Allergie à la viande : ce qu’il faut savoir sur le syndrome de l’alpha-gal

Pr Christian Perronne, Dr Véronique Perronne

Auteurs et déclarations

27 février 2020

Pourquoi, devant tout choc anaphylactique arrivant aux urgences vers minuit, devrait-on désormais penser au syndrome de l’alpha-gal ? Le point sur l’allergie à la viande rouge, maladie émergente.

TRANSCRIPTION

Christian Perronne — Bonjour, je suis le Pr Christian Perronne et j’ai le plaisir de recevoir le Dr Véronique Perronne, de l’hôpital de Garches, pour discuter d’un sujet qui est émergent et que j’ai découvert récemment parce que je m’intéresse aux maladies vectorielles à tiques. J’ai eu quelques cas, à ma consultation, de personnes qui avaient des allergies étranges après des piqûres de tiques. Et un jour, j’ai été invité dans une réunion d’allergologues parisiens, et je leur en ai parlé de et j’ai vu qu’ils étaient très au courant… mais en en parlant avec des médecins hospitaliers, des médecins généralistes, je me suis aperçu que ces allergies dues aux piqûres de tiques étaient peu connues, alors qu’on retrouve des publications qui remontent à plusieurs années.

Il s’agit donc de l’allergie à l’alpha-gal qui donne de bien étranges allergies après ingestion de viande. Comment a-t-on repéré cette allergie ?

Véronique Perronne — Aux États-Unis, vers 2006, on a repéré des cas d’hypersensibilité immédiate, parfois très graves, dès la première perfusion de cétuximab, qui est un anticorps monoclonal chimérique utilisé en cancérologie. Le phénomène était localisé dans certains états du sud-est des États-Unis. C’était étrange parce que cela survenait dès la première perfusion.

Parallèlement, en Australie, des cas d’allergies à la viande rouge ont également été décrits.

Dans les deux situations, on a mis en évidence des anticorps de type IgE contre l’alpha-gal.

Christian Perronne — C’est surprenant parce que cela ne survenait que dans certaines régions des États-Unis, donc pas partout, ce n’était pas vraiment décrit en Europe, un peu dans un petit coin de l’Australie, donc… comment a-t-on trouvé la cause ?

Véronique Perronne — On a vu une corrélation entre les zones d’habitat de ces tiques, qui était de type étoilé (tiques « lone star ») et les cas graves après perfusion de cétuximab. On a donc fait un lien entre les piqûres de tiques et ces cas, et chez ces patients qui avaient eu des cas graves d’allergies, parfois mortelles, on a retrouvé des piqûres de tiques anciennes.

Christian Perronne — Donc il y a fallu qu’il y ait quelqu’un un peu génial qui fasse le lien entre des gens qui mouraient dans les hôpitaux en cancérologie et le fait qu’ils vivaient dans une région où il y avait une certaine variété de tiques. C’est quand même une réflexion qui a été très originale et positive.

C’est donc aux États-Unis, et j’ai bien compris que c’était plutôt dans l’est du pays, et un peu en Australie… mais y-a-t-il d’autres régions du monde qui sont touchées ? Est-ce qu’en France, on est à l’abri ?

Véronique Perronne — Personne n’est sûrement à l’abri. C’est décrit en France, en Europe, au Japon. Par contre, la différence est que les tiques qui sont responsables de ce syndrome sont différentes suivant les lieux d’habitation, puisque nous n’avons pas forcément les mêmes tiques qu’aux États-Unis.

Christian Perronne — On a une idée des chiffres dans les différents pays ?

Véronique Perronne — A priori ce sont les États-Unis qui ont le plus grand nombre de cas décrits, actuellement supérieur à 5000 cas.

Christian Perronne — Et probablement parce qu’en France il n’y a pas beaucoup de cas décrits pour l’instant, c’est peu connu, donc peut-être qu’il y a des cas qui passent inaperçus…

Véronique Perronne — Probablement.

Christian Perronne — Quel est le mécanisme physiopathologique ? Je ne vois pas très bien le lien entre la tique, la viande, les anticancéreux…

Véronique Perronne — L’alpha-gal est un sucre qu’on appelle le « galactose-alpha-1,3-galactose » qui est présent chez tous les mammifères saufs chez les primates. Donc l’homme et les singes n’en ont pas. L’homme a probablement perdu, il y a des millions d’années, cette faculté de synthétiser de l’alpha-gal pour se défendre contre certaines infections, puisque des agents infectieux comme les mycobactéries ou le plasmodium, ont de l’alpha-gal. Ceci a donc permis à l’homme de se défendre, en partie, contre certaines infections. Par contre, la tique, elle, a de l’alpha-gal et peut l’injecter lors d’une morsure et ainsi sensibiliser l’homme à l’alpha-gal.

Christian Perronne — C’est passionnant parce que l’homme et les singes se sont adaptés pour résister aux infections.

Véronique Perronne — Oui, cela fait partie des mécanismes de protection.

Christian Perronne — Quel type de viande est concerné ?

Véronique Perronne — Toutes les viandes de mammifères contiennent de l’alpha-gal, que ce soit le bœuf, le porc, même le kangourou en Australie. Il y a certaines parties de la viande qui sont plus concentrées en alpha-gal, par exemple les rognons de porc sont les plus grands pourvoyeurs de ce syndrome d’alpha-gal. Par contre la volaille et le poisson ne contiennent pas d’alpha-gal. On peut donc manger du poulet librement, mais les autres viandes sont à risque.

Christian Perronne — Les pauvres australiens ne peuvent pas manger de kangourou… Et si on me diagnostique une allergie à l’alpha-gal, est-ce que je suis définitivement condamné à ne jamais manger de viande de mammifères ? Est-ce si simple que cela ?

Véronique Perronne — Il y a des choses un peu bizarres, c’est-à-dire qu’on n’observe pas de syndrome allergique après chaque ingestion de viande. Peut-être est-ce lié à la quantité d’alpha-gal, mais il y a probablement aussi d’autres facteurs de modulation, comme l’alcool, l’exercice physique, qui ont l’air de jouer un rôle dans les cas d’allergie.

Christian Perronne — C’est-à-dire que plus on fait d’exercice physique et de sport, plus on est à risque ?

Véronique Perronne — On peut.

Christian Perronne — Et est-ce qu’il y a un risque après chaque piqûre de tique ?

Véronique Perronne — Non. Il n’y a pas un risque après chaque piqûre de tique, mais ce que l’on sait c’est que chaque stade de développement de la tique, que ce soit la nymphe, la larve ou l’adulte, peut produire de l’alpha-gal de façon endogène et donc indépendamment de leur histoire alimentaire.

Christian Perronne — Cela fait un peu peur. Alors si moi, j’ai, sans le savoir, une allergie à l’alpha-gal, que je mange un bon steak, dans quel délai vais-je voir apparaître des troubles cliniques ? Et quels troubles cliniques vais-je ressentir ?

Véronique Perronne — En général les troubles apparaissent entre trois et six heures après l’ingestion de viande.

Christian Perronne — C’est long pour une allergie…

 
Pour tout choc anaphylactique qui arrive aux urgences vers minuit, on doit penser au syndrome de l'alpha-gal. Dr Véronique Perronne
 

Véronique Perronne — C’est inhabituellement long pour une réaction d’hypersensibilité ; on pense que c’est dû au temps d’absorption/digestion de la viande, des graisses… On doit donc y penser devant toute urticaire, par exemple qui survient vers minuit, ou des troubles digestifs qui peuvent survenir un peu à distance, voire d’un choc anaphylactique. Maintenant, pour tout choc anaphylactique qui arrive aux urgences vers minuit, on doit penser au syndrome de l'alpha-gal par exemple.

Christian Perronne — Est-ce que les urgentistes sont bien au courant de cela ?

Véronique Perronne — Je l’espère.

Christian Perronne — Il va falloir faire passer les formations. C’est vrai que ce n’est pas encore très courant, mais il semble que c’est une maladie qui est en augmentation.

Finalement, si je suspecte cela chez un de mes malades, qu’est-ce que je peux faire pour faire le diagnostic ?

Véronique Perronne — Il y a le dosage des IgE anti-alpha-gal que l’on peut réaliser assez facilement, en sachant que toutes les personnes qui ont ces IgE anti-alpha-gal ne font pas forcément de réaction clinique. Mais on sait, par exemple, que les forestiers et les chasseurs ont beaucoup plus souvent cet IgE anti-alpha-gal. Donc c’est un argument, mais ce n’est pas le seul pour permettre de conclure.

Christian Perronne — Les chasseurs sont souvent piqués par des tiques. Si un chasseur est piqué par la tique qui véhicule l’allergie, en combien de temps risque-t-il de développer l’allergie s’il mange plus tard de la viande ?

Véronique Perronne — Entre quatre et six semaines. Il y a en fait un délai.

Christian Perronne — D’accord. Donc c’est une maladie qui est émergente, qui est nouvelle, que les allergologues commencent à bien connaître et qu’il faudrait mieux faire connaître parmi les médecins parce que je suis sûr que vous en avez tous vu, peut-être un cas ou deux dans votre consultation, sans le savoir. Et vous savez que maintenant il y a un test — le dosage de l’alpha-gal — qui peut être fait dans n’importe quel laboratoire de biologie en France. Il serait important, si vous constatez un cas, de le rapporter aux autorités, même si pour l’instant ce n’est pas du tout à déclaration obligatoire, mais cela permettrait d’avoir des statistiques nationales. Merci et à bientôt sur Medscape.

 

Commenter

3090D553-9492-4563-8681-AD288FA52ACE
Les commentaires peuvent être sujets à modération. Veuillez consulter les Conditions d'utilisation du forum.

Traitement....