli

Les recommandations américaines estiment à 1 g le besoin quotidien de calcium chez l’enfant âgé entre 4 et 8 ans, tandis que 450 à 550 mg suffisent aux yeux des spécialistes britanniques. Willett rappelle qu’il existe d’autres sources intéressantes de calcium, comme les brocolis, le tofu ou les noix. Pas sûr, cependant, que ce type d’aliment intéresse beaucoup les enfants au quotidien. Les recommandations US sur les laitages sont en voie de révision, alors que la consommation locale a grimpé : celle du lait a baissé de 40% depuis 1975, mais elle est plus que compensée par la consommation de dérivés comme les fromages et les yaourts.

En France, le PNNS (Plan National Nutrition Santé) préconise actuellement 2 rations quotidiennes de produits laitiers chez les adultes (au lieu de 3 avant 2019), et 3 ou 4 chez les enfants, les adolescents et les personnes âgées [3]. Il n’est pas précisé ce qu’il faut entendre exactement par « ration », mais il est tout de même mis en garde contre les « desserts lactés » (contenant généralement peu de calcium) ainsi que le beurre et la crème fraiche (également trop gras). On notera qu’à l’inverse des auteurs de la revue publiée par le NEJM, ceux des recommandations françaises n’ont observé aucun lien entre consommation de laitages et risque fracturaire.

Le point de vue environnemental

Les auteurs de la revue se sont également intéressés à l’impact environnemental de la production laitière. Selon leurs chiffres, les protéines du lait coûterait 10 fois plus à l’environnement que celles issues de l’agriculture. Ils avancent qu’une limitation de cette production contribuerait fortement à réduire les émissions de gaz à effet de serre. Un argument qui devrait plaire aux végétaliens, mais que rejette la fédération américaine des producteurs de lait : elle affirme être responsable d’à peine 2% de ces gaz aux Etats-Unis et que ce chiffre est encore appelé à diminuer.

 

 

Commenter

3090D553-9492-4563-8681-AD288FA52ACE
Les commentaires peuvent être sujets à modération. Veuillez consulter les Conditions d'utilisation du forum.

Traitement....