Prescription d’une statine ou d’un antihypertenseur : l’hygiène de vie au placard ?

Patrice Wendling

Auteurs et déclarations

24 février 2020

Finlande-- Si une bonne hygiène de vie saine est très efficace pour diminuer le risque cardiovasculaire, une étude finlandaise à grande échelle montre que de nombreux patients – heureusement pas tous – oublient les bonnes habitudes après l’initiation d’un traitement par statine ou par antihypertenseur [1].

Les auteurs se sont intéressés à 41 225 travailleurs du secteur public qui ne présentaient pas de maladie cardiovasculaire au départ, leur demandant de répondre à au moins deux enquêtes à quatre ans d’intervalle entre 2000 et 2013.

Les résultats publiés dans le Journal of the American Heart Association montrent que l’indice de masse corporelle (IMC) a grimpé chez l’ensemble des participants, et que la prise de poids a été la plus élevée chez ceux qui avaient entamé au cours de l’étude un traitement antihypertenseur ou par statine (différence ajustée : 0,19; IC 95% : 0,16 – 0,22).

Chez ces derniers, la probabilité de devenir obèse était 82% plus élevée (odds ratio ajusté : 1,82; IC 95% : 1,63 – 2,03). La probabilité d’une réduction de l’activité physique (différence ajustée : - 0,09 MET h/j) était également augmentée dans ce groupe, le risque de devenir inactif se chiffrant à 8% (OR ajusté : 1,08; IC 95% : 1,01 – 1,17), indépendamment du niveau d’activité au début de l’étude.

« Lorsque j’ai lancé cette étude, je craignais que les gens penseraient ne plus devoir se préoccuper de leur hygiène de vie, en imaginant que la prise d’un traitement médicamenteux serait suffisante. Et les résultats vont dans le sens de mes craintes », explique Marrit J. Korhonen, chercheuse à l’Université de Turku en Finlande.

« Cette étude est meilleure que de nombreux travaux réalisés auparavant, en ce sens qu’elle s’intéresse aux modifications de l’hygiène de vie au fil du temps. Quant à ces résultats, ils ne sont malheureusement pas tellement surprenants », commente Russell Luepker (professeur d’épidémiologie et de santé publique à l’Université du Minnesota) pour theheart.org | Medscape Cardiology. « Les personnes qui commencent à suivre un traitement médicamenteux prescrit pour un risque cardiovasculaire accru abandonnent parfois d’autres stratégies thérapeutiques. Nous vivons dans une culture du médicament. »

 
Ces résultats...ne sont malheureusement pas tellement surprenants. Russell Luepker
 

Deux effets qui ne s’annulent pas vraiment

Si les données recueillies portent effectivement à croire que la mise en place d’un traitement préventif tendrait plutôt à se substituer à un mode de vie sain plutôt qu’à le compléter, des éléments positifs ressortent néanmoins de l’étude. Ainsi, une cessation du tabac avait 26% plus de chances de se produire chez les fumeurs qui avaient été placés sous statine ou sous antihypertenseur, en comparaison avec ceux qui ne s’étaient pas vu prescrire un tel traitement (OR ajusté ; 0,74; IC 95% : 0,64 – 0,85). Une observation similaire a été faite pour la consommation hebdomadaire moyenne d’alcool : elle diminuait plus fortement chez les personnes passées sous traitement médicamenteux que chez les autres (- 1,85 g/semaine; IC 95% : - 3,67 à – 0,14), bien que le risque d’abus d’alcool se soit montré similaire dans les deux groupes.

Marrit Korhonen s’explique mal pourquoi certaines habitudes saines ont été adoptées alors que d’autres ont été ignorées. Le sevrage tabagique débouche souvent sur une prise de poids, mais pas au point d’expliquer l’augmentation de l’IMC observée. D’ailleurs, les fumeurs placés sous traitement médicamenteux et qui tournaient le dos au tabac prenaient plus de poids que les nouveaux abstinents non traités.

Les médecins, moins bons sur l’hygiène de vie

En Finlande, des politiques intensives de santé publique ont été mises en place au cours de la période couverte par l’étude, dans le but de conscientiser plus fortement le public au sujet du diabète et de ses facteurs de risque, dont ceux qui ont été pris en compte dans l’étude. Une information sur ces modifications souhaitables de l’hygiène de vie a également été fournie aux Finlandais hypertendus et on a observé le même problème au sein de cette population, témoigne Marritt Korhonen. Une observation qu’elle ne s’explique pas clairement.

Cependant, bien que le relâchement face aux bonnes habitudes de vie soit frustrant pour les médecins prescripteurs, le bilan global « n’est probablement pas un match nul », avance Russel Luepker. « Je pense que ce phénomène s’observe aussi dans certaines grandes études portant sur les statines, mais que l’effet des médicaments lui est supérieur. » Et d’ajouter qu’en tout cas, « ces observations renforcent en moi l’idée que nous sommes peut-être bons pour la prescription de médicaments, mais moins bons lorsqu’il s’agit de faire en sorte que les gens parviennent à modifier leur hygiène de vie, ce qui s’ajouterait à l’effet des médicaments. »

Améliorer la communication

Russel Luepker estime que les consultations de 15 minutes seulement ne favorisent pas une discussion détaillée sur l’amélioration de l’hygiène de vie. « Pour y arriver, il faut étoffer les équipes soignantes et augmenter le financement par les assureurs. »

 
Nous sommes peut-être bons pour la prescription de médicaments, mais moins bons lorsqu’il s’agit de faire en sorte que les gens parviennent à modifier leur hygiène de vie. Russell Luepker
 

On ignore si de l’information ou des conseils ont été délivrés aux participants mais, en général, on recommande de consulter régulièrement une infirmière qualifiée, « peut-être une fois par an après la prescription d’un antihypertenseur ou d’une statine », ajoute Marritt Korhonen. « En considérant ce qui conseillent les nouvelles recommandations américaines [en matière de prévention primaire], qui correspondent aux européennes, je pense que de nouveaux types d’approches doivent être utilisés, comme des stratégies cognitivo-comportementales et une prise en charge multidisciplinaire. »

« Les messages à faire passer doivent également prendre en compte les connaissances du patient en matière de santé », ajoute Nieca Goldberg, la directrice médicale du NYU Women's Heart Program à New York, pour theheart.org | Medscape Cardiology. « Lorsque nous informons un patient, nous devons essayer de savoir ce qu’il a compris. Chaque patient a son niveau personnel de connaissances en santé. Nous devons donc adapter nos messages en fonction de lui, pour essayer de comprendre ce qui va le motiver [à améliorer son hygiène de vie]. »

slavaudLorsqu’elle prescrit une statine, Nieca Goldberg insiste auprès de son patient sur l’importance de l’alimentation et de l’activité physique pour réduire plus fortement le taux de cholestérol et le risque cardiovasculaire. Elle affirme également que la dose nécessaire de médicament peut constituer un facteur de motivation puissant chez certaines personnes : « La compliance de mes patients est relativement bonne. Je leur explique que la modification de l’hygiène de vie contribue à ne pas augmenter la dose du médicament. Et cela semble utile, car de nombreuses personnes ont en tête l’idée qu’il est généralement mauvais de prendre une dose plus élevée. »

Les limites et forces de l’étude

Les auteurs se sont basés sur les données des pharmaciens pour déterminer l’utilisation des médicaments, mais ils ne disposaient pas d’informations sur les régimes alimentaires des patients, leurs pressions artérielles ou leurs taux de cholestérol.

« Une des autres limites de notre étude tient au degré possible de généralisation des résultats à partir de notre population de participants, qui était relativement homogène », ajoute Marritt Korhonen.

« Il s’agissait principalement de femmes, blanches et disposant d’un emploi (84%, avec un âge moyen de 52 ans). Nos résultats étaient cependant cohérents avec ceux d’études antérieures, qui étaient principalement de type transversal et ne portaient que sur les statines ou les antihypertenseurs. En revanche, notre étude est probablement la plus importante sur cette question, tout en prenant les deux types de médicaments en compte et en étant de type longitudinal. »

 
Je leur explique que la modification de l’hygiène de vie contribue à ne pas augmenter la dose du médicament. Nieca Goldberg
 

Analyse des sous-groupes à risque

Les résultats principaux ne différaient pas significativement après réalisation d’analyses de sensibilité et par sous-groupes, bien que ces analyses aient montré que les augmentations de l’IMC étaient plus importantes chez les personnes âgées entre 40 et 49 ans qui prenaient ces médicaments.

Par ailleurs, les participants qui adoptaient au début de l’étude trois ou quatre types de comportements néfastes à la santé (n = 1231) étaient également à risque accru.

Ceux qui prenaient des médicaments à type préventif affichaient une augmentation de l’IMC et une diminution du taux de MET h/j plus marquées que les autres, mais sans différence significative sur le plan de la consommation d’alcool ni de la probabilité de tabagisme actif.

« Aux personnes qui commencent à prendre de tels médicaments, je dirais qu’elles doivent continuer à maintenir un poids correct, à rester physiquement actives, à ne consommer de l’alcool qu’avec modération et à cesser de fumer, pour diminuer leur risque cardiovasculaire et vivre globalement en meilleure santé », conclut Marritt Korhonen.

L’étude a été financée par l’Académie de Finlande. Marritt Korhonen a bénéficié d’un support financier du District hospitalier du Sud-ouest de la Finlande. Russel Luepker et Nieca Goldberg rapportent n’avoir aucun conflit d’intérêt.

Cet article a été initialement publié le 5 février sur medscape.com sous l’intitulé : Healthy Habits Backslide After Starting Statins, Antihypertensives, traduit par le Dr Claude Leroy pour Medscape édition française.

 

Commenter

3090D553-9492-4563-8681-AD288FA52ACE
Les commentaires peuvent être sujets à modération. Veuillez consulter les Conditions d'utilisation du forum.

Traitement....