Démissions et conflit à l’hôpital public : point de situation

Stéphanie Lavaud

7 février 2020

France – Le bras de fer entre les personnels soignants représentés par les chefs de service hospitaliers et le gouvernement, entamé depuis des mois mais qui s’est amplifié en janvier, ne faiblit pas.

Entre séances de démissions médiatisées, réactions solidaires des professionnels de santé, maigres propositions de Martin Hirsch et d’Agnès Buzyn et appel à un soutien massif de la part des usagers, voici la situation à la veille du week-end alors que s’annonce une semaine chargée avec la journée de grève et de manifestation le 14 février en point de mire.

Démissions contagieuses

Vendredi 7 février, plus de 600 médecins de toute la France ont effectivement démissionné de leurs fonctions administratives pour protester contre l'absence de mise en place d'un réel plan d'urgence pour l'hôpital mettant fin à l'austérité budgétaire. « Il manque, toujours 600 millions d’euros en 2020, pour permettre de stopper la fuite des personnels non médicaux sous-payés et de recruter les personnels nécessaires pour assurer la qualité des soins et la sécurité des patients » rappelle le Collectif Inter-Hôpitaux (CIH) dans un communiqué [1].

Hier, à la conférence de presse de 80 médecins chefs de service de 6 hôpitaux de Seine-Saint-Denis (93), qui annonçaient leur démission administrative, les porte-paroles ont, comme mi-janvier à la Pitié-Salpétrière, trouvé les mots justes pour dénoncer le manque de moyens dans les hôpitaux publics : « si les patients restent, le plus souvent, soignés dans des conditions dignes, c’est au détriment de soignants qui s’usent trop vite et s’épuisent inexorablement » a expliqué le Dr Yacine Tandjaoui-Lambiotte (Hôpital Avicenne, Bobigny). « Nous manquons de personnel, nous manquons d’humains et c’est cette perte d’humanité qui perdra l’hôpital » a-t-il ajouté, en dénonçant des « leviers déstructurants cumulés » allant de la tarification à l’activité, à l’austérité des méthodes de management en passant par « l’extraction progressive des soignants de la gouvernance hospitalière ».

Nouvelle lettre ouverte mais toujours les mêmes revendications

Le 4 février dernier, les médecins hospitaliers démissionnaires ont une nouvelle fois publié une lettre ouverte dans l’hebdomadaire Marianne, adressée cette fois directement au Président de la République. Ils y rappellent qu’« au cours des dix dernières années, la fameuse « tarification à l’activité » a contraint les hôpitaux à augmenter toujours plus leur activité, alors que les gouvernements décidaient de baisser les tarifs de paiement des séjours par la Sécurité sociale ». De 2005 à 2015, l’activité a augmenté de près de 15%, martellent-ils, sans augmentation de personnel au lit des malades.

Aujourd’hui même, le Collectif Inter-Hôpitaux réaffirme dans un communiqué l'urgence de la situation, exemple d’actualité à l’appui. « A l'hôpital Bichât, centre de référence pour la prise en charge du Coronavirus, le service qui reçoit le plus de malades après leur passage aux urgences, le service de Médecine Interne, vient de fermer 10 lits, il y a 48 heures car seuls 11 postes d'infirmières sur 22 sont pourvus, explique le CIH. Il n'y a plus de cadre infirmier titulaire dans ce service pour gérer la crise. De plus, le service de réanimation médicale (dans lequel sont hospitalisés 2 patients atteints par le coronavirus), a 2 lits fermés depuis plusieurs mois par manque d'infirmières ».
L’interlocuteur est aujourd’hui clairement désigné, et c’est Emmanuel Macron : « Le Président de la République doit répondre rapidement aux appels au secours lancés par les personnels hospitaliers et les usagers réunis au sein du Collectif Inter-Hôpitaux » considère le Collectif.

Dialogue de sourd

Face à ce cri d’alarme et de détresse, que répondent le gouvernement et les représentants ? A priori, rien de très concret ou qui n’ait déjà été proposé. Dans un courrier envoyé le 4 février aux démissionnaires, Martin Hirsch, directeur de l’AP-HP, a fait part de quatre propositions

Premièrement, il s’engage sur la mise en œuvre « la plus rapide et la plus large » de l’ensemble des mesures à  sa disposition dont celles résultant du plan "Investir pour l’hôpital" qui peuvent « contribuer à recruter et fidéliser, notamment celles qui concernent les rémunérations et les conditions de reprise partielle de la dette ». Deuxième proposition« être à l’écoute » de toutes les propositions qui pourront être faites dans les services. Troisièmement, le directeur général de l’AP-HP suggère de « s’inscrire collectivement dans la démarche de travail proposée par la ministre le 17 janvier » pour préparer « un deuxième paquet de mesures » afin d’« accélérer le rétablissement de l’hôpital public ». Enfin, il propose de « traduire en acte les intentions sur les améliorations des équilibres sur la gouvernance ». 

Quant à Agnès Buzyn, son cabinet a fait savoir à la presse que la ministre recevrait les médecins démissionnaires mi-mars pour évaluer l'effet des mesures décidées le 20 novembre 2020.

Rien qui ne satisfasse en tout cas les médecins démissionnaires, qui rappellent dans leur tribune du 4 février dans Marianne, les incohérences de la réponse gouvernementale et son inadéquation avec les problèmes dans le contexte hospitalier actuel. 

« Le mouvement de protestation des personnels hospitaliers a conduit le gouvernement à proposer, en urgence, une rallonge de 200 millions d’euros (plus 100 millions pour les EHPAD) en 2020, puis de 200 millions de plus en 2021 et en 2022. Mais on demande encore, pour cette année, une économie de 600 millions d’euros à l’hôpital public » et d’ajouter « malgré l’attribution de primes à moins du tiers des personnels, la France continuera à occuper la place honteuse de 28ème sur 32 dans le classement OCDE des rémunérations infirmières ».

Et le Collectif Inter-Hôpitaux d’enfoncer le clou dans son dernier communiqué : « Nous avons déjà dit publiquement, comme les syndicats des personnels hospitaliers dont notamment ceux des directeurs d'hôpitaux et la Fédération Hospitalière de France, que ni les primes ciblées annoncées ni l’allègement d'une partie de la dette échelonnée sur 3 ans, ne permettront d’empêcher l'effondrement en cours de l'hôpital public ». Le problème et la solution sont donc ailleurs.

Soutien des pairs

Le mouvement de fond engagé par les chefs de service rencontre un écho favorable auprès des professionnels de santé. Un sondage réalisé par le Journal International de Médecine entre le 15 janvier et le 1er février (auquel plus de 1000 lecteurs ont participé) révèle que 81 % d’entre eux soutiennent la démission de ces praticiens. « Ils ne sont que 16 % à ne pas accorder leur adhésion à cette forme d'action, quand 3 % s’interrogeant peut-être sur les réalités concrètes et les conséquences possibles pour l’organisation des hôpitaux d’une telle attitude préfèrent ne pas se prononcer » peut-on lire dans le JIM.

Relayée sur les réseaux sociaux, une lettre de la Conférence des doyens de santé d’Île-de-France se positionne clairement en faveur de l’action des chefs de service démissionnaires évoquant une « écoute réduite » de la part du gouvernement, et son « manque d’appréciation de la gravité de la situation ». « Les Doyens comprennent les raisons qui poussent certains d’entre eux à démissionner, les assurent de leur soutien, et soulignent ce que cela peut représenter comme manifestation de colère ou de désespoir » écrivent-ils, ajoutant même qu’ils seront garants de « l’absence de pressions individuelles exercées à leur égard ». Conscient qu’il s’agit d’ « une situation inédite qui ne peut se pérenniser sans risque », ils « invitent à nouveau le gouvernement, la direction de l’APHP et les directions des GH [Groupements hospitaliers] à mieux écouter le malaise profond de l’hôpital public ».

Ajoutons que le CIH a fait savoir jeudi 6 qu’il avait obtenu l’ « engagement des présidents de CME parisiens à ne pas proposer de chefs de service remplaçants ».

Actions mobilisant les usagers

Parmi les actions en cours pour mobiliser sur la cause de l’hôpital public, figure une pétition intitulée « Il faut un plan d'urgence pour sauver l'hôpital public ! ». Faisant suite à « L’appel des 108 célébrités à Emmanuel Macron pour sauver l’hôpital » publié sur Le Parisien le 1er octobre 2019, elle est sur le point, au moment où nous publions de dépasser les 200 000 signatures.

Enfin, le Collectif Inter-Hôpitaux invite tout un chacun à déclarer son amour à l’hôpital public pour la date emblématique du 14 février en envoyant son message à usagers.cih@gmail.com

Les lettres et visuels seront relayés sur les réseaux sociaux avec le hashtag #jaimemonhôpital #EnsembleSauvonslHopital

 

Crédit photo : compte Twitter du CIH

 

 

 

 

 

 

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