Sauvetage des migrants en mer : interview de Sophie Beau de SOS Méditerranée

Dr isabelle Catala

3 février 2020

Sophie Beau

Marseille, France -- A l’occasion du Congrès Européen de santé publique (The European Public Health Association, EUPHA) qui s’est récemment tenu à Marseille, nous nous sommes entretenus avec Sophie Beau, directrice et co-fondatrice de SOS Méditerranée, une association indépendante de tout parti politique et de toute confession, qui a vocation à porter assistance à toute personne en détresse sur mer se trouvant dans le périmètre de son action, sans aucune discrimination. Les personnes concernées sont des hommes, femmes ou enfants, migrants ou réfugiés, se retrouvant en danger de mort lors de la traversée de la Méditerranée. Elle présente les objectifs de l’association, décrit les pathologies rencontrées par les personnes « repêchées » et évoque, à partir de son expérience, les conséquences sur la santé mentale de ces personnes de cette fuite dans des conditions extrêmement éprouvantes.

Medscape édition française : Présentez-nous l’association SOS Méditerranée.

Sophie Beau : SOS méditerranée, association européenne civile de sauvetage, a été créée en 2015 par Klaus Vogel, capitaine de marine marchande et moi-même. Aucun de nous n’est soignant, mais j’ai l’expérience de l’humanitaire. Nous avons choisi de travailler avec Médecins sans Frontières qui assure la présence médicale à bord et au débarquement en collaboration avec les organisations locales de soins (la Croix Rouge, par exemple). SOS Méditerranée est une petite association, elle compte 28 membres mais des centaines de bénévoles. Elle a pour but de venir en aide aux personnes migrantes qui passent par la méditerranée centrale, l’axe migratoire le plus dangereux au monde actuellement.

Medscape édition française :  Quel est le devenir des personnes qui tentent la traversée ?

Sophie Beau : Les bateaux qui partent de Libye sont en très mauvais état parfois même ils sont non-navigables et surchargés de passagers qui n’ont aucune notion de navigation. En aucun cas, une traversée de la Méditerranée est imaginable dans de telles conditions. En outre, les garde-côtes libyens procèdent régulièrement à des interceptions d’embarcations avec une remise des passagers aux autorités, avec à la clef, une possible réintroduction dans un cercle vicieux de tortures et d’extorsions.

Une fois les personnes migrantes recueillies, la question du droit au débarquement se pose car certains pays comme l’Italie ne respectent plus le droit maritime et n’autorisent plus les débarquements de personnes recueilles en mer (c’est ce qui a conduit d’Aquarius, le premier bateau de SOS Méditerranée à accoster à Valence en Espagne en 2016).

L’association a pour but de venir en aide aux personnes migrantes qui passent par la méditerranée centrale, l’axe migratoire le plus dangereux au monde actuellement.

Medscape édition française :  Quels types de pathologies présentent les personnes secourues ?

Sophie Beau : Les personnes secourues sont d’une résistance incroyable. Pour survivre aux conditions de la migration, il faut une force morale hors du commun. L’arrivée sur le bateau est vécue comme une parenthèse, c’est généralement la première fois depuis des mois voire des années qu’ils ne sont pas persécutés ou exploités. Certains s’effondrent, d’autres sont sidérés.

Dans un premier temps, les soignants prennent en charge les personnes vulnérables (femmes enceintes, enfants), ils s’occupent des problèmes de santé en lien avec la traversée (brûlures, intoxications par des produits chimiques) ou avec les tortures et blessures physiques précédant la traversée. Certains arrivent à verbaliser les traumatismes qu’ils ont vécus lors de leur passage dans les différents pays d’Afrique (extorsion de fonds, esclavage et abus sexuels pour les deux sexes).

Les raisons qui leur ont fait quitter leur pays d’origine peuvent aussi être source de souffrances : conflits familiaux, menaces, guerres, absence de moyens de survie… Il va s’ajouter à ces difficultés les problèmes de l’accueil (ou du non accueil) à l’arrivée en Europe. Même si l’on constate beaucoup de difficultés dans les parcours, il n’y a pas de syndrome de victimisation chez ces personnes.

Medscape édition française :  De quel suivi médical les migrants bénéficient-ils à leur arrivée ?

Sophie Beau : SOS Méditerranée n’a que très peu de suivi sur le devenir des 30 000 personnes que l’association a aidées. Après les premiers soins à bord, les associations locales prennent le relai au moment du débarquement. Toutes les personnes migrantes débarquées ne souhaitent pas être incluses dans les dispositifs de prise en charge proposés par les Etats. Il s’en suit une errance en Europe et de nouvelles difficultés qui se surajoutent aux traumatismes du départ de leur pays et de la traversée de la Méditerranée.

Les besoins en santé mentale de ces personnes sont très importants. Mais en dehors de dispositifs limités (centre Primo Levi à Paris ou Osiris à Marseille), la prise en charge de ces situations dans toute leur complexité est rarement possible.

Nous manquons d’études sur le devenir et sur l’impact sur la santé mentale de la traversée de ces personnes lorsqu’elles arrivent en Europe. Ce qui est aussi préoccupant, c’est que des enfants, des mineurs isolés et des adultes qui vont devenir parents ne vont pas bénéficier d’un suivi et que leur santé future en sera très certainement impactée.

 

Crédit photo Sophie Beau : David Orme

Crédit photo sauvetage en mer : Hannah Wallace Bowman MSF

 

 

 

 

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