Soignants : pourquoi ils feront grève le 3 février

Stéphanie Lavaud

28 janvier 2020

France En cette période agitée, alors que 1400 chef.fe.s de service hospitalier ont entamé une démission collective de leur fonction administrative, des dizaines de professionnel.le.s de santé face caméra, sans anonymat, parlent et exposent la situation à laquelle ils/elles sont confronté.e.s, avec ses incohérences et ses injustices.

Mobilisés contre la réforme des retraites, mais aussi exaspérés par leurs conditions d’exercice et le manque de moyens, 100 soignants (médecins spécialistes, généralistes, kinésithérapeutes, orthophonistes, etc) s'adressent directement, à l’invitation du syndicat de l’Union Française pour une Médecine Libre (UFML), au public et à leurs patients, dans des petites vidéos de moins de 2 minutes faites à la « maison ».

Lourdeur du travail administratifs, poids des charges, impression de faire de l’ « abattage » au détriment d’une médecine de qualité, tentation de « dévisser » sont évoqués par de nombreux professionnels de santé. La main mise de l’Etat, sur la Caisse de retraite autonome des médecins français (CARMF) et donc la perspective d’une baisse des pensions de retraite, est aujourd’hui la goutte d’eau qui fait déborder le vase.

Morceaux choisis parmi ces témoignages de soignants, souvent poignants quand ils émanent de tous jeunes généralistes, passionnés par leur métier mais prêts à jeter l’éponge au vu de leurs conditions de travail. Tous alertent sur les problèmes qui se posent à la médecine actuelle, appellent à se réveiller et à faire grève le 3 février avec les autres professions libérales contre la réforme des retraites.

Fanny Scopis, médecin généraliste en milieu rural

« Je me suis installée en libéral il y a 2 ans après avoir fait 4 ans de remplacement. J’avais hâte de m’installer, j’ai très, très vite déchanté. La somme astronomique de paperasses, la somme de choses administratives à faire que l’Etat nous impose, les tarifications que l’Etat nous impose, les charges que l’Etat nous impose, les rémunérations forfaitaires que l’Etat nous impose…tout cela fait que la médecine libérale est en train de mourir et ça commence par mon cabinet…car après 2 ans d’ouverture, je vais dévisser ma plaque. Voilà. Je ne peux pas continuer à exercer un métier qui ne correspond en rien, mais en rien, à ce que j’avais imaginé, qui ne correspond en rien à ce qu’on m’avait enseigné à la faculté et qui devient, de plus en plus, de l’abattage de patients pour faire économiser de l’argent à l’Etat et pour moins bien soigner les patients, chose pour laquelle je n’ai pas signé comme nombre de mes confrères et de mes consœurs. Je comprends pourquoi beaucoup de jeunes ne s’installent pas et pourquoi beaucoup de médecins installés dévissent leur plaque. On ne peut pas continuer à soigner les gens dans ces conditions, ce n’est pas possible. Donc il faut faire quelque chose et surement pas laisser la gérance de nos retraites à l’Etat, ça va être une catastrophe, ça va être une catastrophe comme tout le reste et ça ne va rien améliorer, au contraire. »

Je ne peux pas continuer à exercer un métier qui ne correspond en rien, mais en rien, à ce que j’avais imaginé.

 

Natalia Van Wymeersch, pédiatre libéral

« Mon métier de pédiatre, j’y tiens beaucoup, je l’ai choisi par vocation. C’est un métier qui n’attire plus parce que les études sont longues et que ce n’est pas très rémunérateur. Globalement, il y a une crise de la pédiatrie en France aujourd’hui, que ce soit à l’hôpital et en libéral où il n’y a plus de pédiatres et où ils ne peuvent plus prendre de nouveaux patients. Actuellement, j’ai peur de ne plus pouvoir exercer mon métier et [perdre] tout ce que j’ai construit depuis 5 ans. Avec la réforme des retraites, j’ai peur d’être écrasée par les charges et de ne plus pouvoir consulter comme je le souhaite c’est-à-dire en prenant le temps qu’il faut pour suivre correctement mes patients et répondre au mieux aux questions des parents. Je n’aurai pas d’autres choix que de déplaquer et de retourner à l’hôpital où ça va très très mal. »

Avec la réforme des retraites, j’ai peur d’être écrasée par les charges et de ne plus pouvoir consulter comme je le souhaite.

 

Camille Trollé, médecin généraliste installée en zone rurale depuis 7 ans

« C’est un métier passionnant et quand j’ai démarré les études de médecine, j’avais la vision du médecin généraliste comme le médecin de famille, comme le Dr Sachs, dans La Maladie de Sachs de Martin Winckler. A l’heure actuelle, le métier est toujours passionnant mais ce qu’on est en train d’en faire est quelque chose qui, moi, me laisse un petit peu sur ma faim et qui surtout a tendance un peu à me désespérer. On est en train de devenir des prestataires de santé, des débiteurs de papier, surtout on est très, très mal considéré par les gens qui nous gouvernent. On est vraiment le rabais de la médecine et cela m’attriste vraiment au plus point. A tel point que je me dis que si j’avais 18 ans, dans la conjoncture actuelle, je ne démarrerai pas des études de médecine. Voilà, c’est triste comme constat et pourtant j’adore ce que je fais comme boulot, mais c’est en train de devenir, malheureusement, un métier pénible. »

Isabelle de Ricaud, médecin généraliste

« J’adore ce job […] mais c’est épuisant administrativement par la paperasse qu’on a à faire qui nous prend du temps médical et qui ne va pas en s’arrangeant. C’est épuisant par le flicage de la Sécurité sociale qui nous considère, moi en tout cas, comme une « délinquante statistique » car je fais plus d’arrêts de travail que mes copains de la région. Je vois, accessoirement, beaucoup plus de patients qu’eux, mais ça ne les dérange pas beaucoup à la Sécu. »

Anne Dubois, rhumatologue

« Après 20 années, je peux estimer que je suis obligée pour un même revenu, de voir beaucoup plus de patients. Puisque dans les années 2000, au début de mon exercice, 2500 patients suffisaient à équilibrer mon activité, aujourd’hui je suis obligée de travailler avec 3000, voir 3300 patients par an. Pour autant, rien n’a changé dans mes revenus, c’est juste que les charges ont augmenté ».

Après 20 années, je peux estimer que je suis obligée pour un même revenu, de voir beaucoup plus de patients

 

Lamia Slitine, rhumatologue à Paris

« J’adore mon métier mais je constate une dégradation de mes conditions de travail. Je ne peux plus exercer mon métier comme je l’entends. En effet, j’ai une spécialité médicale qui demande beaucoup de temps médical, et avec des honoraires conventionnés en secteur 1, je n’arrive plus à m’en sortir, avec une consultation à 30 euros pour, des fois, 30 minutes, 45 minutes de consultation. Il faut mettre les CD, regarder les CD dans l’ordinateur, expliquer la pathologie au patient, etc. Donc c’est vraiment difficile. Je travaille 5 jours par semaine, au moins 12 heures par jour. En même temps que les conditions de travail se sont dégradées, les charges ont énormément augmentées. »

Emmanuel Zenou, chirurgien ORL et maxillo-facial libéral

« J’ai vu l’Etat s’immiscer dans mes pratiques en me disant un petit peu ce qu’il fallait faire. Par exemple, en tant que chirurgien je peux ouvrir un cou d’une oreille à l’autre mais je n’ai pas le droit de prescrire des aérosols, ce qui est quand même dommage pour un ORL ».

Chavelas Christophe, cardiologue, activité mixte hôpital/cabinet libéral 

« Le même Etat qui a cassé l’hôpital et qui a organisé les déserts médicaux vient nous expliquer qu’il va s’occuper maintenant de nos retraites. D’un côté l’hôpital se meurt, de l’autre on veut tout faire pour faire disparaitre la médecine libérale. Nous devons nous lever pour éviter ça ensemble et maintenant. »

 

Vous pouvez retrouver l'ensemble de ces témoignages, et beaucoup d’autres de paramédicaux (infirmier.es, kinésithérapeutes, orthophonistes, podologue, etc) sur la page Facebook de l'UFMLS ainsi que sur le compte twitter @ufmlcommunaute ou en suivant le #devissetaplaque.

Ils sont aussi compilés sur le site de l’UFMLS à l’adresse : https://www.ufml-syndicat.org/des-soignants-se-parlent-et-se-levent/

Les témoignages vont continuer à s'accumuler jusqu'au 3 février, indique le syndicat, date à laquelle les médecins vont se mettre en grève.

 

 

 

 

 

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