Auto-prescriptions d'analyses médicales en hausse : qu’en penser ?

Marine Cygler

Auteurs et déclarations

17 février 2020

Paris, France -- De plus en plus de patients se rendent dans les laboratoires d'analyses médicales sans ordonnance mettant les biologistes médicaux dans une situation inédite. Ils s'interrogent sur la réponse à donner à ces patients auto-prescripteurs et globalement au rôle qu'ils ont à tenir pour une bonne prise en charge de l'autodiagnostic biologique.

Probablement enjeu de santé publique de demain, les auto-prescriptions d'analyses biologiques ne font pas l'unanimité dans la communauté médicale : les biologistes médicaux sont plutôt favorables à cette évolution qui, en revanche, n'est pas vue d'un bon œil par les médecins prescripteurs. Eclairage sur cette thématique émergente [1].

Analyses sans ordonnance : une hausse de 33% entre 2018 et 2019

Face au constat d'une augmentation des demandes d'analyses médicales sans ordonnance, BIOGROUP, un groupement de 600 laboratoires d'analyses médicales, a décidé de mener une enquête sur un échantillon de plus de 150 laboratoires.

« Il s'agissait de mettre des chiffres sur le ressenti qu'on avait déjà. Même si c'est un pourcentage faible de patients, les auto-prescriptions pour BIOGROUP ont concerné 131 000 patients en 2019. Il y a une augmentation de 33% par rapport à l'année précédente » explique le Dr Laurent Kbaier (biologiste médical, Hyères) qui a dirigé l'étude.

« Nous nous sommes demandés si les patients revenaient avec une ordonnance de régularisation. Et nous nous sommes apreçus qu’ils ne sont que 2 pour 10 à le faire » s'étonne Laurent Kbaier. « Cela signifie bien qu'il s'agit pour la grande majorité de demandes hors cadre sans consultation médicale avant ou après les analyses »

3 fois plus de femmes

Outre la saisonnalité, avec des demandes d’examens plus nombreuses l'été et concernant des recherches d'infections sexuellement transmissibles (IST) et de germes urinaires (ECBU), les auto-prescriptions sont également très liées à l'âge : c'est la tranche des 20-40 ans qui est la plus demandeuse d'examens sans ordonnance. « Les femmes représentent trois fois le volume des hommes » constate Laurent Kbaier. Test de grossesse et ECBU expliquent cette sur-représentation. A noter, le dosage bêta-HCG représente 71% des auto-prescriptions des femmes de cette tranche. Chez les hommes jeunes, les demandes concernent les marqueurs d'addiction : gamma-GT et recherche de THC (tétrahydrocannabinol).

 
Chez les hommes et les femmes de plus de 80 ans, les investigateurs ont été surpris de trouver en première place l'INR.
 

En avançant en âge, les hommes requièrent des dosages de cholestérol : ceux-ci passent de la dixième place chez les 20-40 ans à la cinquième place chez les 40-60 ans et à la deuxième place chez les 60-80 ans. La tendance est sensiblement la même chez les femmes.

« Au-delà de 80 ans, on sait que  la réalisation systématique d’un bilan lipidique de dépistage n'est plus à faire (HAS). Mais certains patients ne le supportent pas et insistent. Dans leur imaginaire, il y a des marqueurs de bonne santé. Mais c'est leur imaginaire. La question, c'est « doit-on encourager cela ? » » s'agace le Pr Serge Gilberg (médecin généraliste, Paris).

Enfin, chez les hommes et les femmes de plus de 80 ans, les investigateurs ont été surpris de trouver en première place l'INR, marqueur de suivi des traitements anticoagulants type AVK. L'explication avancée : comme ces traitements nécessitent une surveillance très régulière, il arrive très souvent que les patients n'aient plus d'ordonnance renouvelable, les laboratoires réalisent alors les INR sans ordonnance.

Top 10 analyses sans ordonnance 2019 par genre et âge (entre 20 et 60 ans)

 

L'auto-prescription, une fausse bonne idée ?

Un constat : le phénomène s'accentue et ne pourra pas être endigué. « Il y a une vraie tendance à vouloir se soigner sans aller voir un médecin généraliste. C'est une construction fantasmatique dont la première pierre est l'auto-prescritpion d'analyses » considère le Dr David Hamid (gynécologue obstétricien, Strasbourg) qui souligne le rôle essentiel d'Internet dans le désir d'émancipation des patients.

Les auto-prescriptions sont une nouvelle porte d'entrée dans le parcours de soin, plutôt qu'une porte de sortie  Dr David Hamid

Quelle doit être la position du biologiste médical ? « Il s'agit de répondre à une demande du patient. Notre rôle est d'apporter des informations pour que le patient n'aille pas chercher ailleurs car au laboratoire, nos résultats sont fiables et les patients voient des professionnels de santé » explique le Dr Benoit Dumont (biologiste moléculaire, Lyon) qui poursuit « pour moi, les auto-prescriptions sont une nouvelle porte d'entrée dans le parcours de soin, plutôt qu'une porte de sortie. 

Globalement, les biologistes moléculaires voient dans les auto-prescriptions, l'occasion de tenir un rôle de conseil et d'accompagnement du patient. « Dans la plupart des cas, j'essaye de convaincre le patient qu'il est préférable d'aller voir un médecin avant » témoigne Laurent Kbaier.

Derrière une demande d'examen, le patient a une demande cachée, une angoisse Pr Serge Gilberg

Serge Gilberg est beaucoup plus sceptique, à l'instar d'ailleurs des médecins prescripteurs interrogés par BIOGROUP (voir ci- après), et craint un risque de surmédicalisation. Mais pas seulement, il rappelle que souvent « derrière une demande d'examen, le patient a une demande cachée, une angoisse. »

Automédication et auto-prescription : des ressorts communs

La sociologue Sylvie Fainzang rappelle les paramètres en jeu dans l'automédication, phénomène plus ancien et plus étudié que les auto-prescriptions. Elle considère qu'automédication et auto-prescription partagent des ressorts communs :

1. raisons économiques et pratiques

2. symptôme familier

3. pudeur, crainte du jugement du médecin

4. symptôme non reconnu comme pathologique par le médecin

5. déception vis-à-vis de la prise en charge antérieure

Auto-prescriptions : 58% des médecins généralistes plutôt défavorables

BIOGROUP a décidé de réaliser un sondage auprès de 200 médecins prescripteurs et autant de biologistes médicaux et pour avoir leur point de vue sur les auto-prescriptions.

Globalement, et assez logiquement, les biologistes médicaux sont plutôt (59%) favorables aux auto-prescriptions considérant qu'elles facilitent l'accès à la prévention et au dépistage.

Les médecins généralistes sont, eux, plutôt (58 %) défavorables aux auto-prescriptions, sauf quand il s'agit du dépistage des IST. Avec le développement des auto-prescriptions, ils s'inquiètent de la surmédicalisation, du risque anxiogène et d'une mauvaise prise en charge car non inscrite dans un parcours de soin. Ils craignent également que les patients soient livrés à eux-mêmes avec leurs résultats.

Biologistes médicaux et prescripteurs sont d'accord sur un point problématique. « Ils savent que la multiplication des examens entraînera des résultats anormaux dont on se saura quoi faire s'ils sont décorréler de la clinique » explique Benoit Dumont. C'est bien là que le bât blesse : jusqu'où peut-on aller sans examen clinique ?

Le cas particulier du VIH

Depuis 1er juillet 2019, il est possible de faire un test de dépistage du VIH sans ordonnance, pris en charge à 100 % sans avance de frais, sur simple demande et sans rendez-vous, dans tous les laboratoires d’analyses médicales de Paris et des Alpes-Maritimes.

Présenté fin 2018, ce dispositif a pour but de simplifier le réflexe du dépistage du VIH dans la population, et en particulier chez les populations exposées, pour atteindre l’objectif de fin de l’épidémie d’ici à 2030. En effet, environ 25 000 personnes en France sont porteuses du virus mais ne le savent pas encore. Paris et les Alpes-Maritimes sont parmi les départements français les plus touchés par l’épidémie.

 

 

 

 

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