Existe-t-il un lien entre maladies infectieuses et troubles neuro-psychiatriques ?

Pr Christian Perronne, Dr Véronique Perronne

Auteurs et déclarations

26 avril 2020

Il existerait des liens entre certains agents infectieux et des affections neurologiques et psychiatriques. Que dit la littérature ?

TRANSCRIPTION

Discussion enregistrée le 16 janvier 2020

Véronique Perronne — Bonjour, j’ai le plaisir de recevoir le Pr Christian Perronne, de l’hôpital de Garches à Raymond Poincaré à Garches. Il y a de plus en plus de cas décrits concernant des infections inapparentes et des troubles psychiatriques. Qu'en est-il ?

Christian Perronne — Effectivement, il y a beaucoup de publications actuellement sur le sujet. On sait qu’avant la Deuxième Guerre mondiale, avant l’ère de la pénicilline, il y avait dans certains hôpitaux psychiatriques jusqu’à un tiers des malades internés qui étaient des syphilitiques chroniques avec des atteintes neuropsychiatriques importantes. Puis d’autres maladies infectieuses ont été incriminées : le typhus, la fièvre typhoïde… Maintenant on parle également de la maladie de Lyme, même si c’est pour l’instant un peu contesté. On sait qu’il y a aussi d’autres infections qui peuvent générer des troubles psychiatriques.

Véronique Perronne — Quelles sont les publications récentes montrant un lien entre infections et troubles psychiatriques ?

Toxoplamose et risque de suicide

Christian Perronne — Un bel exemple est celui de la toxoplasmose. Il y a des recherches qui ont été réalisées chez l’homme, notamment aux urgences d’un hôpital psychiatrique suédois.[1,2] Ils ont mené une étude comparative chez des jeunes qui avaient fait des tentatives de suicide. Les chercheurs ont fait un screening pour plusieurs infections. Il y a eu également plusieurs études en Corée et aux États-Unis, etc. Ces études montrent que quand un sujet humain est positif au toxoplasme, il a, de façon statistiquement significative, plus de risque de se suicider qu’un sujet séronégatif pour le toxoplasme. Alors cela ne veut pas dire que le toxoplasme est « l’agent du suicide », parce dans certaines populations il y a des proportions énormes de gens qui sont toxo(+). Mais cela veut dire que ce toxoplasme, qui reste à vie dans le cerveau et dans les muscles, peut, peut-être, provoquer, à certaines périodes, des réactions inflammatoires qui peuvent favoriser le passage à l’acte. Cela a été confirmé dans plusieurs études et cela corrobore tout à fait d’autres recherches très intéressantes faites par des scientifiques chez la souris [3] : ils ont montré que les souris toxo(+) ont un comportement presque suicidaire. Une souris toxo(-), quand elle voit un chat, elle se sauve en courant. Une souris toxo(+), elle n’a plus peur du chat, elle s’approche et elle a un comportement presque suicidaire pour se faire manger par le chat ― cela permet d’entretenir le cycle du parasite.

Bénéfice de l’antibiothérapie dans la schizophrénie

Christian Perronne — Il y a eu aussi d’autres études très intéressantes sur la schizophrénie, notamment au Japon. [4] Ce sont des études randomisées, antibiotique contre placebo, en double aveugle, dans des populations de sujets atteints de schizophrénie, qui ont montré le bénéfice significatif des antibiotiques contre les placebos dans le traitement de la schizophrénie. Donc la schizophrénie serait probablement, au moins en partie, une maladie infectieuse. Donc tout cela est passionnant. 

Véronique Perronne — As-tu connaissance, sur une grande population, d’un lien entre infections et troubles psychiatriques ?

Hospitalisation pour des infections et risque de manifestations psychiatriques

Christian Perronne — Il a une très belle étude danoise qui est sortie récemment dans le JAMA Psychiatry 2019. [5] Au Danemark, toute la population est enregistrée dans une gigantesque base de données avec toutes les données médicales. Les chercheurs ont repris les dossiers de plus d’un million d’enfants et adolescents danois et ont suivi leurs dossiers sur plus de 10 ans. Ils ont pu démontrer que de façon statistiquement significative, les enfants qui avaient été hospitalisés pour des infections sévères, qui avaient reçu des traitements antibiotiques, étaient plus à risque de développer dans leur vie des maladies psychiatriques et de recevoir des médicaments psychotropes, que ceux qui n’avaient pas eu d’infection. Et ils ont même montré que plus un enfant avait été hospitalisé pour des infections, plus le risque était élevé. Et ces manifestations psychiatriques surviennent surtout dans la période qui fait suite à l’hospitalisation.

Bartonelles et troubles neuro-psychiatriques

Véronique Perronne — J’ai vu aussi des publications sur les bartonelles et les manifestations psychiatriques. Qu’en est-il ?

Christian Perronne — Il y a un vétérinaire biologiste de l’Université de Caroline du Nord — Edward Breitschwerdt — qui, avec son équipe, a travaillé avec des médecins universitaires, notamment de la Duke University, mais aussi d’autres universités prestigieuses américaines, sur le sujet. Cela fait plus de 10 ans qu’il publie des cas de personnes qui ont dans le sang des bartonelles — à la fois des bartonelles humaines, comme la très connue Bartonella henselae qui donne la maladie des griffes du chat, mais également des bartonelles animales. Notamment, il y a 10 ans, ils avaient publié sur la Bartonella vinsonii[6,7,8] qui est une bartonelle connue des vétérinaires chez le chien ― je ne la connaissais pas chez l’homme, mais apparemment elle peut être effectivement présente chez l’humain.

Ils ont montré que des personnes de tous âges peuvent avoir des troubles neurologiques très sévères, des troubles psychiatriques, en lien avec une infection à bartonelle. Et ce qui est intéressant, c’est que la plupart de ces personnes avaient été en contact avec un animal ou ont été piquées par des arthropodes, notamment des tiques, auparavant. Pour l’instant, les cas décrits ne sont pas très nombreux parce qu’il faudrait un investissement d’un laboratoire de recherche, mais ils ont montré que ces sujets, qui étaient plutôt immuno-compétents dans leur histoire clinique, étaient devenus immuno-déprimés à certains égards, parce qu’ils ont pu montrer qu’il y avait des anomalies dans des sous-classes de lymphocytes, qu’il y avait une immunosuppression assez sévère sur les natural killers, donc il y a vraiment quelque chose qui se passe chez ces malades.

Alors il n’y a pas que l’équipe de Caroline du Nord – il y a aussi une équipe au Texas qui avait publié, il n’y a pas très longtemps, une étude sur une fillette qui avait joué avec un chaton et avait ensuite développé une encéphalite avec une hémiplégie ; il y a un syndrome qui a été publié récemment [9], qui s’appelle PANS (pediatric acute-onset neuropsychiatrictic syndrome), qui est le syndrome pédiatrique neuropsychiatrique à début aigu, qui touche maintenant beaucoup d’enfants. Cela a fait la Une des journaux grand public — Le Monde , en France, a fait des articles là-dessus. Il faut noter que ces syndromes, qui peuvent être très graves ― avec des troubles neurologiques très sévères, des paralysies, des accidents vasculaires cérébraux, des troubles psychiatriques majeurs ― peuvent, dans certains cas, être chroniques. Et il y a eu la publication récente d’une jeune fille qui a été en errance médicale pendant des années avec des troubles neurologiques que personne ne comprenait, qui a développé une vascularite cérébrale et un infarctus cérébral. [10] Donc c’est vraiment quelque chose qui peut être sévère. Malheureusement, les neurologues, pour l’instant, n’ont pas été très branchés sur ces causes infectieuses parce que les techniques de diagnostic ne sont pas très développées actuellement. Mais ce qui peut mettre la puce à l’oreille du clinicien, c’est que les patients qui ont des bartonelloses sévères — pas toujours bien sûr, mais dans certains cas on a pu parfaitement l’authentifier — ont des vergetures sur la peau, donc c’est visible, il y a des photos dans les publications, des vergetures rouges très inflammatoires qui doivent automatiquement évoquer une bartonellose chez un clinicien. Parce que ce n’est pas la vergeture de la grossesse ou la vergeture banale.

Véronique Perronne — Ils ont d’autres localisations.

Christian Perronne — Des vergetures qui sont vraiment très rouges, inflammatoires. Moi, j’en ai vu dans ma consultation, chez des patients qui consultaient pour des maladies de Lyme chroniques, qui avaient probablement une bartonellose associée, et on voit ces vergetures qui disparaissent totalement sous antibiotiques.

Véronique Perronne — Y a-t-il d’autres données cliniques associées aux bartonelles ?

Christian Perronne — Dans d’autres registres… Il y a quelques années, en France, il y a eu des équipes, au départ vétérinaires puis qui ont fait le lien avec un laboratoire de biologie humaine, qui ont montré que dans le sang des patients qui consultaient pour ce qu’on appelle une maladie de Lyme chronique — je n’aime pas beaucoup ce terme parce que sous ce terme de maladie vectorielle à tique on sait qu’il y a d’autres germes — il y avait des bartonelles en PCR. Cela a été publié dans Emerging Infections Diseases.[11] Ils ont trouvé des bartonelles humaines tout à fait connues, comme Bartonella henselae, l’agent de la maladie des griffes du chat ; ils ont trouvé plusieurs espèces de bartonelles animales, comme dans les études de Caroline du Nord, qui n’étaient pas connues des médecins, mais bien connues des vétérinaires. Donc cela montre qu’on peut trouver ces bartonelles dans différentes situations cliniques.

Véronique Perronne — Donc les maladies infectieuses nous laissent encore prévoir des surprises et on sera sûrement aidé par les nouvelles techniques diagnostiques. Merci et à bientôt.

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